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Godspeed You! Black Emperor remonte à la surface

Je vous confesse qu’il n’est pas si aisé de retranscrire par écrit ce que l’on peut concrètement éprouver à l’écoute d’une telle musique. La forme est exigeante. Quant au fond, il s’offre à nous comme une nouvelle pierre posée sur un monticule énigmatique, un frisson puissamment délivré en guise de prévenance à l’égard des troubles gangrénant notre ère.

Godspeed You! Black Emperor confirme à nouveau son intransigeance grâce à un disque inattendu car renouant avec des effusions qui ont fait le sel d’une discographie marquée par l’appréhension d’une première époque achevée en 2003 et quelques points de suspensions laissés par le mastodonte Yanqui U.X.O. Derrière ce sommet, lui-même précédé de la faramineuse somme intitulée Lift Your Skinny Fist Like Antenas To Heaven, il y eu ce silence de dix ans, lourd de sens, annonciateur d’un nouveau cycle, plus rêche, plus extrême… Moi-même, comme tant d’autres, j’avais qualifié l’étalage au titre de manifeste post-apocalyptique : La conscience d’une exposition de fin des temps amorcée dès le déroutant Alleluyah! Don’t Bend! Ascend! … Premier chapitre amplifié au regard d’une suite logique et impénétrable : Asudender, Sweet and Other Distress avec cette vive impression que les entrailles de la Terre s’étaient mises à trembler. Pour achever ce retour en trois mouvements, Luciferian Towers ne me surprenait même plus, bien que ce dernier en date expédiait l’auditeur dans des noirceurs abyssales.

Godspeed You! Black Emperor

G_d’s Pee at Stat’s End! perpétue la tradition de l’exclamation tant orthographique qu’artistique. Il n’en demeure pas moins que ce nouvel album se rattache davantage aux constructions anciennes, modelées sur une typologie architecturale laissant les progressions glissées sur des effets plus « abordables » que ceux dispensés depuis les premières notes de Mladic (il y a bientôt une décennie). Certes, ne vous attendez pas à des développements guillerets, le post-rock de la troupe conserve les aspects intrigants d’un discours sans mots, infiniment politique. Une fois n’est pas coutume, quatre plages se succèdent, de densités différenciées, composées sur la route (dixit le pitch) et enregistrées avec le concours de Jace Lasek.

Le résultat ne devrait pas décevoir les adeptes du genre. Tout commence à l’approche discrète d’un sonar perdu dans le désert avant qu’une mise en orbite ne s’opère à l’aide de quelques vrilles électriques. Les habituelles progressions, strates par strates, légitiment ici l’accès à une énergie étrangement plus hospitalière. Les inconditionnels de Godspeed You! Black Emperor pourront à nouveau succomber face à cet enchevêtrement de cordes, de battements retenus, de grincements habilement pesés, cette conduite vers une forme de folklore d’épouvante qui nous convie vers des contrées imaginaires et qui, pourtant, se révèlent être issues de notre propre appartenance, notre propre sol, notre propre expédition intérieure.

Au cœur de ce magma en pleine effusion, notons l’oasis de beauté Fire At Static Valley dont les arpèges filandreux s’accrochent sur une mélodie chagrinée. Le climat est figé par des bourdons incandescents, une chute lente mais certaine, qui rend grâce à l’aura d’une psalmodie étouffée. L’épaississement et saisissant, il nous catapulte sur la seconde face aux perceptions qui surpassent littéralement la matière. Pour Government Came, la basse est enveloppante, elle prédomine derrière des hurlements de guitares sous tension. La résolution narrative assène des griefs lourds et convaincus bien que portés par une once de fatalisme aigu. Si l’élévation parait quasi chevaleresque, elle demeure le crescendo d’une amertume dont l’escalade retombe pour des ondes grisées par le jeu des montagnes russes (ou plutôt canadiennes) … Au moment de la cavalcade ultime, les cloches s’emballent et l’adrénaline peut continuer de couler dans nos veines.

La dernière pièce de l’ensemble sonnera de façon plus lénifiante, gonflée de nappes et moult dérivatifs au bénéfice d’une nouvelle envergure qui flotte dans l’air. C’est la marque d’une épatante capacité à transporter une maitrise des instants, ceux qui poussent jusqu’aux sanglots longs des violons chers à Verlaine. Un récital époustouflant, moins dans les profondeurs, bien plus à tutoyer les hauteurs vertigineuses !


 

G_d’s Pee at Stat’s End! – Godspeed You! Black Emperor

Constellation Records – 2/04/2021

 

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Image bandeau : Efrim Manuel Menuck

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