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Koumiko par Anna Dubosc, comme une explosion d’amour et de colère

Écrit par Marianne S.

Lauréat du prix Hors Concours (Le prix de l’édition qui n’a pas de prix), Koumiko, le dernier livre d’Anna Dubosc publié aux éditions Rue des promenades, raconte les liens d’Anna avec sa mère qui s’enfonce dans une existence floue.

Cette mère vieillit, perd la mémoire, perd ses repères. En fait, elle perd tout. Pour ses deux filles, Anna et Zoé, il est difficile de garder son calme et résister à l’envie de la secouer et lui ordonner de revenir « comme avant ».

Et pourtant, avant, elle était déjà singulière : une mère différente, avec des contours variables, projetant la joie sur ses filles et aussi, plus tard, ses craintes. Lors du tournage du film Le Mystère Koumiko réalisé par Chris Marker  en 1967, on l’a décrit comme étant différente des autres. Vivant alors au Japon depuis ses 10 ans mais étant originaire de Mandchourie, elle parle français et aime Truffaut. Déja, on la dit plus sensorielle et contemplative que cérébrale.

Koumiko est une histoire d’amour, sans bornes ni limites. Un amour avec sa force inébranlable malgré la peur. Un amour qui va jusqu’à transformer l’horreur, et mettre en lumière une toute nouvelle facette d’une mère qui diffère.

« C’est tellement beau tout ce qu’elle raconte. J’ai le coeur qui bat, je veux pas en perdre une miette. Parfois, je me mets à mon ordi et je transcris en direct. Si je suis dans la rue, je m’arrête pour noter contre le capot d’une voiture. Je lui dis : « Attends, faut que je note un truc ». Elle ne me demande jamais quoi. Elle continue de parler et je continue de transcrire. »

Anna souffre, parfois explose et se retire pour observer sa mère sans rien dire. Comment ne pas se laisser aller à la colère quand on voit l’être qui nous a porté perdre la tête et ne plus savoir mettre deux chaussures identiques ? Comment ne pas avoir envie de fuir, couper les ponts une fois pour toutes, pour garder le plus beau, les souvenirs joyeux et insouciants ? Comment ne pas être en larme à chaque fois ? Jouer le jeu, répéter les consignes pour la vingtième fois, continuer coûte que coûte pour prolonger les moments partagés, avec une issue qui se dessine de plus en plus nettement.

« Koumiko m’appelle, euphorique. Ella a passé une journée formidable. En sortant de chez le dentiste, elle est allée au supermarché, elle a oublié de payer, elle s’est retrouvée au poste. Les flics l’ont prise pour une clocharde, parce qu’elle saignait de la bouche et qu’elle avait et qu’elle avait du mal à parler à cause de l’anesthésie. Finalement ils l’ont ramenée en voiture, elle a insité pour qu’ils viennent voir son bordel. Sa fierté, ça me sidère. Comme les petits avec leur caca ».

Et découvrir, en osant le coup d’œil par-dessus l’épaule, que la maladie est là depuis un moment. Que Koumiko l’a bien vue venir, l’a senti s’immiscer dans ses pores et ses neurones. Qu’elle l’a écrit.

« Depuis ce matin, je ne sais pas quoi, mais je suis en train de chercher, chercher dans la maison, dans le salon, dans la cuisine, dans les boites, les sacs, partout, mais quoi ? Je ne sais pas. J’ai oublié. Une écharpe ? Une chaussure ? Une chaussette ? Des papiers, une tasse. Je perds tout, tout le temps. Je perds le temps, je perds la vie ».

Comprendre ainsi la terrifiante fatalité de la vieillesse : déceler et voir venir, sans pour autant pouvoir se protéger des drames à venir, prévoir et se préparer aux pires scènes. Ne pas savoir non plus comment en parler à sa famille, à ses chères filles, et risquer de briser le fragile équilibre qu’elles essaient de mettre en place dans leur propre vie. Alors, attendre, minimiser, dédramatiser et se dire qu’on verra bien quand ce sera vraiment grave.

« Hier, à minuit, on sonne en bas. C’est Koumiko. Elle monte lentement, la main sur la rambarde, elle a l’air d’être au bout. Faudrait l’achever. Là, tout de suite, il faudrait. C’est trop dur de la voir comme ça. Plantée dans le salon, bras ballants, avec sa douleur et son sac en bandoulière. Elle pense qu’on lui a volé ses clés mais je sais bien qu’elle les a perdues. Elle vide son sac en bafouillant qu’elle est pourrie, que sa vie est finie. J’ai peur qu’elle pleure, je ne l’ai jamais vue pleurer, je suis terrifiée ».

Koumiko s’enlise, se perd totalement. Anna essaie d’être là, même si elle conçoit que chaque jour passé la rapproche du moment où elle devra dire : elle nous a quittés.

« Parfois, quand je suis sur le point de m’endormir, j’ai la vision, la sensation très nette de la disparition de ma mère. Je sens que ce serait sa mort dans mon corps. Dans le bus, dans le métro aussi, parfois, entre deux rêveries, j’ai cette vision, ce déchirement physique qu’elle n’est plus là, non pas pour dix ans ni même mille, mais pour toujours. »

Puisque cette certitude est présente, essayer de reconstruire les histoires. Assembler le puzzle. En connaitre plus sur cette mère si atypique, et lutter à chaque fois pour que les moments soient bons, agréables et dignes de rester dans la mémoire. Lutter contre la mélancolie et la colère, se résigner à vivre les derniers instants ensemble.

Anna aborde également la question de la mort avec sa fille Milo. Elle aimerait la préparer, lui expliquer l’inexplicable. L’aider à comprendre que nous quitterons tous cette Terre, d’une façon ou d’une autre, et que le rôle de ceux qui restent est de perpétuer la mémoire tout en continuant à vivre. Anna veut dire les choses, elle aimerait le faire simplement et de façon neutre. Mais souvent, lorsqu’il est question de mort, le réflexe est d’envelopper de douceur et arrondir les angles. Une manière de se protéger ?

Il y a aussi le Japon qui ressort, presque par surprise, comme s’il profitait de la faiblesse de Koumiko pour s’emparer d’elle. Comme si le corps avait une langue maternelle sous-cutanée, parfois profondément enfouie, mais toujours prête à remonter à la surface en cas d’abandon de contrôle. Une langue organique, inconsciente qui fait partie intégrante de la machine.

Anna Dubosc apporte à la littérature un très beau et très émouvant texte d’amour. Teinté de peine et de regrets, il est aussi une belle déclaration à l’amour maternel, alliant moments fugaces et humour délicat. Un constat honnête du temps qui passe et questionne le lecteur sur ses rêves et transmissions.

Les éditions Rue des promenades  – Le prix Hors concours

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