Littérature Etrangère

Kazuo Ishiguro, « Le géant enfoui » : le grand retour

Le géant enfoui, de Kazuo Ishiguro
Le géant enfoui, de Kazuo Ishiguro

Kazuo Ishiguro sait se faire désirer. Dix ans que ses lecteurs attendaient ce nouveau roman. Depuis Auprès de moi toujours, porté à l’écran par un Mark Romanek assez peu inspiré, le romancier d’origine japonaise, installé en Angleterre depuis plus de cinquante ans, ne nous avait offert qu’un recueil de nouvelles, Nocturnes, qui n’avait pas suffi à assouvir notre soif. Il revient aujourd’hui avec un roman audacieux, étonnant… ce qui, paradoxalement, ne nous surprend pas puisqu’Ishiguro ne s’est jamais laissé enfermer.

Sa liberté, cette fois, il est allé la chercher en l’an 500, juste après la mort du roi Arthur, dans un territoire déchiré par les guerres entre Saxons et Bretons, où la violence est le pain quotidien d’une population fragile à la croisée des cultures et des civilisations. Malin, Ishiguro a justement choisi une période de l’histoire de l’Angleterre sur laquelle on ne sait pas grand-chose, ce qui lui laisse toute liberté pour recréer son univers personnel et retrouver les thèmes qui le hantent : la mémoire et le souvenir, le mensonge, l’oubli, l’amour.


Autour d’un verre avec Kazuo Ishiguro par OrangeLecteurs

Nous ne sommes pas dans le domaine de la fantasy, ni chez Tolkien, même si au fil de leur parcours, les héros du roman vont affronter des périls plus qu’humains. Justement, ces héros, il est temps d’en parler. Deux vieilles personnes, Axl et Beatrice, qui au début du roman vivent juste à l’entrée d’un labyrinthe de grottes où s’est constitué un village de Bretons avec ses coutumes, ses hiérarchies, ses haines et ses peurs. Axl et Béatrice, à qui on vient d’interdire la possession d’une bougie : ils sont vieux, un accident est si vite arrivé… Eh oui, dans cette société-là non plus, il ne fait pas bon être vieux.

Dans cette société-là, on a perdu la mémoire. C’est une brume, une malédiction qui efface méticuleusement les souvenirs et occulte le passé, la mémoire. Bref, ce qui fait qu’un homme est humain… Axl et Béatrice, eux, ont préservé quelques lambeaux de réminiscences. Ils se rappellent qu’ils ont un fils, parti il y a longtemps sans doute. Depuis un moment déjà, ils se disent  qu’ils doivent aller le retrouver, à la ville. Un long voyage aventureux pour eux deux, Axl se fait vieux, Béatrice est fragile. Mais quelque chose leur dit qu’il est temps, que demain peut-être, il sera trop tard. Ils veulent retrouver leur fils, parti dans des circonstances qui leur échappent encore. Ils veulent aussi retrouver leurs souvenirs. Des souvenirs évanouis dans cette brume maléfique répandue par la dragonne qui terrorise les montagnes environnantes.

Leur périple va être long, aventureux, fertile en rencontres. Wistan, le valeureux guerrier saxon. Le petit Edwyn, graine de guerrier, qui a perdu sa mère et qui se bat comme un lion pour survivre. Gauvain, oui LE Gauvain d’Arthur, chevalier chenu à l’armure grinçante hanté par sa mission. Deux bateliers hautement symboliques, des moines aux sombres desseins. Au fil du temps, la mémoire leur revient par bribes, et avec elle les doutes : l’amour qui les unit a-t-il toujours été aussi pur? Pourquoi leur fils les a-t-il quittés ? Axl a-t-il toujours été le sage qu’il est devenu ? Ces personnages arpentent ce pays déchiré par les guerres, qui n’a pas su préserver la paix tissée par le roi Arthur, le status quo entre Bretons et Saxons. Rivalités, prises de pouvoir, trahisons, retournements de situation : dans une interview, Ishiguro dit qu’il aurait pu choisir pour cadre la France de l’après-guerre… Mais encore une fois, il lui fallait une liberté totale pour tisser sa toile sans s’exposer aux jugements des uns et des autres. Et il s’en donne à cœur joie, car l’histoire qu’il nous raconte possède une ampleur rare. Ishiguro est avant tout un conteur : son style est pur, précis, il n’essaie pas de « singer » l’écriture des chansons de geste ou des légendes arthuriennes. Et pourtant, à travers les relations qui se tissent entre ses personnages errants, en quête, il crée un univers singulier, hanté par nos propres obsessions. Cet amour qui sauve tout, est-il à l’abri de la mémoire ? Sa puissance résistera-t-elle à la vérité ? La vérité et la morale sont-elles indissociables ? Kazuo Ishiguro n’a rien perdu de son pouvoir : la fin du roman, bouleversante et magnifique, arracherait des larmes au plus endurci des lecteurs.

La violence des humains et les luttes de pouvoir qui agitent cet univers où la magie est rarement bienveillante, résistent vigoureusement aux efforts des hommes de bonne volonté et sont là, encore à l’œuvre, au XXIe siècle. Nos dragonnes, nos souverains ont changé d’oripeaux. Nous ne croyons plus à la magie. Quoique…

Kazuo Ishiguro, Le géant enfoui, traduit de l’anglais par Anne Rabinovitch, éditions des Deux Terres, mars 2015

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