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Prix Libr’à Nous 2018 : l’interview du parrain, Romain Slocombe, lauréat du Prix 2017 dans la catégorie « polars »

Ecrit par Velda

Voici revenu le temps du Prix Libr’à nous. Cette année encore, Addict Culture sera le fidèle partenaire de ce prix littéraire hors normes qui réunit plus de 230 libraires francophones de France et d’ailleurs (voir ici l’article sur le palmarès 2017 ). Le premier tour des festivités est lancé : si vous êtes libraire et souhaitez vous aussi participer à cette aventure ouverte à tous, n’hésitez pas; vous avez jusqu’au 26 novembre pour vous inscrire. Envoyez un e-mail à : prix.libranous@gmail.com

Cette année, Romain Slocombe, lauréat 2017 dans la catégorie « polars » pour L’Affaire Léon Sadorski, a accepté d’être aux côtés des organisateurs du Prix, dont il est le parrain. A tout parrain, tout honneur : pour le lancement de l’édition 2018 du Prix Libr’à nous, nous lui avons demandé de répondre à quelques questions. Un grand merci à lui pour son soutien et son parrainage.

Romain Slocombe - photo (c) Jean Raymond HIEBLER

Romain Slocombe – photo (c) Jean Raymond HIEBLER

Romain Slocombe, vous avez remporté le dernier prix Libr’à nous dans la catégorie « polars » pour L’Affaire Léon Sadorski (Robert Laffont). Aujourd’hui, vous publiez la suite, L’Étoile jaune de l’inspecteur Sadorski. Comment expliquez-vous que, depuis Monsieur le Commandant, ce soient ces titres-là, des romans qui racontent une période très noire de notre histoire, qui aient particulièrement attiré l’attention des lecteurs ?

D’abord, il faut bien le reconnaître, tout ce qui tourne autour du nazisme continue de fasciner les gens. L’esthétique du mal, peut-être ? Ou l’impression qu’on n’a pas encore réglé nos comptes avec cette époque ? En tout cas, au strict point de vue des ventes, mes romans qui ont le mieux marché, et de loin, sont ceux qui se déroulent en France sous l’Occupation, avec un héros très antipathique, que ce soit l’académicien Husson ou le policier Sadorski…

Quand vous écriviez L’Affaire Léon Sadorski, saviez-vous déjà que vous lui donneriez une suite? Sinon, à quel moment l’avez-vous su et pourquoi ?

Je le savais déjà parce que c’est une idée que nous avons eue en commun avec les éditions Robert Laffont, qui sous le label NiL avaient déjà publié en 2011 Monsieur le Commandant, où Sadorski fait une brève apparition vers la fin. Le projet que je leur ai suggéré est un cycle de 4 ou 5 romans dressant le portrait de la société française depuis la débâcle de juin 40 jusqu’à l’épuration, vu à travers le comportement d’un inspecteur pourri, travaillant au service antijuif de la préfecture de police. Le projet s’est étoffé et a évolué en cours de route, naturellement. Je n’avais pas prévu, par exemple, le personnage de la lycéenne juive, Julie, qui s’est imposé dès les premiers chapitres, pour prendre une grande importance dans le scénario, et à travers plusieurs volumes. Sa relation avec Sadorski donne toute sa dynamique à l’évolution de l’histoire.

Votre nouveau roman fait partie de la première liste de l’Interallié, il a déjà fait l’objet de nombreuses critiques enthousiastes dans les médias. Avez-vous la sensation que vous êtes en train de franchir la fameuse barrière qui sépare la littérature de genre (le polar ou le roman noir) de la littérature « tout court »?

Peut-être. Beaucoup de bons journalistes me prennent désormais au sérieux, dans des médias importants, comme Paris-Match, Le Point, Le Figaro-magazine ou Le Monde des Livres, et sur France-Culture. De toute façon, je me considère comme un auteur de romans noirs, ce qui va un peu au-delà de la littérature « de genre ». Sur 24 ou 25 romans je n’en ai écrit que 2 ou 3 qui soient strictement des polars. Mais quand Frédéric Pagès dans Le Canard enchaîné me compare à Simenon, alors là je suis ravi car c’est mon maître en ce qui concerne le style, et la noirceur. Et Simenon, même s’il est connu surtout pour les Maigret, qui sont pour la plupart des romans mineurs,  est un immense écrivain – et avec un lectorat immense également –, personne ne va mettre cela en doute. On ne le considère pas seulement comme un auteur « de polars »… De même, j’adore lire Graham Greene, dont plusieurs romans sont liés au monde de l’espionnage et qui pourtant bénéficie d’un respect tout à fait mérité. Et aussi Patricia Highsmith. Et Jim Harrison. Les exemples sont nombreux de grands romanciers qui ont flirté avec le « genre ».

Que pensez-vous de cette séparation ? Pensez-vous qu’elle est en train de disparaître, grâce à des romans comme les vôtres ?

En France – contrairement à l’Angleterre ou aux USA –, pas vraiment. Le snobisme de la littérature germanopratine sévit toujours, il suffit de regarder les sélections des grands prix à chaque rentrée d’automne, et la paresse de nos journalistes (contrairement aux Suisses ou aux Belges, qui font leur travail et lisent tout). Sur 10 à 15 romans sélectionnés, un tiers à peine sont vraiment des romans, c’est-à-dire une fiction à part entière. Les gros éditeurs en sont plus ou moins responsables, en encourageant leurs jeunes auteurs en mal d’imagination à piocher dans les faits divers ou biographies, des sujets sur lesquels broder un ouvrage facile et scolaire, du wikipedia délayé et entrecoupé de notations personnelles, genre Emmanuel Carrère et autres que je ne citerai pas. Il paraît qu’on nomme cela maintenant « l’exofiction », et c’est d’une indigence pathétique. Pire encore que l’autofiction, de triste mémoire. En plus, ces livres sont tellement creux qu’ils ne se vendent pas, on a besoin de tout un travail de presse « people » et de suspense autour des prix littéraires afin de porter certains à des ventes énormes lorsqu’ils reçoivent un prix célèbre. C’est à cela que servent le Goncourt ou le Renaudot, à booster artificiellement les ventes des grandes maisons d’édition, celles qui ont des jurés dans leur poche et se répartissent les grands prix. Mais, bon, en poussant à la vente cela fait aussi marcher l’ensemble de la « chaîne du livre », laquelle fait vivre beaucoup de gens, ce n’est donc pas entièrement négatif. Et cela permet aux éditeurs de sortir malgré tout quelques ouvrages de grande qualité (qui n’auront pas de prix). Je constate une légère évolution tout de même : des auteurs de romans policiers ou noirs, comme Pierre Lemaître et Marcus Malte, décrochent le Goncourt et le Fémina. Mais pour cela ils ont dû écrire des romans qui n’étaient pas des polars.

Comment percevez-vous le Prix Libr’à nous ? Qu’est-ce qui à votre avis le distingue des autres prix littéraires ?

C’est le meilleur à mon sens, car il est décerné par un grand nombre de libraires, c’est-à-dire des gens cultivés qui lisent beaucoup et, de par leur métier, disposent en permanence d’éléments de comparaison, ils vivent entourés de livres ! Plus les libraires votants sont nombreux et moins on risque de passer à côté d’un chef-d’œuvre méconnu. Et on ne peut les soupçonner d’être « achetés » par les maisons d’édition. Alors que le défaut des prix à jury « public » est que leurs choix sont justement très « grand public », et celui des prix à jurys « de journalistes ou d’écrivains » est d’être influencé, que ce soit par simple copinage, par manipulation ou par corruption. On peut malgré tout avoir de bonnes surprises : Chanson douce, par Leila Slimani, était l’an dernier un Goncourt très honorable, droit et original comme son auteur.

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Rappel :  si vous êtes libraire et souhaitez vous aussi participer à cette aventure ouverte à tous, n’hésitez pas; vous avez jusqu’au 26 novembre pour vous inscrire. Envoyez un e-mail à : prix.libranous@gmail.com

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