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Les éditions du Chemin de Fer, exploration des mots et des images

[mks_dropcap style= »letter » size= »85″ bg_color= »#ffffff » txt_color= »#000000″]L[/mks_dropcap]es éditions du Chemin de Fer existent depuis 2005. « Basées dans la Nièvre, en lisière de forêt et du monde », elles se sont imposées « avec opiniâtreté et constance » en élaborant un catalogue riche et singulier. La fiction courte est à l’honneur, illustrée par des artistes contemporains. L’exigence est de mise, révélant des imaginaires forts, qu’ils soient en mots ou en images, célébrant la poésie et l’inventivité. Et le soin tout particulier apporté à l’objet-livre ne peut qu’inciter le lecteur à pénétrer dans ces drôles d’univers : papier glacé, pages cousues, couverture à rabat permettent d’apprécier un réel travail artisanal, qui mise sur la qualité et le plaisir. J’ai eu la chance de pouvoir m’entretenir avec François Grosso, cofondateur des éditions du Chemin de Fer pour qui l’esprit de découverte et de résistance est une réalité bien concrète. Merci à lui !

 

 

Comment sont nées les éditions du Chemin de Fer ?

Nous sommes deux fondateurs, Renaud Buénerd et moi-même. Je viens de l’édition et ai travaillé notamment pendant trois ou quatre ans chez Albin Michel, groupe que j’ai quitté car je faisais des livres qui ne m’intéressaient pas. Je me suis toujours dit que si je retravaillais dans ce domaine, ce serait pour faire uniquement des livres qui me plaisent. Et quand j’ai rencontré Renaud Buénerd qui est issu des Beaux-Arts (moi je viens de la littérature), l’envie nous est venue assez naturellement de nous immiscer dans ce champ de l’édition qui était plutôt délaissé : celui de la littérature de fiction pour adultes illustrée. Il y a toute une histoire du livre illustré. Au XIXe siècle il existait vraiment cette idée de publier de la fiction avec un travail d’artiste mais elle a été très vite abandonnée au profit des livres d’artistes et de la bibliophilie. On n’était plus dans l’édition courante, orientée « grand public », et la fiction a souvent laissé la place à la poésie. Nous avions donc envie d’explorer cette terre en déshérence et de demander à des artistes contemporains ce que cela pourrait être aujourd’hui de mettre de l’image sur un texte de fiction.

Vous avez choisi de publier des textes de fiction courts, pourquoi ?

Ce sont vraiment des goûts personnels. Je suis un grand lecteur de nouvelles. On a tort d’assimiler la nouvelle à un court roman car du point de vue de l’écriture la nouvelle, dans son économie, a bien des points communs avec l’écriture poétique. Et la nouvelle, quand on souhaite faire des ouvrages où il y a de l’image, présente cet avantage de laisser énormément de blancs, d’ellipses dans lesquels un artiste peut prendre sa place sans illustrer purement et simplement le livre.

Et peut-être qu’en privilégiant ce format, vous vouliez démontrer qu’un texte court peut se suffire à lui-même, indépendamment d’autres qui pourraient le côtoyer dans un recueil de nouvelles ?

L’idée oui est de montrer que la nouvelle, c’est un texte à part entière, alors donnons-lui un livre à part entière. Le recueil de nouvelles est une contrainte éditoriale parce qu’il est difficile de publier une seule nouvelle. Et il regroupe souvent des récits assez hétérogènes. Si on lit un recueil de nouvelles comme on lirait un roman, on est déçu parce que les nouvelles sont des histoires qui ne sont pas très longues, on n’a pas de début ni de fin, avec un peu de chance on peut avoir le milieu…Je suis conscient que plusieurs textes réunis au sein d’un recueil permettent de définir plus précisément l’univers d’un auteur par rapport à une seule nouvelle. Alors il faut vraiment que le texte soit suffisamment fort du point de vue de l’écriture pour que cela ait un sens de le publier seul.

Vous n’êtes pas une maison d’édition parisienne car vous êtes implantés dans la Nièvre ; est-ce important pour vous ?

Pour être tout à fait honnête, aujourd’hui nous avons aussi un bureau à Paris. Lorsque les éditions du Chemin de Fer ont été créées, nous avions besoin, n’étant que deux et ayant le statut d’une association, de seulement deux ordinateurs portables. Nous trouvions alors plus charmant et intéressant d’être éditeurs dans la Nièvre plutôt que d’être perdus dans la masse des éditeurs à Paris. Disons que ce n’était pas vraiment un calcul stratégique mais que cela nous semblait plus sympathique.

Quel est votre rythme de parution ?

Nous publions sept à dix livres par an. Il y a trois parutions dans l’année : en mars, en juin et en novembre. On oscille donc entre les rentrées littéraires. Cela est nécessaire dans la mesure où nous nous diffusons nous-mêmes en allant voir directement les libraires.

Parlons de votre catalogue. En l’explorant on remarque trois branches :
les auteurs « classiques », du passé [Louis-René des Forêts, Virginia Woolf, August Strindberg, Claude Simon, Jean Genet, Violette Leduc, Béatrix Beck…],

les auteurs contemporains déjà connus [Henry Bauchau, Annie Saumont, Marie-Hélène Lafon, Arnaud Cathrine, Christian Garcin, Eric Pessan…] et
les auteurs contemporains à découvrir
Pouvez-vous nous expliquer comment s’est constitué votre catalogue ?

Au moment de la création de notre maison, nous ne connaissions que les auteurs que nous aimions. Nous nous sommes alors dit que nous allions en contacter certains ! Nous avons demandé à Henry Bauchau, Annie Saumont, Pierre Autin-Grenier et Arnaud Cathrine si cela les intéressait d’écrire un texte pour nous. Et, miraculeusement, car nous ne les connaissions pas personnellement, uniquement leurs livres, ils nous ont répondu oui. C’est comme cela que nous avons commencé, avec des auteurs ayant déjà publié par ailleurs, chez de gros éditeurs. Et puis, il y avait une préoccupation économique : c’était clairement plus facile d’aller voir les libraires avec Henry Bauchau ou Annie Saumont qu’avec un auteur inconnu d’eux.

Ensuite, très vite, dans cette idée de partager des livres que nous aimions, cette idée de bibliothèque idéale, nous avons édité un texte de Violette Leduc, Je hais les dormeurs. Ce n’était pas un texte inédit mais déjà paru en revue. C’est ainsi qu’est né petit à petit un deuxième axe qui pour nous est très similaire au premier, celui des auteurs contemporains. Les deux reflètent en effet des écritures fortes, importantes et marquantes. Nous avons ensuite édité Stig Dagerman avec Dieu rend visite à Newton. Nos auteurs du passé sont quasiment tous du XXe siècle, plutôt de la seconde moitié, avec des textes souvent parus dans des revues. Nous rééditons également des textes qui n’étaient plus disponibles, ceux de Béatrix Beck notamment, initialement parus chez Gallimard, aux éditions du Sagittaire et chez Grasset. Et toujours pour Beck, nous avons fait découvrir de véritables inédits parce que j’ai eu l’occasion d’avoir accès à ses archives. On peut remarquer que parmi ces auteurs présents dans notre catalogue il y a souvent des femmes : une vraie filiation peut s’établir entre Violette Leduc, Albertine Sarrazin et Béatrix Beck dans la forme qu’elles ont inventée et dans la liberté et l’intransigeance dont elles ont fait preuve.

Enfin, il y a eu tous ces manuscrits qu’on nous a envoyés dès la création du Chemin de Fer. Alors en 2008, soit trois ans après nos débuts, nous avons décidé de publier un premier texte qui allait inaugurer notre troisième axe, les auteurs à découvrir : c’était celui de Nathalie Constans, La reformation des imbéciles, que nous avons trouvé absolument génial ; nous ne pouvions pas ne pas le publier uniquement parce que c’était un premier texte. Et les libraires nous connaissaient à présent : si nous arrivions avec un premier texte, ils nous feraient confiance.

Bien sûr, le nombre de premiers textes que nous publions par rapport au nombre reçu est complètement dérisoire : nous en recevons trois-quatre par semaine et nous n’en publions que deux par an. L’écriture doit être forte pour que nous ressentions un véritable coup de foudre. Quand on considère une bonne partie des premiers textes que nous avons publiés, ceux de Nathalie Constans, Christophe Ségas, Benjamin Haegel ou Carl-Keven Korb, leurs écritures sont très originales, très spécifiques et il y a une grande cohérence entre elles puisque ce sont des écritures de l’imaginaire qui ont une vraie dimension politique, au sens le plus noble du terme. On pourrait ainsi dire que ces auteurs sont les enfants de Béatrix Beck dans cette originalité et de forme et d’imagination complètement débridée.

Venons-en au côté image et dites-nous comment sont constitués les couples écrivains – artistes : est-ce vous qui les formez ou bien un écrivain, ou un artiste, peut-il avoir une envie particulière de collaboration et vous soumettre son propre choix ?

Alors c’est vrai qu’un auteur a quelquefois une envie mais en général cela ne nous plaît pas ! Nous nous réservons le rôle d’entremetteur pour faire le mariage. Une fois que nous avons le texte, nous réfléchissons à un artiste. C’est arrivé évidemment qu’un auteur et un artiste arrivent ensemble avec un livre presque tout fait et nous en avons publié quelques-uns mais cela n’est pas ce que nous préférons.

Un auteur peut donc être surpris par le choix de qui va être sa moitié ?

Nous montrons bien sûr à l’auteur le travail de l’artiste que nous avons choisi. S’il n’aime pas, nous n’allons pas nous acharner à faire un couple qui ne marchera pas. En revanche, une fois que l’auteur a dit oui, et que l’artiste est intéressé, c’est une carte blanche : l’auteur n’a plus rien à dire sur les images qui sont faites pour le livre. C’est le contrat de départ. Et de la même manière, l’artiste ne demande pas à l’auteur de changer son texte. L’idée de nos livres est de réaliser un ouvrage pour lequel l’auteur et l’artiste sont à égalité sur la couverture et rémunérés en droits de la même façon. Il y a une sorte de principe égalitaire dans le couple auquel nous tenons. Et il y a eu très peu de mauvaises surprises.

Vous êtes éditeur indépendant, qu’en est-il de votre diffusion ? Comment vous situez-vous dans le paysage actuel de la diffusion-distribution ?

Comme je vous l’ai dit précédemment, nous assurons notre propre diffusion et distribution auprès des libraires. Au départ, ce n’était pas un choix, ni même une nécessité, cela faisait partie de l’aspect artisanal de notre entreprise. Aujourd’hui, je pense que de ne pas avoir de diffuseur-distributeur est devenu non pas une contrainte mais une volonté assez politique par rapport au livre. La diffusion et la distribution sont quand même les principaux responsables de la surproduction de livres et du fait que les livres ne restent que très peu de temps dans les librairies. Nous avons décidé que tant que nous pouvions tenir ainsi, nous préférions ne pas entrer dans cette logique économique, capitaliste du livre et essayer de faire notre chemin à côté. C’est peut-être extrêmement prétentieux, je n’en sais rien, mais pour le moment nous nous débrouillons. Évidemment, nos livres sont moins présents en librairie et vous les trouverez assez peu dans les grandes surfaces du livre. Mais rester petit ne me semble pas quelque chose de négatif, pas du tout, contrairement au discours ambiant. Nous arrivons tout de même à être présents dans un peu plus de 200 librairies en France sachant qu’il existe 300 librairies indépendantes.

Fonctionner comme nous le faisons, ce n’est pas seulement pour conserver notre liberté. C’est aussi pour résister à des manières de penser assez insidieuses qu’on veut nous imposer. Ainsi, pour les Centres Régionaux et les instances du livre, le fait d’avoir un diffuseur et un distributeur est un gage et une étape de la professionnalisation. Eh bien je ne vois pas pourquoi.

Qu’en est-il de vos rapports avec la presse ? Disposez-vous de suffisamment d’articles ? Avez-vous des prescripteurs ?

Un éditeur n’a jamais suffisamment d’articles dans les journaux et les revues, c’est sûr ! Nous, nous ne sommes que deux, et attaché de presse est un métier que nous ne savons pas faire. Il se trouve que nous avons eu de la chance d’avoir quelques articles dans Le Monde, Libération, Le Nouvel Obs par exemple mais la plupart du temps ces articles sont sur les auteurs morts [cf. Claude Simon, Béatrix Beck, August Strindberg…]. Nous avons eu de vrais coups de cœur de journalistes également, comme Patricia Martin au Masque et la Plume. Et il y a les blogs.

Oui, les blogs, qui parlent de vos auteurs à découvrir, les premiers textes…

Tout à fait.

Mais les rapports avec la presse c’est compliqué. Ce qui fonctionne souvent, c’est une sorte de matraquage. Avoir plusieurs articles dans plusieurs journaux, à la radio, à la télé, qui font qu’on se dise « Ah oui, il doit être bien ce livre ». Mais avoir un petit article dans Le Monde, Libé, si c’est flatteur pour l’ego, cela ne l’est pas forcément pour les ventes…

Pour finir, parlez-nous de votre actualité. Vous avez deux récentes parutions qui sont sorties le 3 novembre en librairie : Stella Corfou de Béatrix Beck, vu par Florence Reymond, et L’eau brûle, texte contemporain de Pierre Thomé, vu par Christine Crozat. C’est intéressant d’avoir sorti ces deux titres en même temps : on voit là deux axes de votre catalogue.

Deux axes du catalogue effectivement. Stella Corfou est pour moi l’un des plus beaux textes de Beck. C’est celui par lequel je l’ai découverte. Je suis tombée amoureux d’elle. Stella Corfou raconte une histoire d’amour fou, avec une écriture complètement exubérante, pleine de fantaisie. Les dessins de Florence Reymond sont eux-mêmes exubérants, pleins de couleur, de petites choses cachées.

L’écriture de Pierre Thomé pour L’eau brûle, qui est aussi une histoire d’amour puisqu’on retrouve chaque soir un couple au moment de la préparation du repas, est très différente de celle de Béatrix Beck. Elle est assez proche de la prose poétique. Les images de Christine Crozat, uniquement des images de fleurs découpées, des superpositions de papier, sont extrêmement poétiques.

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Je vous invite vivement, chers amis lecteurs d’ Addict-Culture, à découvrir ces deux dernières destinations, ces deux voyages dans l’image et l’écriture, que nous proposent les éditions du Chemin de Fer. Vous pouvez lire ici ma chronique pour Stella Corfou de Béatrix Beck et , souvenez-vous, celle de Julien Delorme pour Une nuit pleine de dangers et de merveilles de Carl-Keven Korb ; Korb qui fut notamment l’un des huit finalistes du Prix Hors Concours 2016.

Le site des éditions du Chemin de Fer

 

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