Disons le d’emblée, Little Wide Open, le huitième album de Kevin Morby est son plus beau, sur lequel le natif du Missouri atteint des sommets d’écriture et d’interprétation. Alors qu’il vient de déménager à Los Angeles, il conclut ainsi sa trilogie du Midwest depuis son retour post-covid à Kansas-City entamée en 2020 avec Sundowner puis poursuivie en 2022 avec This is A Photograph, déjà deux excellents disques.
Little Wide Open a été produit par Aaron Dessner au studio Long Pond, à Stuyvesant (New York). Le guitariste de The National ne s’est pas contenté d’assurer un enregistrement sublime puisqu’on le retrouve, instruments en main, sur les 13 morceaux du disque, que ce soit avec une guitare, un piano, une basse sans oublier quelques synthés et autres percussions.
Plus globalement, Kevin Morby s’est parfaitement entouré pour ce trip intimiste et très personnel, accueillant quelques pointures comme Lucinda Williams, Justin Vernon, Katie Gavin ou Meg Duffy, entre autres invité(e)s de luxe.
Qu’est ce qui fait qu’on annonce, de façon péremptoire et sans contestation aucune, que ce Little Wide Open est le meilleur disque d’un musicien découvert en tant que bassiste de Woods et lancé en solo après la courte expérience The Babies ?
En effet, dès Harlem River en 2013, Kevin Morby s’est imposé comme un des meilleurs musiciens américains de ces 10 dernières années, à base de folk-songs élégantes et d’un rock fin et racé. Avant sa trilogie es grands espaces, il nous avait en effet offert quelques splendeurs comme Still Life ou City Music. On dira simplement qu’on a le sentiment, ici, qu’on le retrouve ici tel un sportif de haut niveau, au talent naturel qui se sublime en vue de la finale de la Coupe du Monde. En témoignent, deux longs morceaux, Natural Disaster etLittle Wide Open (7 et 8 minutes), assez inhabituels chez lui, démontrant une nouvelle ambition tout en douceur et simplicité.
Le voyage au plus profond de l’Amérique sauvage débute dans les Badlands, Kevin Morby nous y accueille (Welcome To The Badlands) dans un paysage tellement immense, aussi paradisiaque (Heaven in a place on earth) qu’impressionnant qu’il nous renvoie à notre propre dimension éphémère (Where the sky expands and you and I expire Just like sparks flying off some firecracker). Une simple guitare et cette belle voix entame le morceau avant que les chœurs de Monsieur Bon Iver et Amelia Meath accompagnés d’une rythmique enlevée nous emmènent vraiment dans les cieux. die Young reprend le thème de notre passage sur terre, Kevin déroule sa belle mélancolie dans la douce compagnie du superbe violon de Matt Davidson.
S’envient ensuite Javelin, le morceau le plus enlevé du disque, premier single extrait de l’album, longue montée élégiaque et irrésistible, avant de retrouver une folk song des plus dépouillées, avec All Sinners, digne des plus belles chansons de Townes Van Zandt.
Dans la catégorie des grands maitres, on pense aussi beaucoup à Dylan sur l’extraordinaire Natural Disaster, des frissons en pagaille, surtout quand Lucinda Williams prend le micro ou que la rythmique d’Aaron Dessner et la guitare s’emballent. La transition vers le splendide 100,000 est juste parfaite, on s’en va à la rencontre de l’Amérique profonde, les grosses voitures sur des autoroutes interminables, la religion, les pom-pom girls sur une boucle mélodique envoutante.
Kevin Morby se sent tout petit dans les grands espaces arides (It’s a little wide open And it makes me feel small) pourtant c’est tel un géant qu’il se présente à nous sur ce morceau titre, s’enfonçant de plus en plus profondément dans la nature et ses racines (Cowton, Bible Belt). La mandoline, le violon et le banjo nous entraînent dans des temps lointains sur I Ride Passenger, des souvenirs heureux ou tristes nous envahissent, donnant comme une envie de danser la gigue, les larmes aux yeux.
Il va même jusqu’à convoquer harpe et clarinette sur l’enjôleur Junebug, le passé dans le viseur avant de regarder vers l’avenir. On finit au milieu des champs, entouré de pissenlits (Dandelion), regardant les papillons (Field Guide For The Butterflies) voler autour de nous, heureux que nous sommes d’avoir passé cette heure en compagnie de Kevin Morby. Beau voyage, sublime disque, Little Wide Open est tout simplement le chef d’œuvre de son auteur.

Kevin Morby· Little Wide Open
Dead Oceans/Modulor – 15 mai 2026


