Littérature Francophone

« Le Consentement » : qui ne dit maux ressent

Comment approcher d’un ouvrage qui, avant même son arrivée physique en librairie, défrayait tribunes et chroniques, engendrant gros titres racoleurs, sentences de comptoir, polémiques et réquisitoires ? Comment prendre part à ce raz-de-marée médiatique sans ne fournir qu’un avis de plus sur la toile hyperactive et cannibale ? Et comment exprimer, partager, ce qu’une telle lecture soulève loin de toute pression d’actualité brûlante et autres impératifs souvent hypocrites ?
En écrivant.
En laissant les mots se composer sur le clavier.

« Depuis tant d’années, je tourne en rond dans ma cage, mes rêves sont peuplés de meurtre et de vengeance. Jusqu’au jour où la solution se présente enfin, là, sous mes yeux, comme une évidence : prendre le chasseur à son propre piège, l’enfermer dans un livre. »

Avant même de parcourir Le Consentement, l’on sait, a priori, à quoi s’attendre, son contenu n’ayant nullement été placé sous le sceau du secret, pas plus qu’entouré d’un vulgaire suspens marketing ; le ton, l’intention et certaines scènes du récit ont été abondamment relayés, commentés, déployés. Mais ce à quoi l’on ne pouvait supposer être confrontés, c’est cette déflagration sourde, pleine d’échos intimes et collectifs, c’est la portée sociétale de cette effroyable mise en lumière, c’est, enfin, ce rappel cru à la puissance des mots, à leur pouvoir, à leur ambivalence aussi, et surtout, à leur nécessité.

A l’aube d’une année qui ne fera pas date en vain, le texte de Vanessa Springora cristallise le péril d’une société prise de convulsions. Héritière de maux générationnels, génitrice de crises systémiques, porteuse de disparités indécentes, le diagnostic est sévère, le pronostic vital engagé. Un ébranlement aussi profond de tout ce qui caractérise le vivre ensemble déterre forcément des corps sacrifiés sur l’autel d’une époque qui en chasse toujours une autre.

« Dans ce contexte, ma mère a donc fini par s’accommoder de la présence de G. dans nos vies. Nous donner son absolution est une folie. Je crois qu’elle le sait au fond d’elle-même. »

Une proie, un prédateur, et cette bonne vieille loi de la jungle au sein d’un territoire propice à. L’on ne pourrait ressortir de ces pages qu’avec ce constat cynique au bord des lèvres, en refusant de véritablement appréhender l’engrenage humain que ce drame expose : l’évidente complaisance d’une élite amoureuse de la transgression, des adultes démissionnaires, l’absentéisme d’un quelconque appareil judiciaire. Alors oui, dans une ère post #metoo, à l’heure où poursuites et procès rattrapent des criminels désormais considérés comme tels, il devient plus aisé d’exhumer des faits passés, et de les placer sous les projecteurs d’un recul temporel et social. Mais le recul bien souvent offre surtout de l’élan pour mieux sauter dans le vide.
Celle à qui l’on impute un style chirurgical use au contraire d’une hauteur littéraire et psychologique, son témoignage est davantage factuel que froid, et l’abstraction de tout jugement épidermique nimbe son œuvre d’une splendeur propre à la vérité (veritatis splendor, selon la formule consacrée). Dire ce qui a été, pour que ce ne soit jamais plus.

« Ce qui a changé aujourd’hui, et dont se plaignent, en fustigeant le puritanisme ambiant, des types comme lui et ses défenseurs, c’est qu’après la libération des mœurs, la parole des victimes, elle aussi, soit en train de se libérer. »

Qui n’a pas lu ou entendu cette rengaine insidieuse, balancée avec un naturel lassant « C’était une autre époque. » ? Mais qu’est-ce qu’une époque ? Une poignée de personnages influents qui élaborent et diffusent tout un décorum de pensées et tendances soi-disant engagées en faveur de l’individu en réponse aux clivages divers qu’une société rencontre tout au long de son histoire ? Une époque est une ligne de temps sculptée par celles et ceux qui en détiennent plusieurs formes de pouvoir. Le pouvoir, Vanessa Springora l’encarte avec fermeté et justesse, le dénonce et en use à travers sa cellule de papier. Le pouvoir, est-il une prédisposition naturelle, une prédation artistique ou une liberté d’action octroyée à certains par le regard détourné des autres ?

« Il existe de nombreuses manières de ravir une personne à elle-même. Certaines semblent au départ bien innocentes. »

Bien sûr, le déroulement du récit est dur, rythmé par un métronome invisible qui se serait calqué sur les battements d’un cœur traqué. Evidemment, les détails des agissements physiques ainsi que les sévices de tout ordre relatés sont nauséeux, odieux, mais il n’est nullement question d’un étalage en règle, non, ça c’est le fond de commerce de Monsieur Matzneff. Avec Le Consentement, la victime que fut Vanessa Springora décide d’avoir elle aussi voix au chapitre, face à la seule voix qui jusqu’ici tenait un crachin littéraire reconnu et adoubé (Prix Renaudot essai en 2013) ! En effet, en plus de l’emprise charnelle que ce dernier a développé sur la jeune fille de 14 ans, l’homme a usé de son statut d’écrivain pour injecter à sa conquête un venin jouissant de l’éternité des livres.
Les livres, qui furent très tôt les compagnons de Vanessa Springora, et dont elle se détournera pendant plusieurs années suite à l’épisode traumatique de son adolescence dérobée.
Mais la vie a parfois plus d’imagination que la fiction, et vers ces êtres imprimés elle reviendra par la voie de l’édition, puis de l’écriture.

« Je ne suis plus qu’un personnage en sursis, comme les filles précédentes, qu’il ne tardera pas à gommer des pages de son maudit journal. Pour ses lecteurs ce ne sont que des mots, de la littérature. Pour moi, c’est le début d’un effondrement. Mais que vaut la vie d’une adolescente anonyme au regard de l’œuvre littéraire d’un être supérieur ? »

Rejoignant le débat complexe de la séparation de l’individu et de l’artiste, Le Consentement offre peut-être une réponse par l’exemple, avec intelligence et mesure, cette disposition de l’esprit si chère à Camus. Il est des artistes prompts à accoucher d’œuvres qui les dépassent, où ne transparaissent que le génie et la fièvre qui les ont habités. Et il est des artistes qui n’usent que d’un matériau réel, allant jusqu’à courber cette réalité à leur impérieux désir de postérité, et cela, malgré l’éventuelle beauté de l’œuvre, est discernable. Mais plutôt que de brandir la censure ou d’à nouveau dénoncer le consentement pervers d’une élite, évoquons davantage la responsabilité des éditeurs, producteurs, critiques, qui accompagnent la consécration ou la déchéance de toute production artistique destinée à un public. Sans tendre au lynchage, comment ne pas pointer du doigt le fait qu’un éditeur comme Gallimard ait pu de sa main gauche publier des fictions dénonçant déviances et abus commis envers des enfants (Chanson douce de Leïla Slimani – Prix Goncourt 2016, Une histoire de France de Joffrine Donnadieu – rentrée littéraire 2019) et de sa main droite sortir en novembre dernier l’énième tome du Journal de Gabriel Matzneff, véritable manuel illustré par les mots les plus explicites pour aspirant pédo-criminel (retiré de la vente ce mois-ci) ?

« En attendant, et même si les autodafés m’ont toujours inspiré le pire effroi, je ne serais pas contre un grand carnaval de confettis. Avec les livres dédicacés et les lettres de G. que j’ai récupérées récemment, au fond d’une caisse restée chez ma mère durant toutes ces années. (…) Ce sera toujours ça que la postérité n’aura pas. »

De ces cendres-confettis faisons des terreaux fertiles pour une société qui aujourd’hui déjà, et demain assurément, a et aura besoin de redéfinir les liens entre individus, sans pudibonderie mal placée, sans pour autant bafouer la souveraineté des sentiments, mais en proposant cependant de nouvelles règles, concrétisées par des lois, afin d’anticiper et réprimer le droit que certains et certaines s’octroient à disposer d’autrui, de bien des façons, sans empathie ni considération.

La force du texte de Vanessa Springora réside en cette incandescence lumineuse qui jamais ne se transforme en brûlot : aucun apitoiement, ni excuses complotistes, l’auteure s’est parfaitement regardée dans le miroir avant de le tendre à celui qui n’a pas tenu cette fois-ci à contempler son reflet ainsi exhibé. Aucune diabolisation du masculin non plus, n’en déplaise aux langues pleines de raccourcis stériles, au contraire, Vanessa Springora le confie très simplement, c’est aussi avec les hommes qu’elle s’est reconstruite, d’abord avec celui qui partage sa vie, puis avec son fils qui l’a fait naître mère.

Ni procès ni pugilat, Le Consentement est un témoignage thérapeutique, une déposition littéraire, une confession à mot portant : qui ne dit mot consent, mais qui répond rappelle la liberté du non.


Le Consentement
de Vanessa Springora

paru le 2 janvier 2020 aux éditions Grasset

 

Vanessa Springora, fut l’invitée de La Grande Librairie le 15 janvier dernier

 

 

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Le consentement
© éditions Grasset


Image bandeau : Miguel Bruna / Unsplash

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