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Durand Jones & The Indications : « Nous ne sommes pas des puristes » – Interview

Durand Jones
Ecrit par David Jegou
Durand Jones & The Indications ont sorti leur deuxième album, le très sweet soul American Love Call. Loin d’être une copie conforme des classiques des 70’s, l’album s’affranchit du copier-coller qui fait parfois douter de la sincérité de ses concurrents. On peut aimer Marvin Gaye ou Donny Hathaway et s’inspirer de leur ambition plutôt que de leur musique. Le groupe au complet a reçu Addict-Culture avant de monter sur scène pour une tournée de chauffe. Sincères, loin de toute arrogance ils parlent avec humilité de leur parcours, de leurs failles et de ce qui fait qu’American Love Call sera sans aucun doute l’album qui va leur permettre d’atteindre une autre dimension.

« Nous n’avions aucun espoir, aucune ambition, juste envie de créer de la musique »

Durand, tu as dit être devenu chanteur de Soul par fatalité. Quels étaient tes objectifs initiaux ?

Durand Jones : J’étais un peu perdu. J’avais deux options : rejoindre l’armée ou me lancer dans des études. J’ai opté pour un parcours académique autour de la musique classique. Je jouais déjà un peu de saxophone à l’époque. Un ami m’a convaincu de jouer dans un groupe. C’est comme ça que Durand Jones and The Indications est né. Nous n’avions aucun espoir, aucune ambition, juste envie de créer de la musique.

Et pour les autres membres du groupe ?

Aaron Frazer : Blake, Kyle et moi-même voulions devenir ingénieurs du son. Nous étudions ensemble dans l’Indiana. Rien ne nous destinait à une autre carrière que celle d’ingénieurs.

« Les règles sont faites pour être cassées »

 

 

Durand, tu as été au conservatoire. Tu sais lire et écrire la musique. Essaies-tu de te détacher de ton cursus pour faire place à la spontanéité, ou bien chaque titre de Durand Jones and The Indications est-il très réfléchi ?

Durand : Les règles sont faites pour être cassées. Ma formation ressort quand j’ai besoin de discipline. Se retrouver en studio avec le groupe peut être pénible. Nos critiques sont parfois violentes. La rigueur acquise au conservatoire m’aide à me ressaisir et à encaisser les remarques.

Vous aviez enregistré le premier album pour vous-mêmes, sans aucun plan de carrière. Qu’en est-il pour American Love Call ?

Aaron : C’est l’album que nous souhaitions enregistrer à l’époque. Notre premier disque était bourré de grandes idées revues à la baisse. Pour celui-ci nous avons eu les moyens nécessaires et une équipe de collaborateurs pour concrétiser nos envies.

Blake : Nous n’étions qu’en phase d’apprentissage pour le disque précédent. Nous cherchions par exemple comment faire sonner une batterie. L’enregistrement d’American Love Call a aidé à dépasser nos limites. Retranscrire nos envies en chansons n’est plus un obstacle aujourd’hui.

On sent les influences et inspirations plus variées sur American Love Call. Pourriez-vous nous dire pourquoi ?

Durand : Les chansons que j’ai proposées au groupe étaient influencées par ce que j’écoutais à l’époque et par mes lectures. J’ai dévoré A Travelling Soul, le livre de Todd Mayfield et Travis Atria sur la vie de Curtis Mayfield. Je me suis plongé dans son œuvre. J’écoutais beaucoup Marvin Gaye, particulièrement l’album I Want You. Leon Ware, le producteur est pour moi l’un des artistes soul les plus sous-estimé de la Soul. Il a composé tous les titres d’I Want You. Coleridge Taylor Parkinson a arrangé les cordes. Il est par la suite devenu l’un des directeurs de la University Soul Revue où j’ai rencontré Blake. J’ai un lien particulier avec ce disque. Je voulais produire une musique aussi douce et sexy que sur I Want You.

Aaron : George Kerr m’a inspiré. Il était le producteur maison du label Stang qui sortait des disques dans un style Sweet Soul. Sur notre premier album ce sont les chansons les plus douces qui nous ont valu les retours positifs. Nous sommes rentrés en contact avec toute une communauté d’adorateurs de Sweet Soul. Du coup j’ai pas mal écouté les What’s Not, les Delfonics, The Moments. Ça s’entend sur l’album.

Estimez-vous faire partie d’une scène soul actuelle ? Pensez-vous que certains groupes récents vous ont ouvert la voie ?

Durand : Avant même que nous écrivions la moindre note, Blake m’avait donné un cd. C’était l’album No Time For Dreaming de Charles Bradley. C’était mon introduction au label Daptone. Je l’ai écouté en boucle. En quelque sorte, ça a changé ma vie. Charles Bradley écrivait la même musique que celle que je voulais créer. Par la suite j’ai découvert Sharon Jones et les autres références du label.

Blake : J’étais à fond dans ce label. En tant qu’étudiant ingénieur du son j’étais obsédé par la soul des 70’s. Découvrir des contemporains qui produisaient une musique similaire et si organique était inspirant. On pouvait encore produire des classiques de soul sans sonner désuet. Nous sommes moins puristes que les artistes Daptone. On ne cherche pas à enregistrer dans les mêmes conditions que les années 60 ou 70. Daptone fonctionne comme Motown. Ils ont même un studio dans lequel sont enregistrés tous les albums du label.

Quel type de studio avez-vous utilisé ?

Aaron : Nous avons tout enregistré en digital. C’était l’idéal pour nous. Notre orchestration était ambitieuse. Les premières tentatives ne sonnaient pas bien. Il a fallu prendre beaucoup de prises avant d’arriver au résultat souhaité. Enregistrer sur bande magnétique est fun, mais nous n’aurions pas pu sortir un album de la qualité d’American Love Call dans un studio digital.

Vous êtes passé d’un budget de moins de 500 $ pour l’enregistrement du premier album à un enregistrement avec un orchestre à cordes, des choristes. Était-ce la condition indispensable pour enregistrer un deuxième album ?

Durand : Nous avions une vision claire de là où nous voulions aller. Dead Oceans a été très ouvert et réceptif. Ils voulaient que l’on aille encore plus loin et que l’on prenne notre temps pour le faire. Nous avons la chance d’être soutenus.

Nous ne voulons pas être des puristes

Certains beats de l’album pourraient être des breaks de hip-hop. Cela est-il volontaire ?

Aaron : Le Hip Hop est ma plus grosse influence. J’en écoute depuis presque toujours. Ça se ressent dans mon jeu de batterie, dans mon écriture. J’ai grandi pendant la meilleure période, entre 1989 et 2001. Une période pendant laquelle les artistes samplaient de la soul music.

Durand : Ma référence, c’est Jay Dilla. Un producteur Hip Hop de génie. J’aime les artistes influencés par différents styles de musique. Comme eux, nous essayons d’incorporer toutes sortes d’influence dans nos morceaux. Nous ne voulons pas être des puristes.

Tu as souvent affirmé qu’il se passait quelque chose de spécial à vos concerts, qu’ils étaient le meilleur moyen de comprendre le groupe. Est-ce la raison pour laquelle vous avez récemment sorti un album live ?

Durand : C’est surtout un clin d’œil à des albums que nous adorons. Sam Cooke Live At Harlem Square ou le Live de Donny Hathaway. Nous reprenons sa version de What’s Going On de Marvin Gaye en concert. Sortir un album live était un rêve.

Reproduisez-vous la formule du live en studio ?

Blake : Oui. Dans tous les classiques Soul, la section rythmique est impeccable. Il y a une interaction. Enregistrer les instruments séparément n’a aucun sens pour nous.

Ce nouvel univers sonore a-t-il été facile à créer ? Avez-vous travaillé en parfaite autonomie, ou bien avez-vous collaboré avec d’autres personnes pour retranscrire ce que vous aviez en tête ?

Durand : Nous avons travaillé dur. Aaron a fait un gros boulot sur les arrangements et la production. Il a tout pris en charge car je traversais une période difficile. Mon frère m’a appelé au tout début de l’enregistrement pour m’annoncer que ma grand-mère allait mourir dans deux jours maximum. C’est elle qui m’a élevé. J’étais dévasté. Je pleurais tellement que je portais des lunettes de soleil dans le studio pour cacher mes yeux boursouflés. Mais je suis resté à leur côté car je savais à quel point l’album était important pour le reste du groupe. On ne pouvait se permettre d’arrêter et de rentrer à la maison quelques jours.

Vous jouez avec une imagerie rétro sur vos pochettes. Pourquoi ce choix ?

Blake : C’est moi qui réalise toutes les pochettes. Ce n’est que mon ressenti, mais je trouve qu’il est important que l’artwork ressemble à ce qui se faisait à la grande époque de la soul. Le traitement de la couleur pour la photo, la typographie. J’ai effectué de longues recherches pour trouver des idées. Il y avait des graphismes complètement dingues dans les 70’s. Pour American Love Call, je ne voulais pas reproduire l’erreur du premier album. Tout le monde pensait que c’était un disque de jazz car la pochette faisait très Blue Note. Cette fois le design est connecté avec la musique.

Merci à Agnieszka Gerard
Crédit photo : DR

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