Chronique Musique

Nicolas Godin, « Concrete and Glass », une ode sublime à l’architecture !

Quatre ans après Contrepoint, superbe album autour de la figure de Jean-Sébastien Bach, Nicolas Godin est revenu le 24 janvier 2020 avec Concrete and Glass, chez Because Music. Son troisième album solo, après avoir composé la bande son de l’excellente série d’Arte, Au Service de la France, en 2018. Un artiste dont le nom reste indissociable du légendaire duo AIR, formé avec Jean-Benoît Dunckel, qui a connu comme point de départ le morceau Modular Mix (Premiers Symptômes, 1997), inspiré par l’architecture de Le Corbusier, autre passion dévorante de Godin.

Presque 20 ans plus tard, comme un signe du destin, l’artiste Xavier Veilhan, lui propose alors de participer à un projet, Architectones, visant à mettre en lumière les architectes les plus marquants de notre siècle : Richard Neutra, John Lautner, Mies van der Rohe, Claude Parent, Constantin Melnikov, Pierre Koenig et… Le Corbusier, pour citer Godin. Ce dernier propose alors de composer un thème pour chaque maison, tel fut le point de départ de Concrete and Glass, un retour aux sources et une furieuse envie de rendre hommage à ceux qui l’ont emmené à la musique, en véritable architecte sonore.

Concrete and Glass est un album concept, qui fait le lien entre les deux passions de Nicolas Godin, associant la finesse et la pureté cristalline du verre à la dureté et la froideur du béton, et pourtant le résultat est loin d’être glacial et insensible. À l’image de la personnalité de l’artiste, réservée et discrète, au creux de laquelle les sons semblent tout droit sortis de la matière elle-même, en forme d’écho, pressentant l’inflexion des matériaux, expérience synesthésique.

concrete and glass

« J’interprète The Border comme une chanson sur la libération d’un monde qui n’a plus rien à nous offrir, un désir de respirer, d’échapper à l’encombrement; il s’agit de suivre une personne qui incarne tout ce que vous avez eu ou toujours voulu avoir, et avec qui vous plongez dans l’inconnu. »
Alden Volney

Le premier single de cet album paru en octobre dernier, The Border, est une référence notable au Pavillon allemand de Barcelone de Mies Van Der Rohe, qui expérimente le plan libre et la fluidité de l’espace, un lieu qui semble n’avoir aucune frontière entre l’intérieur et l’extérieur du bâtiment : Take me to the border / Emmène-moi à la frontière.

Un édifice qui mélange l’ancien et le moderne, structure que Godin reprend à son compte, associant au vocoder – rappelant l’époque Moon Safari – des teintes futuristes et méditatives… un mélange de textures sonores, pures et minimalistes, qui explosent les frontières, et un clip aux confins de l’espace et du temps, signé Alden Volney (Jamie XX, Childhood, Bobby Womack).

Un mois après, le titre The Foundation voit le jour, et plusieurs évidences ressortent. La première, la thématique de l’espace, qui semble prédominante au niveau de l’image. En effet, une fois de plus, le réalisateur, Greg Barnes, nous conduit aux confins de l’univers, lieu de tous les espoirs, comme si la science-fiction seule pouvait exprimer la modernité des maisons auxquelles Godin se réfère.

« J’ai présenté la musique à Cola Boyy. Comme pour chaque invité sur le disque, je lui ai évoqué l’origine architecturale du projet en lui donnant libre cours à son inspiration personnelle pour les textes. »
Nicolas Godin

En l’occurrence, il s’agit ici d’exprimer la Case Study House n°21 de Peter Koenig – je tiens à préciser que cette chronique est pour moi l’occasion de découvrir tout un pan de l’architecture moderne, et de partager avec vous ces ressentis – mélange de verre et d’acier, privilégiant les espaces intérieurs ouverts, en composant avec les éléments naturels. Il en ressort, une fois de plus, un vent de liberté, sans aucune entrave… la liberté aussi de l’artiste invité à poser sa voix et son texte selon son désir. Autre évidence de cet album, les collaborations, cinq au total, équilibre parfait.

Dès le début de l’album, le lien avec le projet Architectones se met en place, alors à la recherche de la Sheats Goldstein Residence de John Lautner en Californie, Godin se perd dans les collines… une boucle de synthé entêtante figure ce moment : I am looking for a house made of concrete and glass, et toujours la voix de Godin traitée au vocoder, sa marque de fabrique, que l’on n’avait pas entendu depuis ses premiers albums avec AIR.

Encore un édifice, avant-gardiste, qui fait le lien entre la matière et la nature, d’ailleurs en se penchant un peu sur la pochette de l’album, l’évidence est là, Godin est assis sur un pont de béton au milieu d’une nature luxuriante, contemplatif, apaisé.

Concrete and Glass est un album produit par Pierre Rousseau (ex Paradis), dont il a aussi remixé le titre The Border : la rencontre de deux hommes mus par une passion commune pour les synthés, au service de la musique avant tout, dans un souci de pureté sonore, un minimalisme épuré et assumé.

Le dernier single sorti, Catch Yourself Falling, est un featuring avec Alexis Taylor de Hot Chip, certainement l’interprète le plus connu de cet opus. Et un son de basse inédit chez Godin, qui sonne très 80’s, au grain un peu gras, tendance slapping, limite funky. Et surtout un clip aux antipodes de l’espace et du futurisme, réalisé par Joseph Bird, dans les jardins du château de Versailles, retour aux sources.

Difficile de vous dévoiler tous les secrets de cet album, tant il recèle des richesses et des éléments inédits sur la personnalité de Nicolas Godin. Alors, livrons l’essentiel, le second titre, Back To Your Heart, premier hommage à Le Corbusier de l’album, et un featuring qui n’a pas laissé Godin indifférent, considérant Kate NV comme une des plus grandes voix de notre temps, qui, de plus, venait de terminer ses études d’architecture, signe du destin… Avant que We Forgot Love ne vienne répandre ses sonorités Moog et l’esprit soul de Kadhja Bonet.

What Makes Me Think About You, est un brûlant hommage à son père architecte, mais aussi à ces heures passées à dessiner sur un coin de table dans son bureau, saisissant les nuages sur le papier, et ceux qui ont forgé cette passion sans limite. Le titre qui suit, Time On My Hands, avec Kirin J Callinan, évoque Constantin Melnikov, merveille up-tempo. Tandis que Turn Right, Turn Left, reproduit la voix du GPS à l’aide d’un enregistreur digital portatif à mi-chemin entre les maisons de Richard Neutra et John Lautner.

Mais sur le dernier titre, Cité Radieuse, on ne peut échapper à Le Corbusier et la ville de Marseille, reproduisant à merveille les différents modules de l’édifice par des phrases de synthés imbriquées les unes dans les autres. Avant de plonger dans une forme de plénitude, face à la mer, en forme de lâcher-prise, ça sonne jazzy… nous en ressortons apaisés, avec l’impression d’avoir vécu un moment unique en son genre, tout le génie de Nicolas Godin en dix titres et près de 45 minutes d’exploration minérale et sensitive.

Le moins que l’on puisse dire c’est que faire l’expérience de Concrete and Glass, est une aventure riche en sensations intérieures mais aussi visuelles. Car même si nous ne maîtrisons pas les concepts d’architecture et de matières, Godin nous permet de les toucher du doigt et de les ressentir, à l’image de ses compositions, organiques, ciselées et habitées par un désir de transmission de ce qui le passionne au plus profond : l’architecture et le bonheur de remplir l’espace par le son, en forme d’écho vibrant de l’âme.


Nicolas Godin, Concrete and Glass

sorti le 24 janvier 2020 chez Because Music.

 

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Image à la une : Nicolas Godin ©Camille Vivier 2019

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