Cinéma

Mr Turner de Mike Leigh : « The Sun is God »

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Face au génie de Turner dont les toiles sont à elles seules des mondes s’affranchissant de toute parole (qu’on en prenne pour preuve le regard satirique posé sur les tentatives de Ruskin, critique imbu de sa personne, pour réduire son œuvre à une analyse rationnelle), le cinéaste se retrouve dans l’embarras. Un biopic conventionnel aurait tout d’un téléfilm à valeur documentaire, et ne laisser parler que la création conduirait vers des expérimentations laborieuses.

 

 

Mike Leigh prend cette problématique à bras le corps, et c’est d’ailleurs par le corps qu’une grande partie de son traitement du sujet va passer. Crachant sur ses toiles, Turner incarné par Timothy Spall est plus proche de l’animal que du génie romantique habituel. Grognant en société comme en amour, incapable de tenir une famille ou de jouer le jeu du protocole, il vit pour sa toile, assisté de son père qui meurt à l’ouvrage. Peu explicite, le film fait se succéder les séquences où le peintre encaisse : les décès, la maladie, l’insuccès, avec un mélange d’acrimonie et d’indifférence, toujours plus attiré par le silence prolixe de la mer et des ciels habités par le soleil. De ce point de vue, Mike Leigh est assez proche du traitement âpre et beau que Pialat réservait à Van Gogh. Film peu sympathique, insistant sur la laideur ou la difformité des visages qui n’ont jamais peuplé les toiles du maitre, Mr Turner semble restituer le parcours d’un affranchissement de la compagnie des hommes vers le sublime de la nature qui s’affirme d’autant plus qu’elle s’affranchit de leur présence.

Les débuts sont donc assez laborieux, et impliquent une adaptation du spectateur pour ce long récit (2h30) fragmenté où, peu à peu, vont se dessiner par touches irrégulières les conditions techniques de production, le rapport à l’Académie et à ses contemporains, et enfin son rapport émotionnel à son entourage.

Tout cela pourrait se justifier sans néanmoins occulter un certain ennui et des questions quant à la pertinence de toutes les séquences, certaines semblant assez obscures, sinon anecdotiques. Mais ce serait sans compter sur le véritable intérêt du film, qui concentre toute l’ambition de Mike Leigh : le travail sur la photographie. Lorgnant très clairement du côté de Barry Lyndon, son esthétique est à couper le souffle. Puisqu’on a qualifié Turner de peintre de la lumière, le cinéaste va tenter de lui arriver à la cheville. Ne pouvant rivaliser avec les ciels orageux du peintre, c’est surtout dans les intérieurs qu’il va ouvrager l’entrée de la lumière, dans des plans qui rappellent Rembrandt ou De La Tour ; et les incursions dans la nature (les plaines herbeuses, les ports anglais, les falaises et les vagues) occasionnent la même fascination béate.

Composés à la perfection, ces plans affirment non seulement la volonté d’honorer le prestigieux ancêtre du cinéma mais sont aussi le relai à l’impossible accès à la vérité de l’artiste par la seule biographie.

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