Littérature Etrangère

« La Mémoire tyrannique » de Horacio Castellanos Moya, le début de la comédie inhumaine

La dernière fois qu’à Addict Culture nous avons parlé de Horacio Castellanos Moya, c’était pour Le Rêve du retour, un livre formidable. La violence en était un des sujets principaux, le Salvador un autre.
Avec La Mémoire tyrannique, l’auteur quitte les années 90 pour la révolution de 1944 mais sans faire un roman historique.

C’est un livre étrange mais très prenant. Il est comme séparé en deux parties. Une mère voit son mari emprisonné sans véritable raison et décide de tenir un journal de ces jours sombres. La dictature sévit alors au Salvador. Elle en est consciente mais au début de son journal elle est encore simplement maîtresse de maison, élevant ses enfants et s’occupant de ses petits enfants, de ses propres parents. Quand son fils se lance dans un coup d’État manqué, qu’il est condamné à mort et prend la fuite, le destin d’Haydée bascule. Ses intentions également. Nous lisons ce changement à travers son journal qui occupe la principale partie du roman.

 Moi je craignais qu’à tout moment éclate une bagarre. Deux pelotons de gardes nationaux sont arrivés d’un coup pour protéger l’entrée : le silence s’est fait un moment, comme si une vague de peur s’était abattue sur nous. Mais, au bout d’une minute, les protestations et les insultes ont recommencé. J’ai entendu le cri de défi, poussé une voix rauque féminine : « Le sorcier veut fusiller nos enfants. » Cela a été comme un détonateur. La foule s’est enflammée et spontanément s’est mise crier en chœur, de plus en plus fort et agressivement : « Liberté ! Liberté ! Liberté ! » Au début, j’avais peur mais, en me retournant pour voir Betito et mes compagnes, je me suis rendu compte qu’elles et lui étaient aussi en train de crier, en levant le poing. J’ai rejoint le chœur. Et à mesure que je criais, avec un enthousiasme croissant, je sentais un mélange de rage et de joie, comme si j’avais enfin pu exprimer la rancœur qui me minait odeurs l’arrestation de Pericles.

L’autre partie est consacré à ce fils, révolutionnaire raté : Clemen, à sa fuite à travers le pays accompagné par le militaire Jimmy. Leurs aventures sont à la fois tragiques (ils risquent leur vie à tout moment) et burlesques. Clemen a participé à la révolution mais semble plus marqué par le manque des femmes pendant sa fuite que par l’échec de l’insurrection. Cela donne parfois des dialogues surréalistes avec Jimmy bien plus conscient du danger et inquiet de la conclusion de leur fuite.

Horacio Castellanos Moya s’amuse à nous proposer des chapitres complètement différents. Au ton très littéraire du journal d’Haydée suivent les aventures des fuyards et leurs échanges oraux teintées d’humour et de vulgarité. La disparité des ces chapitres est une des grandes réussites de ce roman si particulier.

Un dernier chapitre, raconté à la première personne du singulier, trente plus tard, nous apprend le destin de ces personnages dans le futur et clôt le roman d’une façon magistrale et au combien nostalgique donnant ainsi une tournure étrange à la magnifique citation d’Elias Canetti placée en exergue :

Ne vaudrait-il pas mieux qu’il ne reste rien, absolument rien d’une vie ? Que la mort implique que s’éteignent du même coup les images que les autres ont de nous ? Ne serait-ce pas plus poli à l’égard de ceux qui prendront la suite ? Car peut-être ce que reste de nous forme-t-il une somme d’exigences qui les écrase. Peut-être pour cela l’homme n’est-il pas libre, parce que les morts sont trop présents en lui, et que ce trop rechigne à s’éteindre.

La Mémoire tyrannique est une œuvre qui prend toute sa place dans le projet de Horacio Castellanos Moya d’écrire La Comédie inhumaine des Aragón. Onze romans traduits en français. Une comédie dont le romancier  Philippe Lançon nous dit : « Il faudra un jour réunir dans l’ordre les romans de Castellanos Moya. Tout prendra sens. »
On veut bien le croire et nous lancer dans l’entreprise !


 

La Mémoire tyrannique de Horacio Castellanos Moya

traduit de l’espagnol (Salvador) par René Solis

 

Éditions Métailié,  février 2020

 

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Horacio Castellanos Moya


Image bandeau : pasja1000 / Pixabay 

 

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