Depuis le choc absolu ressenti à la lecture du très grand roman de Jérôme Leroy, Vivonne, j’ai beaucoup lu cet auteur. Même ses recueils de poèmes. C’est dire la motivation, l’admiration voire l’amour ! Les œuvres récentes, les anciennes. J’ai tout aimé, tout dévoré. Seul son Cimetière des plaisirs m’a laissé de marbre. La minute prescrite pour l’assaut au titre si spécial, tiré d’un poème de Guillaume Apollinaire, fait parti des romans pré et post apocalypse dont Leroy semble se faire une spécialité.
Si la violence est présente ici (elle l’est cependant beaucoup moins que dans la trilogie Lou), elle s’accompagne d’une sorte de détachement très dandy fin de siècle, représentée à merveille par le personnage de Kléber. Écrivain plus ou moins raté, prof de français désabusé, lecteur passionné et érudit (serait-ce le double de Leroy?), il traverse la fin du monde avec un regard détaché voire amusé. Seuls lui importe des femmes, les livres et l’alcool.
À propos de ses femmes, Chloé comprend qu’elle n’a plus trop droit au chapitre et disparaît volontairement dans une Lille en proie aux flammes. Une autre, Kardiatou meurt à cause du nuage radioactif qui envahit la France. Mais résistent jusqu’au bout son éditrice appelée tout au long du roman « la kolkhozienne aux seins nus » et son nouvel amour Sarah, jeune gendarme sexy et très habile au combat que Kléber a croisé par hasard dans une fête juste avant la fin du monde. Ils ne se quitteront plus de la première à la dernière page.
« Kléber rencontra Sarah peu de temps avant la fin du monde.
C’était pendant une soirée, à Lille. Enfin, ce qu’on appelait soirée, en ces temps terminaux, où le nom des choses persistait, alors que la chose elle-même avait depuis longtemps disparu. Ainsi en allait-il pour des domaines aussi différents que le sexe, la politique, le roman et, en l’occurence, les soirées. Chacun faisait comme si tout continuait normalement, alors que tout allait s’arrêter, et pour de bon. »
─ Jérome Leroy, La Minute Prescrite
Voilà de l’incipit qui donne le ton !
Les livres aussi traversent cette fin du monde et Kléber hérite de la collection complète de la série noire, bienheureux mais c’est un don inutile… on ne traverse pas la France avec des bouquins si bons soient-ils.
Subsistent les vins et les alcools forts d’où la place importante réservée aux cavistes dans ce roman.
C’est drôle et cruel souvent. Érudit car Jérôme Leroy parsème son texte de citations d’écrivains plus ou moins connus. Sarcastique aussi notamment quand il s’en prend au proviseur du collège où enseigne son héros : proviseur qui meurt dans l’incendie du rectorat… il faut dire que ce dernier y va jusqu’au bout pour prendre des consignes et vilipender ses profs qui ne s’investissent pas assez. En bon professeur des écoles, ce passage m’aura beaucoup amusé et rappelé quelques directeurs/directrices, croisés ça ou là et dont Leroy fait une description parfaite. Si vous vous reconnaissez, signalez-vous à Addict-Culture !
Ici on n’est pas dans Malevil de Robert Merle ni La route de Cormac McCarthy, maîtres étalons des romans post apocalypse, non. On se situe plutôt dans un roman qui navigue entre la comédie et le tragique. Du coup on passe ses larmes au rire gras. Et surtout on s’amuse !
Et si Kardiatou meurt ici, on la retrouvera dans d’autres romans de Leroy, avec plaisir. Autre point à souligner pour ceux qui ont beaucoup lu les oeuvres de Jérôme Leroy, pour la première fois ici, il a l’idée de ce cyber-autisme, de ces enfants accros à un jeu vidéo en ligne, qu’ils finissent par terminer, ce qui les amène à une folie meurtrière à travers le monde entier. Thème qui sera repris en encore plus fort dans la trilogie Lou, après tout.
Cyber-autisme, virus mutants, nuage radioactif, guerre Inde-Pakistan et j’en passe.
C’est un roman explosif et annonciateur de la suite de son œuvre que nous offre Jérôme Leroy.

La minute prescrite pour l’assaut de Jérôme Leroy
Editions de la Table Ronde, Janvier 2017 / Fayard, Août 2008


