Chroniques Musique

Grandaddy : « The Sophtware Slump….. on a wooden piano », en toute intimité

C’est l’histoire d’un album qui a fêté ses 20 ans cette année, un album qui a marqué le début de ce nouveau siècle et qui reste pour beaucoup d’entre nous un chef d’œuvre, je veux bien sûr parler de The Sophtware Slump de Grandaddy ! C’est donc, non sans une grande émotion, que je replonge aujourd’hui dans cette merveille, dans sa version la plus pure, sa revisite au piano, avec pour seul maître à bord Jason Lytle : The Sophtware Slump….. on a wooden piano qui est sorti ce 20 novembre chez Dangerbird Records.

Grandaddy
Une immersion belle et douloureuse à la fois tant cet album semble intimement lié à ma vie… je l’ai découvert pour la première fois l’année de mes 20 ans et depuis, je ne l’ai jamais quitté. La moitié d’une vie, ce n’est pas rien : un album refuge vers lequel je me suis souvent tournée pour y puiser le réconfort nécessaire pour rebondir.

Sans doute parce que The Sophtware Slump est avant tout le long cheminement d’un homme – un génie devrais-je dire – Jason Lytle, qui s’est isolé dans une ferme pour le composer, seul, face à lui-même. Une âme tourmentée, hypersensible, qui a trouvé un second souffle dans la musique après une blessure au genou le contraignant à mettre un terme à une carrière prometteuse de skateur. De ce confinement forcé dans la maison familiale de Modesto en Californie, il puise une nouvelle inspiration dans la musique et se passionne pour les synthés vintage. Batteur de formation, il enrichit la palette avec la guitare et commence à composer dans sa chambre. Très vite, il monte le groupe Grandaddy avec des amis, Kevin Garcia (basse), Aaron Burtch (batterie), Tim Dryden (piano) et Jim Fairchild (guitare), tous originaires de Modesto.

Le début d’une belle carrière, qui pourtant, malgré des succès d’estime, ne leur permet pas de vivre correctement de leur musique. Ainsi, après des tournées épuisantes et des problèmes de drogue pour Lytle, le groupe se sépare en 2005. En 2006, Lytle quitte Modesto pour s’installer dans le Montana, débarrassé de ses démons, il retrouve un mode de vie plus sain et se remet à la composition. Il sort trois albums en solo et multiplie les collaborations, notamment avec M.Ward ou encore Sparklehorse. La suite, nous la connaissons, une reformation heureuse de Grandaddy en 2012 qui les conduira à sortir un nouvel album en 2017, Last Place. Et, plus proche de nous, un titre inédit, RIP Coyote Condo #5, le premier morceau composé sans Kevin Garcia, le bassiste décédé en 2017, une disparition qui avait contraint le groupe, plongé dans une peine immense, d’annuler une partie de sa tournée.

Nous y voilà, 2020… The Sophtware Slump a 20 ans et Jason Lytle, qui voulait écrire un nouvel album au piano, tient enfin son nouveau projet ! Car l’idée n’est pas nouvelle. À l’époque, Jason avait déjà annoncé aux membres du groupe qu’il était capable de jouer l’intégralité de l’album au piano avant que les sessions d’enregistrement ne démarrent. Un souvenir que Jim Fairchild n’a pas oublié et des titres qu’il souhaitait découvrir dans leur plus simple appareil : […]the totality of that original vision. I wanted to hear that version of the album, ([…] la totalité de cette vision d’origine. Je voulais entendre cette version de l’album) pour reprendre ses mots.

A la base, Jason n’avait pas prévu que cela se ferait en plein milieu d’une pandémie mondiale, choisissant avec soin son matériel ainsi que ses studios. Pourtant, c’est dans son appartement que l’exercice a finalement vu le jour… pas dans une ferme isolée, certes, mais à peu de choses près les conditions étaient réunies !

I wrote a list of things I had to work around here, he says. Traffic. Pretty strong from 8-10, commute times. Then 2 to 5. Helicopters, garbage trucks, weed whackers, lawnmowers, leaf blowers, motorcycles that inevitably always drive by during the middle of a take, sports cars, lots of fancy luxury sedans with no mufflers, parrots.

J’ai écrit une liste de choses sur lesquelles je devais travailler ici, dit-il. Circulation. Plutôt dense de 8 à 10, quand les gens partent travailler. Puis de 2 à 5. Hélicoptères, camions à ordures, désherbeurs, tondeuses à gazon, souffleuses à feuilles, motos qui passent inévitablement toujours au milieu d’une prise, voitures de sport, beaucoup de berlines de luxe sans silencieux, perroquets.

Ainsi, il a dû mettre en place une organisation drastique pour réussir à retranscrire l’essence de ses chansons. Une ironie salutaire qui le conduira aux bricolages lo-fi des débuts, avec en prime de vrais oiseaux, les fameux perroquets, au lieu de samples. Finalement, à vouloir éviter le do it yourself, il semblerait bien que le destin ait fini par le rattraper, pour notre plus grand bonheur. Un sentiment qui s’est rapidement installé fin août, quand Jason a dévoilé le premier titre, Jed’s Other Poem (Beautiful Ground), dépouillé de ces apparats, révélant alors toute sa force, l’histoire de ce robot noyant son chagrin dans l’alcool, préfigurant nos solitudes 2.0.

Car oui, The Sophtware Slump reste un album visionnaire, annonçant un paradoxe entre les avancées technologiques, le web, et le sentiment de solitude qui en découle. Modesto, cette ville qui se situe à quelques kilomètres de la Silicon Valley, que Jason Lytle a vu changer de visage ces dernières années : constructions à outrance, population qui augmente, criminalité qui en découle, la nature souffrant de ces changements… les douloureuses contradictions d’une société qui évolue, pour le meilleur comme pour le pire.

Pourtant, Jason Lytle ne se situe pas sur un plan nostalgique, sentiment qu’il abhorre : I feel like I’m one of those guys standing around, he says. And I don’t like that feeling. Faisant référence aux gars qui bossent sur les autoroutes et qui regardent une seule personne travailler, je ris car cette image, semble-t-il, n’a pas de frontières. Alors je parlerais de mélancolie, ce plaisir d’être triste, selon Victor Hugo.

Jason Lytle nous offre une relecture salvatrice de ce monument, The Sophtware Slump, que certains n’hésitent pas à classer entre Kid A de Radiohead et Stories From The City, Stories From The Sea de PJ Harvey. Un album nécessaire pour beaucoup, qui n’a certes pas connu un succès commercial à la hauteur de son potentiel mais a su s’installer durablement dans le cœur de nombre d’artistes et surtout de fans passionnés, dont je fais partie. C’est surtout une prouesse minimaliste prouvant la qualité de ses titres qui, ramenés dans leur plus simple appareil, dépassent la force des arrangements. Alors, plutôt que de disserter pendant des heures pour vous convaincre du bien fondé de cet album, je préfère vous inviter à le découvrir, sous un casque, en toute intimité… prévoyez les mouchoirs !

Grandaddy

Pour l’occasion, un magnifique coffret vinyle 4 LP est sorti le 20 novembre comprenant : une version remasterisée de The Sophtware Slump, 2 LP de raretés dont Signal To Snow Ratio et Through A Frosty Plate Glass, ainsi que le LP de la version au piano de l’album ! La version seule de The Sophtware Slump….. on a wooden piano sortira le 19 février 2021.

The Sophtware Slump….. on a wooden piano Grandaddy

 

Dangerbird Records – 20 novembre 2020

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Image bandeau : Jason Lytle capture YouTube

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