Chroniques Musique

Post-punk en Russie : la Révolution en déchantant

Qui aurait cru, il y a un an, que nous passerions des heures à contempler le vide, les yeux fixant un horizon brusquement rétréci, coincés dans des villes mornes, les yeux rivés sur le signal numérique, perfusion de nos vies au calme plat…La spirale Covid se déploie dans un lent tournoiement. On cherche des mots pour exprimer ce que l’on traverse, ce parfum de douce apocalypse au glissement morose et sans heurts. Quelle musique pourrait exprimer ce que l’on ressent ?

C’est là que surgit le post-punk venu de l’Est, c’est là qu’il percute alors que ça fait un bail qu’on ne tente même plus de réchauffer les cendres de Ian Curtis. Qui aurait cru que les enfants de l’ère soviétique seraient des visionnaires, émissaires d’un futur ou le rêve s’est effondré, soluble dans le néant… ?
Ces chansons, constituent la véritable bande son de 2020, avec leur philosophie Doomer, leur catastrophisme romantique, une échappatoire par la catharsis, morosité exotique et exaltée…

On le sait à présent, les chauves-souris ont des comptes à nous rendre, comme autant de Nosferatus ados de nos années goth Cela a été mon point d’entrée, la découverte de ce son – on a l’époque qu’on mérite.

Puis cela a continué avec les compils Youtube recensant la ‘Russian Doomer Music’, et petit à petit, un son se dégage : pitch au ralenti, mix nébuleux, craquements, atmosphères cotonneuses et cafardeuses avec quelques motifs lancinants superposés par-dessus, chant désabusé, sorti tout droit du mausolée de Lénine.

Ces compils, c’est aussi un personnage de bande dessiné, sympathique Russe désabusé, traînant son mégot au pied des HLM de cinq étages, constante des banlieues russes, petites boites grises, toutes identiques

On trouve dans cette musique un vrai travail sur la langue aussi, une souffrance déclamée, et ce n’est guère étonnant de la part d’un peuple qui avait l’habitude de voir les poètes déclamer dans les stades, habitués à guérir le spleen à coup de culture quand la vodka venait à manquer. On ne comprend généralement rien aux paroles, mais on comprend tout, c’est au-delà du langage, mais c’est beau aussi, quand c’est traduit :

« Le robinet fait du goutte à goutte, en sourdine
La vie n’a simplement plus de sens
S’immisce de dehors, s’infiltre le brouillard
Les yeux se posent – lit, table de chevet… »
Молчат Дома (Molchat Doma) – Судно (Sudno)
« Neige écrasée sous les roues des voitures
Tout n’est que machines, plus d’âme qui vive
Cadavres dans des logements gris, rivés sur la première chaîne
Cette ville n’en peut plus, ville fatiguée, ville fatiguée »
Ploho- Gorod Ustal

Tout n’est pas perdu, même si ce n’est pas de la musique sémillante, on l’aura compris : c’est une musique engagée, déjà parce que la liberté d’expression est loin d’être acquise en Russie ou en Biélorussie, et nombreux de ces groupes ont des propos ouvertement politiques. Mais il faut aussi du courage pour broyer du noir en ces temps de positivisme et d’injonctions au bien-être pour s’en sortir alors que globalement, cette époque fout le cafard. Au final, c’est en peut-être en assumant que ça va mal qu’on peut remonter, se dépoussiérer et continuer à avancer, les yeux ouverts.

Voici une playlist non-exhaustive à cheval sur la fulgurance cold-wave et la mélancolie slave…
Ploho (Mauvais)

post-punkLes plus accomplis de la bande avec 7 ans d’activité. Ces Sibériens (de Novossibirsk) ont accumulé une solide discographie et des clips plus que parlants. Trio guitare-basse-claviers, ils juxtaposent à merveille des instruments et voix mélancoliques, engourdies et embourbées avec des structures rythmiques pêchues, très claires, presque techno.

Leurs tubes : Gorod Ustal (Ville Fatiguée), hymne à l’ennui urbain, enregistré au fond d’une morgue, mixé de façon improbable: bouillie de sons d’où émerge de lancinants bribes de sens.
Mentions spéciales à Gorki Obit et Zakladka, ou comment danser en sanglotant mais sans oublier sa conscience sociale, et si vous n’en pouvez vraiment plus, plongez dans l’horreur de Vniz (La Chute), insoutenable dérive dans un Moscou exsangue.

Molchat Doma

Les plus connus du lot (pour l’instant) car ils ont été signés par les géants du psyché américain, Sacred Bones, et commencent à tourner dans le monde entier. Pas Russes mais Biélorusses (nuance !), on peut prendre leur musique comme un témoignage de la situation de révolte qui, lorsque j’écris ces lignes, n’a pas l’air de s’apaiser. Comme Ploho, c’est du lourd. Ils ont collaboré ensemble, d’ailleurs. Ils ont aussi la particularité d’être obsédés par l’architecture, ou plus précisément, les aberrations de l’urbanisme soviétique (oui, il y a de quoi faire).

Leurs tubes : Nebuichny chelovek (Les maisons sont silencisues), Sudno (Bateau…les paroles sont un poème de Boris Rizhy, qui parle d’un suicidé qui a eu le malheur de se rater, c’est gai, comme toujours).

Kino

Les parrains de toute cette scène, immortalisés dans le film Leto : la sensation new wave russe qui a brillé comme un comète avant de s’écraser avec la mort de leur chanteur, Viktor Tsoi, en 1990. Une partie de leur catalogue est constitué de rock 80s assez boursouflé et redondant, mais quand ils étaient bons, ils l’étaient vraiment.

Leurs tubes : Cledi za saboi (Prends soin de toi) mais surtout Zakroi sa mnoi dver (Ferme la Porte derrière moi) avec un vague à l’âme nauséeux et chaviré qui n’a rien à envier au côté spleenétique des cousins new wave ou synthwave occidentaux.

Konets Elektroniki (La Fin de l’Electronique)

Electro fataliste, de loin le projet le plus dansant du lot. De joyeux drilles en comparaison aux autres, plus cyniques et amers que désespérés.

Leur tube : Décadance (ou Décadanse…)

Quelques autres groupes qui méritent une écoute si j’ai réussi à aiguiser votre curiosité : Ssshhhiiittt (shoegaze), Shtadt (indus), Luna (electro), Uvula, Tsal 600, Kedr Livanskiy, ShortParis, Gran et plus encore !

 

Pour retrouver et écouter les groupes pré-cités :

Ploho

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Molchat Doma

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Konets Elektroniki

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