Chronique Musique

Sign o’ the Times, la révolution intime de Prince

Ecrit par Jism

Sign o’ the Times de Prince, vient de choper 30 ans le 30 mars dernier. 30 ans… Et plutôt que d’en faire une chronique toute bête pour Addict, j’ai choisi de prendre ma DeLorean et voyager dans le temps pour évoquer ma relation à Prince et surtout mesurer l’impact qu’a pu avoir Sign o’ the Times sur ma perception de la musique. Prêt pour le trip ?

C’est parti !

1984

J’ai onze ans, rentre en sixième, pas encore d’acnée, les filles sont un mystère et surtout, la musique commence tout juste à supplanter le cinéma dans mon petit coeur d’ado tourmenté. Bon bien sûr, au niveau des goûts, ce n’est pas encore tout à fait ça. Marc Toesca (plus que De Caunes, Lenoir ou Manoeuvre) est un phare dictant ce qu’il faut ou non aimer et cette année-là, c’est du lourd : Goldman explose mes portugaises, Gilbert Montagné ou Billy me vrillent les nerfs auditifs de façon irrémédiable. Mais fort heureusement le Relax de Frankie Goes To Hollywood, le Smalltown Boy de Bronski Beat ou même le Thriller de Michael Jackson vont en atténuer les effets secondaires.

En septembre, sort, de l’autre côté de l’Atlantique, Purple Rain. C’est à cette époque-là que j’ai mon tout premier poste cassette qui, disons le tout net, jouera un rôle important dans mon éducation musicale. En effet, pour faire comme tout le monde chez moi, je tourne le bouton de la bande FM et m’arrête sur RTL. Sauf que, plutôt que d’écouter Les Grosses Têtes, La Valise de Fabrice ou Lepers, je scotche sur Wango Tango, l’émission de Zégut. Donc, en septembre, la rumeur d’un slow imparable créé par un sulfureux nain génial commence à faire le buzz, puis arrive chez nous un ou deux mois plus tard via Zégut et envahit enfin les charts en février 1985. Purple Rain sera donc mon premier contact avec le nain de Minneapolis, ma première claque ainsi que ma première incompréhension envers les maisons de disques. Parce que si Zégut prenait régulièrement le temps de diffuser la version complète, je ne comprenais pas pourquoi ailleurs, dès le début du solo, le single était shunté. D’où une frustration immense et une envie d’exploser mon poste à chaque écoute.

En tous les cas, en 1985, Prince fait une apparition plus que remarquée dans mon radar musical (mais pas cinématographique, le film ayant de très mauvaises critiques), éclipsant l’omnipotent Michael Jackson.

1986

Je traîne plus qu’à mon tour dans les bibliothèques de ma petite ville, chef-lieu d’un département déjà sur le déclin, cherchant les OK!, Podium et autres conneries ado de ce genre dans les revues auxquelles elles pourraient être abonnées. Finissant par ne rien trouver, je me rabats sur Rock&Folk ou encore Best, voyant régulièrement en couverture des artistes me parlant plus ou moins (Cure, Daho, Culture Club…). Je relis ceux de septembre 1985 parlant de Purple Rain comme étant l’album de la consécration de Prince.

Entre temps, en février, Prince dépose une bombe : Kiss. Tube absolument imparable, funk robotique fiévreux, raz de marée auquel personne n’échappera à l’époque. Il sera cependant noyé dans la médiocrité d’un Top 50 forgeant toujours mes oreilles mais sur lequel je commence à devenir sérieusement critique (vous m’étonnez,  voir d’un côté en numéro 1 Jean Luc Lahaye, Gold, Jeanne Mas, Stéphanie De Monaco ou Images, et de l’autre écouter la programmation de Zégut dans laquelle passe du Prefab Sprout, du Prince, du Talk Talk ou du Paul Simon, ça écorne quelque peu la crédibilité de l’émission télévisuelle). Le 31 mars sort Parade, son nouvel album. Mais pour tout vous dire, en 1986, je m’en fous un peu parce qu’à ce moment-là, je me prends le Life What’s You Make It de Talk Talk en pleine face, ainsi que le Johnny Johnny de Prefab Sprout. Gros choc pour l’un comme pour l’autre. Enfin je m’en fous mais pas tant que ça à vrai dire, car dans Parade et sa pochette me rappelant les atouts des jeux de 32 cartes, il y a deux tubes énormes qui me marqueront au fer rouge : Kiss et Girls & Boys. Il est d’ailleurs comique, avec le recul, de voir le parcours étonnant de cette chanson : sortie en juillet en face B d’un single, Girls & Boys éclipse tellement la face A (Anotherloverholenyohead) qu’elle finit par ressortir un mois après en face A (accompagnée de Under the Cherry Moon sur l’autre face). Néanmoins, ces deux singles vont définitivement asseoir la place de Prince dans mon panthéon personnel et décrédibiliser complètement le statut de popstar de Michael Jackson, incapable de sortir quoi que ce soit de nouveau et mettant court à la rivalité imbécile montée de toute pièce par les médias entre lui et Prince.

1987

En février, sort Sign o’ the Times, le single. Là, je le vis en léger décalé et me prends une claque monumentale. Non pas pour les paroles, mon niveau d’anglais frisant le zéro absolu (je vous rassure, ça n’a guère évolué depuis) mais pour l’atmosphère qui émane de ce 45 tours. Ce funk glacial, minimal, cette guitare d’une aridité à faire peur accompagnant ce chant aux tonalités désespérées, cette noirceur qui découle de ce tube concourent à me rendre accro dès la première écoute. Les paroles, je les découvrirai quelques semaines plus tard quand une copine d’immeuble bien attentionnée me prêtera son exemplaire pour que je puisse le copier sur une cassette BASF chrome de 90 minutes. Ben oui, comme l’album est double, les formats 60 minutes n’étaient pas spécialement adaptés pour la copie. Donc, entre la sortie du single et celle de l’album, je peux vous dire que j’ai bavé dessus à la suite des commentaires/chroniques que j’ai pu lire ici ou là (Best, Rock&Folk surtout) et des quelques morceaux que voulait bien lâcher Zégut. Une fois l’objet en main, la cassette bien calée pour l’enregistrement, je peux vous dire une chose : toute BASF et chrome qu’elle était, elle n’a pas fait long feu. Déjà première constatation une fois la cassette enregistrée, ces salauds ont encore tronqué un morceau (et ce ne sera pas le seul, I Could Never Take the Place of Your Man se verra lui aussi amputé de deux minutes) : entre la version album et single de Sign o’ the Times, ils ont viré la partie expérimentale de près de deux minutes. Enfoirés.

Après, arrivé à la fin de la première écoute, même si je n’aime pas tout, je me rends compte que Sign o’ the Times possède un nombre incroyable de tubes : Sign o’ the Times donc, Play in the Sunshine, It, Hot Thing, U Got the Look, I Could Never Take the Place of Your Man. A la seconde, au-delà des tubes indiscutables, je repère les morceaux incroyables qui me marqueront à vie : le métal aux accents orientaux de The Cross, la pop triste, évidente et sous haute tension qu’est I Could Never Take the Place of Your Man et surtout, un des premiers morceaux à m’avoir fait chialer, If I Was Your Girlfriend. A vrai dire, ses bandes triturées, passées à l’envers, ce chant déchiré, cette voix androgyne, cette ambiance irréelle en font un des morceaux les plus émouvants de ce disque.

Encore après, au bout de la troisième écoute ou plus, je sais plus (ça fait quand même 30 ans), c’est l’enchaînement des morceaux qui m’a sauté aux oreilles. Rien que celui des quatre morceaux de la première face, vous vous dites juste que c’est remarquable, complètement dingue et d’une évidence absolue. Que vous le trituriez de tous les côtés, que vous le changiez, que vous fassiez quoi que ce soit, la réalité s’impose d’elle-même : il ne pouvait en être autrement, tout s’imbrique de façon claire, limpide et cohérente malgré les différents genres abordés.

Ensuite, il faut tout de même le dire, le disque dégage un magnétisme incroyable. Même si à quatorze piges je ne captais pas vraiment les paroles, certains morceaux étaient si explicites (It, Hot Thing, U Got the Look), si délibérément érotiques qu’il fallait être absolument insensible pour ne pas en comprendre la portée. Après, si certains titres étaient d’une grande évidence, d’autres ne se laissaient pas dompter si facilement, étant un peu trop « expérimentaux » pour mes frêles oreilles adolescentes (The Ballad of Dorothy Parker, Forever in My Life, qui a le malheur de se retrouver entre deux énormes tubes funky – Hot Thing et U Got the Look -, les ballades Slow Love et Adore). Néanmoins, à force d’écoutes répétées, beaucoup se sont découverts, laissant transparaître le génie de Prince à aborder tous les styles et les faire sien (par exemple, la pop et l’expérimentation sur le génial Starfish and Coffee). A mesure que je l’écoutais, je me rendais compte de l’importance qu’aurait Sign o’ the Times dans ma vie, développant certaines émotions que la musique ne m’avait jamais ouvert jusque-là. Pour moi, jeune mélomane en pleine adolescence, pas encore totalement infecté par le virus musical, la musique couvrait un seul spectre de ressenti qui se résumerait ainsi : bien/pas bien. Sign o’ the Times m’a permis d’élargir ce spectre en y apportant tout un panel de nuances et d’émotions. La mélancolie, la joie, parfois dans un même morceau (I Could Never Take the Place of Your Man), l’ennui et l’excitation dans un autre (les neuf minutes de It’s Gonna Be a Beautiful Night), la jalousie (j’avoue, j’ai toujours rêvé d’être à la place des spectateurs parisiens sur le morceau It’s Gonna Be a Beautiful Night), allant même jusqu’au rejet (Adore que je trouvais un peu trop dégoulinant à mon goût lors des premières écoutes). Idem pour les styles abordés. Je ne m’en rendais pas compte à l’époque mais à part la pop ou le rock ou la chanson française des 80’s, mon univers musical était plutôt étriqué. Sign o’ the Times est l’album qui a permis chez moi une ouverture, inconsciente dans un premier temps, sur les autres musiques : la soul, le hard, l’expérimental, le funk, en plus des deux autres styles évoqués plus haut. Il a permis de débrider ma curiosité musicale et provoquer une appétence pour d’autres styles, que je n’aurais pas forcément développé outre mesure, en m’initiant à James Brown, Jimi Hendrix, Stevie Wonder, ou encore aux labels Stax, Motown, entre autres. C’est aussi le disque qui m’a ouvert l’esprit sur le fait qu’un album peut être pensé du début jusqu’à la fin. A 14 ans, dans les 80’s, si vous n’aviez pas à la maison un parent mélomane, votre culture musicale se construisait sur les 45 tours. Ça a été le cas chez moi. Bien sûr, Il y avait bien quelques 33 tours à la maison mais la plupart étaient plus écoutés comme des compilations dans lesquelles on retrouvait certains de nos morceaux préférés que comme des objets pensés de A à Z. Sign o’ the Times m’a permis de passer d’un format court à un format long, me tenant en haleine pendant plus de 80 minutes.

C‘est enfin un disque très sensoriel, car beaucoup de choses passent par là quand on a 14 ans et qu’on ne connaît rien de la musique (30 ans plus tard, j’en suis toujours au même point, rassurez-vous). Sans véritablement comprendre la portée de toutes les paroles, je me rendais tout à fait compte, en écoutant attentivement les variations apportées à la musique, que Sign o’ the Times était dans sa globalité un disque malade. Que Prince, malgré son talent mélodique indéniable et la palanquée de tubes qu’il était capable de pondre, avait tout de même le caisson bien fêlé et que son disque suintait la folie (à l’époque je n’aurais su dire laquelle). Et, de ce fait, c’était également la première fois que je me rendais compte que la musique n’était pas simplement faite pour amuser ou distraire celles et ceux qui l’écoutent mais qu’elle pouvait retranscrire tout un panel d’émotions, coller aux plus près des pensées de celui qui la créé et faire réfléchir celui qui la reçoit. Autant dire que lorsque j’ai appuyé sur les boutons Record et Play de ma platine cassette au moment où Prince allait commencer les premières notes de Sign o’ the Times, je ne m’attendais pas à recevoir un tel choc.

Et 30 ans plus tard, quand j’écoute Sign o’ the Times, je reste toujours ce gosse décrit juste au dessus : je n’ai plus la cassette depuis très longtemps certes mais il a été un des premiers CDs que je me suis acheté au moment du boom des platines lasers dans les 90’s. J’ai depuis découvert d’autres disques, d’autres artistes, équivalents ou non (BashungCoil, Blut Aus Nord pour ne citer que les plus marquants) mais il est et restera un des albums fondateurs de ma personnalité musicale, un de ceux que je réécoute régulièrement et l’un des rares à avoir su concilier dépression, hypertrophie du moi, paranoïa et succès populaire. Et, pour finir, un de ceux, avec le Spirit Of Eden de Talk Talk ou le Musick To Play In The Dark Vol 1 de Coil, à avoir radicalement changé ma vision de la musique. Pas un mince exploit en somme.

 

1 commentaire

  • c’est marrant, j’ai une histoire un peu parallèle avec Prince. J’ai croisé sa musique sur un marché, à dix ans, alors qu’un mec tenait un stand où il vendait des skeuds. J’ai harcelé ma mère pour qu’elle m’achète tout de suite là maintenant le single de Purple Rain, et il ne m’a plus lâché. Même dans la débâcle, j’ai toujours trouvé une excuse à Prince, rien que pour ses performances scéniques…

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