Chronique Musique

L’immense Solitude de King Midas Sound

King Midas Sound
King Midas Sound Press Pic 5 © Nick Sayers
Ecrit par Jism

S’il y a un fait qu’on ne pourra jamais reprocher aux Anglais, c’est leur sens de l’humour tout à fait singulier.

Prenez le groupe King Midas Sound par exemple. Ce duo (Kevin Martin et Roger Robinson), à l’origine trio (ajoutez Kiki Hitomi), a sorti le 14 février dernier, fête de l’amour dois-je le rappeler, un des disques les plus sinistres de ces dernières années. Pourtant, rétrospectivement, rien ne laissait présager un tel disque et on pouvait même affirmer sans crainte que ça partait plutôt pas mal pour eux : signature chez Hyperdub (label hyper hype des années 2000 fondé par le créateur de Kode9 et dans lequel on retrouvait Burial), sortie de l’excellent …Waiting For You en 2009 (savant mélange de dub, poetry, dubstep et neo-soul) puis de Without You en 2011 (album de remixes) et après … plus rien. Jusqu’en 2015, où le groupe se rappelle à notre bon souvenir en migrant d’abord chez Ninja Tune puis en collaborant avec Fennesz. Après, de nouveau le Black Out jusqu’à ce joli mois de février 2019 où sort, le jour de la Saint Valentin, ce Solitude absolument déprimant.


Vous allez me dire que j’y vais peut-être un peu fort. Des disques déprimants il en est sorti des centaines depuis plusieurs décennies. Et des bien gratinés. Alors en quoi Solitude se distingue -t-il des autres ? Déjà, jetez juste un œil aux titres, tous plus réjouissants les uns que les autres : You Disappear, Alone, X, Too Late, Missing You, Lies, The Lonely, j’en passe et des plus drôles encore. Ensuite, commencez l’écoute : pas un texte n’est chanté, seulement déclamé avec l’élocution d’un Droopy neurasthénique en fin de course. Alléchant non ? Idem pour la musique : mélodies aux abonnées absentes, laissées en vrac au fond du placard, recouvertes par quatre années de labeur arachnéen. Et enfin instrumentation au niveau de la musique : les velléités reggae initiales se sont quasi évaporées pour laisser place à une succession de samples minimaux et de drones stridents vous laissant moribonds quand arrive la dernière note. Bref écouter Solitude, c’est prendre le risque de passer à l’acte si vous êtes psychologiquement fragile.

Et pourtant, Solitude est fascinant. Fascinant parce qu’allant jusqu’au bout de sa logique, de son concept, sondant la désespérance comme rarement. Fascinant parce que le duo dépouille complètement sa musique, allant jusqu’à en virer le squelette (à part sur quelques morceaux comme Zero, Too Late, Missing You), préférant conserver la peau pour en extraire une musique informe, arythmique, serpent de mer insaisissable perdu dans les grands fonds, vous happant dans son exploration des abysses. Il arrive parfois que le groupe sorte la tête de l’eau, mais pour tout dire, c’est soit pour sculpter des paysages nocturnes désolés sur des monceaux encore fumant de reggae, soit pour vous entraîner dans les bas-fonds d’une cité urbaine, pas loin des ambiances développées par un Dalëk (In The Night) et prêt à être englouti sous la fange (sensation qui prédomine sur Who). Fascinant parce que le silence est utilisé comme générateur de tension, enveloppant l’auditeur d’une sourde inquiétude. Parce que le dub, utilisé avec une certaine parcimonie, retrouve ici sa nature première, expérimentale, anxiogène voire presque dangereuse, loin des clichés rasta/fumette/yeux rouges dont il est affublé et rejoignant, par la même occasion, les travaux de Rhythm & Sound.

Fascinant parce qu’au fond, dans Solitude, il n’y a aucune échappatoire possible : les rares moments un tant soit peu orchestrés sont saccagés par un drone, un silence, parfois un larsen. Tout au long du disque, il reste juste une impression, horrible, que lorsque l’on pense avoir atteint le fond, le duo continue inlassablement de creuser, les phalanges en sang, pour ne laisser passer aucun soupçon d’espoir (même si vous en aviez un avec l’instrumental Missing You, celui-ci vous entraîne dans de tels abîmes mélancoliques, qu’il vous est juste impossible de vous en sortir).

Après, que ce soit fascinant, c’est une chose. Certains ratages le sont également. Ici la réussite tient au fait que, dans sa radicalité, les Anglais n’en n’oublient pas pour autant d’être un minimum accessibles. Même s’ils dépouillent leur musique, en font des paysages sonores d’une beauté désolée, sous les silences, les drones, on perçoit des arrangements rachitiques, des ambiances singulières, inédites et surtout un immense talent pour faire tenir un édifice qui pourrait à chaque moment s’écrouler sous le poids de son concept. C’est noir, d’un désespoir à faire passer le Mezzanine de Massive Attack pour un nouvel album de La Compagnie Créole, ça peut rebuter, être fatiguant même, mais une fois que vous avez trouvé la clef, il y a tant de beauté dans ce disque que, armé d’une boîte d’antidépresseurs, on peut y passer des heures sans se lasser.

Alors les Anglais ont certes un humour tordu mais quand ils révèlent autant de richesses sur une galette, on ne peut que prendre un plaisir masochiste à s’y complaire dedans.

King Midas Sound – Solitude
Sortie le 14 février chez Cosmo Rhythmatic

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