L’affaire Jeffrey Epstein fait partie de celles dont on a tellement entendu parler que l’on a l’impression de bien les connaitre. Pourtant, plus les révélations s’accumulent, plus le brouillard semble s’épaissir. Avec Epstein, ce que vous n’avez jamais lu et Epstein, une affaire française, les journalistes de Society ne promettent pas de lever définitivement le voile mais proposent quelque chose de bien plus précieux. Évidemment, les faits reprochés à Jeffrey Epstein sont abjects et abominables. Et seul son décès lui octroie encore officiellement une présomption d’innocence qui n’aurait vraisemblablement pas tenu longtemps face à un jury d’Assises. Mais au-delà de celui qui est parfois qualifié de « prédateur ultime », les journalistes remettent les faits dans l’ordre et tentent de montrer l’ampleur d’un système dont toutes les ramifications ne seront peut-être jamais entièrement connues. Car s’il en était le cerveau, Epstein s’appuyait sur de nombreux complices pour assouvir ses fantasmes les plus sordides.
L’ouvrage constitue une édition enrichie des deux numéros exceptionnels que Society avait consacrés à l’affaire. Comme pour son mémorable travail sur Xavier Dupont de Ligonnès, la rédaction adopte une narration au long cours, extrêmement documentée, où chaque pièce du puzzle trouve sa place. La différence est de taille. Là où l’enquête sur Ligonnès tournait autour d’une disparition et d’un homme insaisissable, celle consacrée à Epstein se heurte à un labyrinthe d’influences, de complicités et de silences qui dépasse largement le destin d’un seul individu.
Les auteurs assument d’ailleurs une forme d’humilité salutaire. Comment prétendre résoudre une affaire dont les archives, témoignages, procédures judiciaires et désormais les célèbres Epstein files représentent des millions de pages et de documents ? Plutôt que de céder aux raccourcis ou aux théories séduisantes, ils montrent ce que l’on sait, ce que l’on ignore encore et, surtout, ce que les faits permettent réellement d’affirmer.
Au fil des pages se dessine alors le portrait glaçant d’un système de prédation soigneusement organisé. Jeffrey Epstein n’apparaît jamais comme un prédateur isolé, mais comme le centre d’un réseau où se mêlent argent, pouvoir, influence, recrutement méthodique des victimes et sentiment d’impunité. Plus qu’un homme, c’est une mécanique qui est disséquée. Une mécanique dont les rouages ont fonctionné pendant des années sous les yeux de nombreuses personnes.
Depuis la publication de cette édition, l’actualité est venue rappeler que cette histoire continue d’évoluer. Le décès de Daniel Siad est venu s’ajouter à une liste déjà longue de protagonistes aujourd’hui disparus. Jeffrey Epstein est mort. Ghislaine Maxwell demeure la principale condamnée, mais nombre de ceux qui gravitaient autour de cette galaxie ne parleront plus jamais. Ils ont emporté avec eux une partie de la vérité. En revanche, ils ont laissé des documents, des échanges, des témoignages et des traces que les enquêteurs continuent d’exploiter. Et si beaucoup de voix se sont tues, les interrogations, elles, demeurent entières.
C’est précisément ce qui rend ce livre si passionnant. Il ne transforme jamais les zones d’ombre en certitudes. Il accepte que certaines questions restent ouvertes. Cette rigueur est sans doute sa plus grande qualité. A une époque où les récits complotistes prospèrent sur les vides laissés par les enquêtes, Society choisit la patience, le recoupement et le doute méthodique.
On retrouve ici ce qui faisait déjà la force de l’enquête consacrée à Xavier Dupont de Ligonnès, à savoir un sens remarquable du récit, une documentation impressionnante et une capacité à rendre accessibles des dossiers d’une complexité vertigineuse. L’enquête sur Ligonnès paraissait peut-être plus compacte et plus resserrée autour d’une seule trajectoire. Celle sur Epstein est plus tentaculaire, presque vertigineuse, tant elle touche aux rapports entre pouvoir, argent, justice et influence internationale.
Mais au moment de refermer ce livre, une évidence s’impose. Au-delà des noms célèbres, des carnets d’adresses, des procédures judiciaires et des innombrables documents, ce dossier ne devrait jamais être réduit à un fascinant mystère criminel car, comme le précisent les journalistes en conclusion, « il restera ces femmes – , celles qui se sont tues, celles qui ont parlé, celles qui ne sont plus là pour le faire – auxquelles personne, jamais, ne rendra ce qui leur a été pris ».




