Parler de consentement et de violences éducatives aux enfants n’est jamais simple. Les mots manquent et effraient souvent les adultes. Mai Lan Chapiron rend pourtant cette notion abordable avec deux ouvrages publiés chez La Martinière, C’est mon corps (désormais dans une version augmentée accessible dès 6 ans) et Interdit de me faire mal. Deux livres qui se répondent dans leur construction comme dans leur intention, celle de donner aux enfants des repères clairs et concrets tout en offrant aux adultes un outil précieux pour ouvrir la discussion sans crainte ni malaise.
Leur point commun saute aux yeux. La narration simple est rythmée par des apartés malicieux d’une petite chouette qui commente discrètement en bas de page. Ce petit personnage, immédiatement adopté par les jeunes lecteurs, permet d’alléger les moments les plus sérieux, tout en créant une complicité avec l’enfant. Et cette légèreté n’est pas qu’un détail graphique. Elle reflète l’approche de Mai Lan Chapiron qui souhaite parler des sujets graves sans jamais les dramatiser afin que les enfants puissent écouter, comprendre et surtout s’exprimer.
Dans C’est mon corps, le message est limpide. Chaque enfant doit connaître les règles fondamentales qui protègent son intégrité. On y aborde les parties intimes, le respect et le consentement, mais toujours avec des mots choisis et une mise en page ludique. Le rire a sa place, et pas seulement pour séduire les enfants. Il désamorce la tentation qu’ont certains adultes de censurer ou d’éluder. En effet, face à des thèmes aussi sensibles, le danger n’est pas seulement dans l’ignorance, mais dans le silence volontaire. Celui qui ferme le livre au lieu d’ouvrir la discussion. Or, l’absence de prévention est évidemment plus dramatique qu’un échange, même imprécis.

Tout en reprenant cette construction narrative, Interdit de me faire mal élargit la réflexion aux violences éducatives ordinaires. Il s’agit de ces gestes ou paroles que beaucoup d’adultes perpétuent sans en mesurer la portée. Selon un baromètre IFOP publié en 2024, 81% des parents continuent à avoir recours à ces violences, alors qu’ils les identifient pourtant plus précisément que par le passé. Le livre agit donc comme un miroir et une invitation au changement. Là encore, tout est dit avec clarté, mais jamais sur le ton de la culpabilisation. Il s’agit d’accompagner et pas de condamner.
Le parcours de Mai Lan Chapiron donne toute sa force à ce projet. Ancienne artiste musicale, connue notamment au sein du collectif Kourtrajmé, elle a choisi de mettre son énergie au service de la protection de l’enfance. En 2021, elle publiait déjà Le loup, un album conçu pour lutter contre les violences sexuelles faites aux enfants. Depuis 2023, elle anime des séances de prévention dans les écoles, au plus près de ceux qu’elle souhaite protéger. Pédagogiques, accessibles et profondément humains, ses livres sont le prolongement naturel de son engagement.
Pour les professionnels de l’enfance (éducateurs, psychologues, psychomotriciens et autres), ces ouvrages constituent des supports précieux. Ils s’adressent également (avant tout ?) aux familles afin que chaque parent puisse trouver les mots justes pour accompagner son enfant sur ces thématiques sensibles.
Avec C’est mon corps et Interdit de me faire mal, La Martinière propose donc bien plus que de simples albums jeunesse. Ce sont des livres fondateurs, des compagnons de route pour grandir dans le respect et la sécurité. Et peut-être, à terme, les premiers jalons d’une société qui choisit enfin de protéger ses enfants, par la parole et par l’écoute.




