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Des ténèbres viendra la lumière

Paul Harding

Avec un premier roman publié par Bellevue Literary Press, une petite maison d’édition américaine, et proposé en France par la prestigieuse collection Lot 49 du Cherche-Midi (qui nous a permis de découvrir, entre autres, Brian Evenson, Lydia Millet, Mark Leyner et Ben Marcus), Paul Harding avait remporté le prix Pulitzer en 2010, impressionnant les lecteurs par sa grande maîtrise de l’écriture, minutieuse et envoûtante. Son deuxième livre était donc très attendu.

Résumer l’histoire sans plomber l’ambiance ressemble à un défi impossible, que l’on va tout de même tenter de relever. Le mariage de Charlie ne résiste pas longtemps à la mort de sa fille : sa manière de rester agrippé au passé pousse rapidement sa femme à fuir le domicile familial. Abruti par les médicaments, qui le plongent dans un état de conscience altérée dont il refuse de sortir, il s’accroche désespérément aux souvenirs de la défunte, qu’il tente de faire revivre par ces images mentales récurrentes, et sombre lentement dans la déchéance.
Au gré de ses errances, il évoque l’histoire de la ville d’Enon, commet des vols avec effraction pour récupérer de quoi alimenter sa réserve de drogues, et pense à sa fille, jour et nuit. Ce sont désormais les seules activités qu’il s’autorise à pratiquer.

Charlie paraît conscient de l’inutilité de sa démarche, conscient d’aller trop loin, et c’est sans doute la distance avec laquelle il raconte sa descente aux enfers qui nous le rend si attachant, si proche. Tout est ici décrit avec une honnêteté désarmante, sans aucun misérabilisme, et le style époustouflant de Paul Harding nourrit l’empathie du lecteur pour ce personnage à la dérive que l’on aimerait sauver du naufrage. Chaque phrase porte aussi en elle tout ce qui fait de l’auteur un des plus grands stylistes de la littérature américaine contemporaine.

« J’avais envie d’aller sur la sépulture de Kate et de m’agenouiller devant elle et de lui demander pardon, pardon, parce que j’avais beau savoir que je n’aurais pas dû, je ne pouvais pas m’empêcher de franchir sans cesse le même seuil de ténèbres, nuit après nuit, essayant de la suivre au pays des morts afin de la ramener, même si elle me visitait en rêve et, durant le jour, ne quittait jamais mes pensées. »

Peut-être faut-il parfois se laisser emporter par la douleur jusqu’à toucher le fond pour se donner les moyens de faire le deuil des disparus.

Enon est un très grand roman sur la perte. Sans doute le meilleur livre de la rentrée littéraire.

Paul Harding, Enon, Le Cherche-Midi, août 2014

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