Qu’est-ce qui fait une vie réussie ? C’est par cette question plus qu’interpellante que débute le dernier roman de Gilles Marchand, Les promesses orphelines, paru fin août Aux Forges de Vulcain. Déroulant pour nous la vie d’un enfant des trente glorieuses, l’auteur que l’on aime retrouver pour son art de conteur et sa poésie onirique, nous entraine dans l’histoire de Gino, fils d’un père italien venu s’installer en France dans les années 30, et pour qui le monde s’ouvre dans cet après guerre qui veut croire à un lendemain qui chante.
Comme la période, Gino est gorgé d’espoir; cet espoir, c’est le concentré de potentialités qu’exhalaient ces glorieuses années où tout semblait possible, où quiconque pensait pouvoir prendre des chemins non encore explorés, et où chacun, à son échelle, pouvait imaginer à l’instar de notre narrateur qu’il pourrait trouver une place de choix dans ce grand avenir.
Cet avenir radieux commence pour notre jeune héros par le plus grand des rêves, celui qu’on a tous fait gamin, celui des princes et des princesses, celui de cet amour total que Gino rencontre lui, dans une fête foraine, au travers du petit globe d’une boule à neige. Elle s’appelle Roxane, rien moins que cela, mais il ne le sait pas encore. Elle disparaît aussi vite qu’elle était apparue.
La boule à neige, elle, il va conserver toute sa vie. Elle est le symbole de son petit monde rassurant, clos dans celle de Gino autour d’un couple de danseurs, un monde circonscris, protégé, mais dans lequel tout semble possible, y compris, d’un simple geste de la main, une modification de la météo. Mais le diable s’emmêlant souvent, bien sûr, la petite boule va éclater : son père voyageur et magnifique qui construisaient des téléphériques en montagne, et qui semblait taillé pour aller toujours plus haut, va tirer sa révérence brusquement au volant de sa Cinzano laissant la petite cellule familiale désespérée, une mère amoureuse et photographe, un grand frère qui suivra bientôt les traces de sa mère et un Gino fracassé. Commence alors pour eux trois une période de reconstruction, qu’ils vont devoir imaginer pour raison économique non plus à Paris, mais dans la petite maison que les parents avaient acheté près d’Orléans et qui va accueillir les rêves toujours immenses, mais quand même soudain tout rétrécis, d’un encore si petit garçon.
Quelle que soit la grandeur de nos rêves, quels que soient les héros qu’on prend pour modèle, comme le footballeur Raymond Kopa, dont la photo accompagnera Gino et lui servira quasiment de père de substitution, le réel finit toujours par nous faire recoller les pieds au sol. Ce sont des résultats scolaires médiocres qui ne permettront pas à Gino de devenir un des ingénieurs pionniers de la reconstruction; c’est l’amour d’une vie, Roxane, réapparue miraculeusement qui trouve soudain plus beau et plus grand que lui, et jette son dévolu sur un parisien des beaux quartiers; c’est la place qui lui revient dans la société qui toujours le ramène vers là d’où il vient et freine son élan; c’est enfin le sort de la province dont Gilles Marchand décrit fort justement les complexes, dans cette France pourtant encore rurale mais dont la tête disproportionnée ne jure que par les grandes villes et leur modernité.
« « Ma foi, mon petit, tu feras bien ce que tu peux de ta vie et on ne laissera personne te juger. Il y a plein de choses à construire ou à reconstruire dans ce pays. Tu verrais dans la banlieue de Paris, on bâtit des villes nouvelles, avec des tours tout équipées, des routes et des parkings tout neufs pour se garer facilement. Le monde est à toi, Gino. Tu comprends? Le monde est à toi. Et personne ne te le prendra. T’as pas besoin de faire Polytechnique pour être quelqu’un. Regarde leurs petites gueules, à eux. Tu crois qu’ils sont plus intelligents que les autres, les Beatles ? Non ! Tu crois qu’ils sont plus beaux que les autres ? Non ! Bon, Paul est tout à fait charmant, mais ce n’est pas la question. Ils ne sont ni plus intelligents ni plus beaux mais ils sont géniaux. Parce qu’ils réalisent leurs rêves. » »
─ Gilles Marchand, Les promesse orphelines
Mais si dans Les promesses orphelines la plume de Gilles Marchand donne la parole à Gino, c’est en fait toute une génération qui, par sa voix, fait le deuil du mirage d’une société plus moderne et sans doute plus égalitaire, une société si positiviste, comme il nous le rappelle tout au long du texte, où on crut même un instant pouvoir mesurer le bonheur. Le texte est emprunt d’une nostalgie douce amère dans laquelle ceux qui ont l’âge de Gino, mais aussi des plus jeunes, trouveront le miroir de leurs rêves avortés. C’est en effet la société d’aujourd’hui dans son ensemble qui, au travers de cette histoire, peut mesurer l’immense écart entre les promesses enchanteresses de l’époque et le monde auquel in fine elle a donné naissance. Pourtant, chacun s’y est attelé ou a cru sincèrement sacrifier au Dieu Progrès. C’est d’ailleurs ce qui arrive à Gino, et pour son plus grand bonheur, quand il est miraculeusement embarqué dans le projet de l’Aérotrain créé par un certain Jean Bertin, dont les pistes d’essai s’installent non loin d’Orléans. Grâce à son envie folle d’apporter sa pierre à l’édifice et à un peu de culot et de ténacité, il parvient à rejoindre les équipes de ce chantier incroyable et à donner corps à ses aspirations les plus anciennes. Il y croit, il voit son heure enfin arrivée et son destin s’ébaucher. Malheureusement Gilles Marchand, qui se fait alors historien des années 70, embarque son personnage dans une aventure aussi surprenante qu’illusoire puisqu’elle sera, après 1974, balayée par le projet TGV, emportant une fois encore les rêves fous de Gino.
Moins fantasque, et on peut peut-être le regretter , que ces précédents romans au sein desquels Une bouche, sans personne conserve ma préférence, Gilles Marchand investit ici de façon plus marquée une certaine recherche formelle. Chapitres en incises, relatant les vies des personnages principaux de l’histoire et qu’on découvrira in fine écrits par une toute autre main que celle de notre jeune narrateur ; incises de pages de réclame ( pour les plus jeunes ça veut dire publicité !!) comme autant de slogans porteurs d’espoirs déchus, et peut-être de toute la naïveté collective de ceux qui y ont cru; volonté de revenir très factuellement sur un réel qui commence à tomber dans l’oubli autant que les rêves qu’il a inspirés. Reste néanmoins en matière de fantaisie le personnage iconoclaste de la Vieille Tante, qui n’en est d’ailleurs pas une, mais qui ensoleille le roman et inonde de son amour inconditionnel la famille qu’elle a choisie. C’est souvent au moment de ses interventions et peut-être accentué par une étrange similitude des couvertures, que le roman de Gilles Marchand prend d’ailleurs des accents d’En attendant Bodjangles d’Olivier Bourdeaut et entraîne son lecteur dans un ballet où se mêlent émotion et humour.
C’est ça une vie réussie :
« Garder une bouteille au frais
parce que l’on sait
que la fête viendra.
Il ne m’appartient évidemment pas de vous révéler la chute de l’histoire et ce que sera la suite du destin de Gino. Il m’appartient en revanche de vous dire ce qu’il me semble avoir perçu de ce que nous chuchote au travers de cet histoire le conteur Gilles Marchand. Oui, les rêves sont souvent faits pour ne pas se réaliser; oui, les promesses de notre enfance nous laissent des années plus tard orphelins de nos désirs les plus fous, de nos chimères scintillantes et de nos utopies. Mais cela ne doit avoir aucun impact sur notre foi délirante en l’espoir de quelque chose à venir, comme Gino qui a gardé toute sa vie une bouteille pour fêter le grand événement qu’il attendait. C’est en effet peut-être ça une vie réussie : « Garder une bouteille au frais parce que l’on sait que la fête viendra« .



