Je ne suis nullement pariétaliste, encore moins expert en musique néoclassique. De facto, lorsque j’ai reçu le coffret présentant les pigments rouges de ce bison peint dans la grotte ornée de Niaux, je me suis demandé si j’allais franchement accorder mes faveurs à un recueil de musique préhistorique. Le compositeur, Jean-Philippe Goude a beau avoir un curriculum vitae long comme la barbe de mes ancêtres du Paléolithique, je restais circonspect avant l’écoute première.
Au même titre qu’il ne faut jamais juger un livre à sa couverture, c’est sur pièce que j’appréhendais l’écoute du disque intitulé Le Salon Noir, neuvième album répertorié (après une longue mise en parenthèse de quinze années). C’est en lisant la dithyrambique biographie rédigée par Robert Briatte (également parolier sur le projet) que je découvrais le parcours atypique de Jean-Philippe Goude : compositeur, directeur artistique, arrangeur ayant consacré son pléthorique talent au service de l’image (pour le cinéma, la publicité, la télévision). Une liste impressionnante à laquelle s’ajoute une collaboration remarquée et pour le moins notable avec la légende populaire Renaud. Apprendre que l’intéressé fût le concepteur du thème musical du tube Mistral Gagnant et parier sur le fait que cette simple évocation me vaudrait cette fois-ci le bonheur d’être enfin élu chroniqueur du mois par notre rédactrice en chef, fan inconditionnée du sieur Séchan. Enfin là je perds quelque peu le fil car au cœur de l’automne 2023, le sujet est bien une somme de dix-neuf titres gratifiés d’une ambition articulée en deux volumes divinement alléchants (In Fine – Solastalgia).
J’écris les maux en noires
citation inscrite au livret
A travers Le Salon Noir, c’est tout un pan de nos « vies imparfaites » qui s’expose à la lueur des flammes. Le piano est le témoin qui résonne dans cette chambre à l’acoustique parfaite, tandis que les textures se combinent allègrement aux orchestrations fignolées avec un soin particulièrement brillant. Il se dégage de l’ensemble une impression de trouble où tout n’est pas formaté d’un point de vue monochromatique. Jean-Philippe Goude joue ainsi avec la confusion des sentiments, passant de douces mélodies à la mise en exergue d’une bile profonde. Au contact de chaque pièce, le frisson est absorbé par le vertige qui s’empare de nous. L’auditeur descend métaphoriquement avec les protagonistes dans les entrailles de la Terre et plus concrètement aux portes de nos fluctuants émois. La musique devient la féérie du réel (voir notamment la piste Même Les Étoiles), nous kidnappant au final pour une divine surprise… Celle qui nous emporte au point de succomber au charme développé avec une si grande maitrise.
Bien évidemment, la participation du contre-ténor Paulin Bündgen ajoute généreusement à la magie des instants poétiques. Son chant est une bénédiction qui vient sceller l’aboutissement d’une rencontre humaine et artistique attachante. De même, c’est un vif plaisir que celui de retrouver au casting et de manière pertinente Christine Ott à travers son art fantasmagorique des ondes Martenot (Aux Solitudes). Au rayon des curiosités, je noterai aussi la modernité des développements, notamment véhiculés par la singularité d’un instrument aussi atypique que l’orgue de cristal… Après un voyage qui s’étire sur la frise du temps, l’épure de la poignante suspension Disparaître à nos vies invite à la contemplation de l’espace, avant que le silence ne reprenne légitimement ses droits. Le Salon Noir est une prétention artistique de haut vol où l’inspiré Jean-Philippe Goude forge son bel ouvrage tel un explorateur sonore doté d’un don évident.

Jean-Philippe Goude · Le Salon Noir
Ici d’ailleurs – 13 Octobre 2023
Crédit photo : Max Ruiz