Chronique Musique

La folie du roi George

Écrit par Eric Aussudre

Vingt-sept années ont passé depuis la sortie de Listen Without Prejudice Vol.1, de George Michael et personne ne se doutait alors (et surtout pas moi) que ce disque aurait une telle pérennité. Pérennité si notable qu’elle justifie une réédition très luxueuse, comprenant trois CD (l’album original remasterisé, le MTV Unplugged de 1996 (jamais sorti en disque à part entière), un disque de remixes et de faces B) et un DVD comprenant les vidéos et un show télé de 1990, enregistré deux jours avant la sortie de l’album « The South Bank Show« .

Peu en France pensaient que l’ex-leader de Wham résisterait à l’effacement des modes. Artefact d’une période obnubilée par le culte des apparences, George Michael avait toujours été tenu, jusqu’à cet album inclus, pour un pantin mercantile. À entendre les rock-critics français, ses disques auraient dû s’évanouir  aussi sûrement que le View-Master ou le pouf poire.

Dans une chronique paresseuse pour Rock&Folk (numéro 190, septembre 1990), Phil Ox donnait le LA en se montrant d’une remarquable cécité (« À force de sirop, il rendra les programmateurs de FM diabétiques« , « Tout aussi lyrique qu’un orgue de cathédrale conduit par un pianiste jouant avec l’index« , « tellement pompier qu’il éteindrait un feu de forêt« ), à tel point qu’on se demande s’il avait vraiment écouté le disque. Aussi pauvre et sourde fut-elle, cette chronique synthétisait ce que beaucoup de critiques français pensaient à l’époque du kid de Bushey : vain et prétentieux.

Les critiques anglais, alors que le disque s’était vendu par containers entiers (un peu moins que Faith toutefois), furent parfois plus cruels encore, comme allergiques à l’auto-apitoiement si largement présent dans les textes. Aussi tard qu’en 2013, le pourtant si lucide et avisé Bob Stanley parle de Listen Without Prejudice comme du « pire titre de l’histoire de la pop« , et enfonce le clou avec ces mots terriblement injustes : « He wasn’t untalented but his creamy voice conveyed little soul« .

Le leader de Saint-Etienne fera pourtant amende honorable après la mort du Grec, en écrivant une admirable réhabilitation de Wham. Car, en effet, la mort change tout et permet souvent une salutaire mise en perspective.

Tout à coup, George Michael devenait l’égal de ses idoles, Elton John ou Freddy Mercury, et son œuvre fut aspirée dans un même souffle admiratif. La mort est-elle pour autant le meilleur juge de paix ? La mort peut-être pas, mais le temps oui, et le quart de siècle qui nous sépare de la sortie de Listen Without Prejudice Vol.1 est suffisant pour que la postérité rende enfin justice à ce disque.

La genèse du disque est longue, et je me plais à penser qu’elle a peut-être commencé en octobre 1988, au Civic Center de Pensacola en Floride, lors du dernier concert du Faith World Tour. Ce soir-là, George Michael, dépassé par l’ampleur de sa célébrité et le succès incroyable des ventes de Faith (on parle quand même de chiffres approchant ceux de Thriller), se demande s’il a vraiment envie de continuer ce « cirque ».

La notoriété qu’il vient d’atteindre menace de le perdre, lui qui avait toujours cru pouvoir devenir une superstar tout en continuant à faire ses courses chez Tesco et à voir ses copains d’enfance.

Il a alors l’intelligence de comprendre que la course qu’il mène pour atteindre la popularité de Madonna ou de Michael Jackson peut s’avérer fatale, tant son isolement et sa frustration sont devenus grands. Frustration et malaise qui naissent aussi du malentendu généré par la  cérémonie des American Music Awards, faisant de lui le meilleur artiste Soul/R’n’B de l’année, devant Bobby Brown et Michael Jackson.

Le sectarisme n’ayant pas de couleurs, certains dont Gladys Knight (peut-être jalouse d’avoir vu son propre album battu par Faith) questionnent sa légitimité ce soir-là en tant qu’artiste de rythm’n’blues. N’était-il pas en train, pour eux, de reproduire le mauvais coup qui permit à Elvis de s’assurer une « gloire usurpée » ?

Ne voulant pas envenimer les choses, le Grec se fait discret lors de son discours d’acceptation des trophées, et prend bien soin de remercier les radios noires pour le soutien qu’elles lui ont apporté. Coincé entre des Blancs qui, soit ne le prennent pas au sérieux, soit l’adulent sans discernement, et des Noirs qui dansent sur ses titres tout en regrettant qu’il soit blanc, George Michael préfère prendre du recul et se retirer du circuit une année durant pour simplement, comme il l’avouera plus tard, redevenir un « être humain« .

Nouveau départ et rupture revendiquée avec la musique qui avait précédé, Listen Without Prejudice se voulait une table rase aussi radicale que le furent What’s Going on ou Music Of My Mind en leur temps. Plus question d’accéder au désir de promotion planétaire des cadres américains de Sony Music, mais, au contraire, une place plus grande donnée à la musique, rien que la musique, toute la musique.

George Michael refusa de mettre son nom sur la pochette et d’apparaître dans les vidéo-clips des singles extraits du disque. Le coup fut tellement rude pour Sony Music (l’attitude de George Michael était aussi extravagante qu’aurait pu l’être l’absence de Tom Cruise à la première de Days Of Thunder), que le label assura le service minimum pour la promotion de l’album (du moins aux États-Unis). Et l’on retint le scandale et le procès subséquents plus sûrement que la musique du disque (ce qui était, bien sûr, le contraire de ce qu’avait espéré l’auteur de Faith). Et pourtant, cette musique inspirée, novatrice, libre, c’est elle qui demeurera lorsqu’on aura oublié jusqu’au nom même de la firme qui produisit le disque.

Brassant de multiples influences (James Brown, Lennon, McCartney, Stevie Wonder), LWP pourrait n’être qu’un catalogue de références mal digérées (George Michael voulait tellement bien faire), et même s’il est difficile de nier au disque un aspect composite (quoi de commun entre la jam débridée de Soul Free et le pastiche des Beatles à peine déguisé de Heal The Pain ?), le fil rouge de la voix et des textes (inquiets, concernés mais aussi pour la première fois empreints de gravité) est suffisant pour ne pas donner dans le pesant patchwork.

Sur dix titres, cinq se situent d’emblée au sommet de sa production (Praying For Time, Freedom’90, They Won’t Go When I Go, Cowboys And Angels, Mothers Pride), deux présentent d’indéniables qualités mais à un niveau nettement inférieur aux titres-phares (Heal The Pain et Waiting (reprise)) et les trois dernières me semblent être d’une moindre exigence.

Dès Praying For Time, le ton est donné, aux antipodes de l’hédonisme de Faith (le morceau comme l’album), avec cette imprécation pré-apocalyptique (« And the wounded skies above say it’s much, much too late« ) aux accents lennoniens (celui d’Isolation plus que d’Imagine, d’ailleurs), secrétant un sentiment d’insécurité qui ne nous lâchera plus du disque (à l’exception d’Heal The Pain).

La voix, dont l’écho renforce l’aspect prophétique du texte, se met à l’unisson des paroles, hantée et pressante. Est-il besoin d’ajouter que tout cela est admirablement chanté avec ces notes aiguës qui collent le frisson sur les voyelles, en particulier celles de « door » et « score » ?

Mais le morceau le plus important (je n’ai pas dit le plus abouti) pour comprendre qui était vraiment George Michael au moment de l’écriture de ce disque, est sans doute Freedom’90.

Confession déroutante et bouleversante d’un homme et d’un artiste qui, avec Faith et surtout la promotion qui avait suivi la sortie du disque, avait atteint un point de non-retour dans la négation de ce qu’il était vraiment. On peut alors lire différentes choses dans la troublante catharsis précédant le refrain (« There’s something deep inside of me, there’s someone else I’ve got to be« ), et George Michael a laissé ses exégètes se débrouiller avec ses paroles.

Voulait-il en finir avec son image de bellâtre hédoniste formaté pour MTV, ou désirait-il affirmer une homosexualité qu’il tardait encore à révéler ? Sans doute un peu des deux, et le clip, en privilégiant une interprétation (mais pouvait-il en être autrement alors ?), ne fermait pas le débat.
Ce clip, si loué à l’époque, et qui aujourd’hui apparaît tout de même un peu forcé. La bouilloire qui siffle, la crémation du blouson de biker, l’explosion de la guitare de Faith ont davantage vieilli que le titre (malgré le plaisir de le voir faire un petit « up yours! » aux cadres de Sony), magnifique incantation émancipatrice avec son fameux sample du Funky Drummer de James Brown.

Il fallait beaucoup de courage pour s’attaquer ensuite à l’une des plus belles compositions de Stevie Wonder, They Won’t Go When I Go.

Courage, car les tenants de la séparation des peuples l’attendaient au tournant.

Courage, car George Michael n’avait pas choisi pour sa seule reprise du disque une bluette sans conséquence, mais un Everest misanthrope et désespéré qu’il allait hisser au même niveau d’intensité.

Accompagné uniquement d’un clavier, le Grec égrène les raisons qui font qu’au tombeau, on descend toujours tout seul.

Belle métaphore d’un chanteur qui, pour dire sa vérité, devra accepter de couper les ponts avec beaucoup de ceux qui firent son succès. Dans ce gospel écrit par Stevie Wonder dans une tessiture très proche de la sienne, George Michael est confondant d’aisance, égalant le maître (et peut-être même plus, me souffle-t-on) qui l’adoubera de belle façon (« It was great to hear him sing this song« ).

Des morceaux comme Cowboys And Angels, les grands compositeurs en réalisent un tous les 5 ans, les autres rêvent d’en réaliser un toute leur vie. On parle ici de titres de la dimension de Inner City Blues (Marvin Gaye) ou Gimme Shelter (The Rolling Stones), de Tangled Up In Blue (Bob Dylan) ou Please Let Me Wonder (The Beach Boys).

Tout y est absolument maîtrisé, de l’incroyable ligne de basse introductive au solo de saxophone final, en passant par un texte subtil et sibyllin (dont il donnera quelques clés plus tard) à propos d’un triangle amoureux et un chant tout en retenue qui permet d’apprécier la beauté quasi surnaturelle du timbre.

Flirtant avec le jazz et la bossa nova, cette valse de plus de 7 minutes était à mille lieues des canons de la pop de 1990 (Taylor Dayne ou Bon Jovi pour situer), ce qui explique sans doute son insuccès (le premier titre de George Michael à ne pas entrer dans le Top 40).

Mais, peu importe, avec ce titre clôturant la première face, l’ex-chanteur de Club Tropicana venait d’entrer dans la cour des géants.

Difficile de se maintenir à cette élévation, et la face B de l’album souffre d’un tel compagnonnage hormis Mothers Pride qui replace le curseur au niveau de la première face. Moins courue que les titres déjà cités, cette balade funèbre, que les DJs américains joueront beaucoup au moment de la première Guerre du Golfe, préfigure le pacifisme de Shoot The Dog qui lui vaudra d’être blacklisté par la presse Murdoch.

Mais c’est avant tout une élégie douloureuse où George Michael, dont la voix n’a jamais autant rappelé Freddy Mercury, ridiculise quasiment tous ses contemporains, vocalement parlant au moins.

Aussi opulent que soit le coffret (et attention, on est ravi de mettre la main sur le MTV Unplugged de 1996 et même sur le show télé qui permet d’entendre George se faire la voix sur Pastime Paradise et donner des explications sur deux titres de LWP), l’essentiel demeure dans ces dix titres.

Parfois maladroit, parfois dispersé, Listen Without Paradise vol.1 (les deux autres volumes ne dépasseront malheureusement pas le stade de projet) donnait à l’auteur de One More Try une stature, une classe qui, si elle était difficilement perceptible en 1990-1991 (trop de signaux contradictoires brouillaient mes repères), m’apparaît à présent dans toute son étendue.

Avant ce disque, George Michael s’était perdu, un peu comme certains des enfants sur la plage de Coney Island sur la photo de la pochette. Ce disque lui a permis de se retrouver tel qu’il était avant que le succès ne le séquestre.

Libre. Enfin libre.

 

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