Littérature Francophone

« Prisons » de Ludovic-Hermann Wanda, la sensation littéraire de la rentrée

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Credit : AlexVan //Pixabay
Ecrit par Barriga

Et si la sensation de la rentrée littéraire cette année, était ce livre un peu ovni, à l’instar de Debout Payé de Gauz édité au Nouvel Attila, publié il y a quelques années maintenant et qui avait réussi à se tirer la part du lion malgré l’avalanche de titres parus pendant cette période ? On peut tenir les paris tant ce livre est audacieux, pertinent, drôle.

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Le roman de Ludovic-Hermann Wanda est construit à partir de deux voix, celle d’un narrateur omniscient qui nous raconte l’histoire de Frédéric, jeune noir parti faire un coup en Hollande pour se faire de l’argent facile. Un matin notre hurluberlu facétieux se décide qu’il en a marre de galérer et formante le plan d’acheter un stock conséquent d’herbe pour le vendre en petites coupures une fois en France dans les quartiers parisiens. Malheureusement pour lui, à la descente du train il se fait cueillir par les douaniers. Il est envoyé à Fleury-Mérogis, la plus grande prison d’Europe, le temps de purger sa peine au dépôt avant de passer devant le juge qui ne le croit pas dans sa démarche isolée, pour lui cela sent le trafic à plein nez (sans mauvais jeu de mot) au vu de la quantité saisie. La voix de notre narrateur se veut posée, pédagogue, instructive, presque comme un prophète s’exprimant avec une langue littéraire parfois soutenue.

La deuxième voix est celle de Frédéric lui même, qui s’exprime avec la langue de la cité, avec un flot délirant, poétique, des répliques qui lorgnent pas loin avec Audiard. On s’amuse, on rit de ce bagou, cette gouaille jubilatoire mais terriblement pertinente et juste. Car notre homme a un projet. Il ne ne veut pas croupir en prison pour des années, il est jeune et intelligent, il a un Bac S qui peut être une clef pour sa rédemption. Il choisit de préparer un concours de mathématiques universitaire qui pourrait le remettre dans la voie du droit chemin de respectabilité. Son compagnon de cellule, Richard, est un type quasi condamné, junky, il va pourtant suivre les préceptes du jeune homme qui devient son mentor pour s’en sortir, il s’exprime parfois comme un maitre de conférence. Les surveillants commencent à le respecter et à l’encourager, il pourrait être le moteur de tout un groupe, un exemple à suivre.

Les chapitres alternent entre chapitres du narrateur et chapitres « bis » avec la vision de Frédéric sur la situation avec parfois des accents de mauvaise foi. Le roman est protéiforme, entre récit, essai sociologique, pamphlet. Frédéric dézingue sur tous les sujets, il a la dent longue sur la politique et les beaux discours sur la cité. Il se convertit au judaïsme et s’assagit, il se dicte une conduite de probité à suivre. La case prison pour lui a été salutaire mais pour combien est-ce le cas ? Le livre aborde la question de la réinsertion, des peines de prison opportunes, le suicide ou la chute vers des abimes de violence alors qu’au départ un individu n’était pas prédisposé à devenir encore plus violent. La prison est un univers dur qui peut briser des hommes peu aguerris. Il existe une économie souterraine, « les cantines » pour se faciliter le quotidien, des trafics en tout genre qui fabriquent des clans, le problème de la surpopulation carcérale où au lieu de deux détenus par cellule il y en a parfois le double avec des matelas sur le sol. Frédéric cite Victor Hugo, « ouvrir une école c’est fermer une prison« , il se désigne comme un exemple à suivre et de manière altruiste, parfois avec de l’arrogance mal placée, il prêche la bonne parole à suivre. Notre héros est un jeune complexe, ambivalent capable de traits d’esprit désarçonnants qui nous font rire mais qui nous amènent à réfléchir.

 » Merci, monsieur le juge, merci pour tous vos conseils. Soyez sûr qu’ils ne sont pas tombés dans l’oreille de Van Gogh. »

Ce livre autobiographique, l’auteur n’hésitant pas d’ailleurs à se mettre en scène non sans ironie avec son personnage double Frédéric comme une mise en abime, en appelle sans doute d’autres, ce sont ses vœux en tout cas dans les remerciements à la fin du livre. On demande à voir, rendez-vous est pris.

Prisons de Ludovic-Hermann Wanda
Éditions de l’Antilope, aout 2018

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