Entretiens Littérature Francophone

Raphaële Eschenbrenner : l’interview en roue libre

Ecrit par Velda

L’arithmétique du mal, nouveau roman de Raphaële Eschenbrenner, vient de sortir aux éditions vagabonde (voir la chronique ici). Raphaële Eschenbrenner a bien voulu répondre à nos questions autour de ce texte fort, aiguisé comme une lame, lucide et prémonitoire, qui donne de la vie aux Etats-Unis une vision sombre et inquiétante, bien loin du rêve américain.

Raphaële Eschenbrenner (photo Catherine Bloch-Laroque)

Si on commençait par le titre ?

Dans le roman, plusieurs facteurs concourent à créer une situation pas vraiment heureuse… Parmi ces facteurs, il y a le lieu. Un espace borné, limité, où on n’a pas envie de s’aventurer, où on avance à découvert,  où il n’y a rien à cacher.  C’est ce qui crée en Ethel un besoin d’obscur et de clandestin, ce qu’incarne le personnage très fugitif de Shad. Il y a d’autres éléments qui concourent à construire  cette arithmétique du mal. Ce milliardaire qui décide de construire cet endroit par vengeance, par exemple.

C’est inspiré d’un fait réel, je crois.

Oui, je suis tombée sur ce lieu, où un milliardaire avait décidé de construire en pleine campagne la réplique d’un château français. Il y avait beaucoup de chômage dans la région et cet homme avait fait venir une équipe de travailleurs migrants ; les gens du coin manifestaient devant le château pour réclamer du travail. Cet élément-là, le chômage, fait aussi partie des facteurs de cette arithmétique du mal. D’ailleurs, si Ethel se retrouve là, c’est aussi à cause de problèmes économiques… Une autre forme de migration.

Ethel, comme Corinne dans Exil à Spanish Harlem, vient d’Europe. Était-ce la condition sine qua non pour donner une vision distanciée de l’Amérique à plusieurs années d’écart ?

Pour commencer, ce sont deux visions totalement différentes des Etats-Unis. Pour moi, ce coin du Midwest a été un choc : je connaissais bien New York, mais là j’étais vraiment en terre inconnue. Je n’en revenais pas, ça m’a beaucoup marquée. Et en même temps je me suis dit que ce serait trop facile de faire un livre qui se contenterait de décrire les « sales blancs abrutis » du coin. J’ai voulu faire un texte qui explore les limites de la morale. Dans ce livre, le seul personnage qui ait encore une morale finit victime. Je laisse au lecteur le soin de découvrir pourquoi. Pour en revenir à votre question,  quand on arrive d’autre part et quand on connaît une autre culture, on peut établir des comparaisons et avoir du recul. Ce qui m’a frappé, c’est que ce qui n’était pas normal pour moi l’était pour d’autres : le racisme, l’existence de factions armées qui s’entraînent, toute cette criminalité banalisée…

Est-ce que vous faites un lien direct avec cette ambiance délétère qui vient d’aboutir en apothéose avec l’élection de Donald Trump?

Oui, depuis que je suis rentrée des Etats-Unis, je m’intéresse notamment aux implantations des groupes néo-nazis et apparentés. Je me suis aperçue qu’ils proliféraient, et qu’ils migraient volontiers vers le Midwest et la Californie.

Ce qui frappe effectivement dans votre livre, c’est la normalité de tout cela… On découvre en particulier un personnage plutôt sympathique au début, un peu brut de décoffrage, qui se révèle petit à petit à travers ses actions monstrueuses, et qui en parle avec un calme absolu.

Oui, c’était le but. Et le personnage de Sally est aussi incroyablement passif face à ce racisme qui n’est pas seulement verbal, qui est totalement assumé. Elle est choquée, mais elle est attirée par l’ordre et la sécurité, ça la rassure jusqu’à ce que ça lui saute à la figure.

Est-ce que ce serait lié au fait qu’elle passe sans cesse d’un petit boulot à l’autre, dans l’instabilité et l’insécurité totales ?

Je ne sais pas, je n’ai pas de sympathie particulière pour elle. C’est un peu de la faiblesse de sa part. Et de la peur.

Entre Exil à Spanish Harlem et L’Arithmétique du mal, il y a une progression inexorable vers le noir. Diriez-vous que L’Arithmétique du mal est un roman noir ?

Oui, tout à fait. J’ai aussi voulu écrire contre Exil à Spanish Harlem, qui était un peu plus tendre. J’ai voulu écrire un livre glaçant.

Quelle différence faites-vous entre ce qui se passe aux États-Unis et ce qui est en train de se passer en France ?

Les problématiques racistes ne sont pas les mêmes… Toutefois, quand les discriminations sont normalisées, comme c’est le cas aux États-Unis, on voit ce que ça donne: la violence augmente, comme si elle était devenue elle aussi un droit. C’est la raison pour laquelle le FN n’est pas souhaitable. Pour moi, le plus gros problème actuel est d’ordre économique. Dans le monde du travail, les salaires sont de plus en plus bas, on exerce sur les gens une pression de plus en plus forte.

Dans Exil à Spanish Harlem, il y avait une forme de nonchalance. Aujourd’hui, on y arrive, le lendemain on y arrive moins, et finalement on s’en sort toujours. Aujourd’hui, dans L’Arithmétique du mal, on ne s’en sort plus…

Il y a aussi de gros problèmes économiques aux États-Unis… Ce qui fait que les gens, et en particulier Ethel et Sally, se retrouvent dans des situations invraisemblables, en train de peindre cette énorme propriété qui ne sera presque jamais habitée, alors que toutes les maisons  autour, où vivaient des gens, ont été détruites par le milliardaire. Ce château surgi de nulle part, de cette terre plate, quadrillée, peuplée d’hypermarchés, de champs de maïs, de champs de soja , de stations-service, d’églises, est une incongruité, une absurdité économique.  Par ailleurs,  hormis le château, les éléments qui composent le décor du livre sont des repères propres à plusieurs états du Midwest. Ces paysages-là forcent le besoin de clandestinité.

C’est un mot très fort, « clandestinité ». On pourrait parler tout simplement de vie privée ?

J’aime bien cette pensée de Jankélévitch  : « Nous avons besoin d’un ciel clandestin (…) qui échappe(nt) aux obligations prosaïques du jour. »* Je trouve aussi très important de pouvoir échapper à la surveillance. Or il y a aujourd’hui beaucoup de gens que ça ne dérange pas d’être surveillés en permanence. Pour moi, c’est une forme d’oppression, ces vies qui se passent à découvert.

Vous avez un style dynamique, avec des phrases courtes, on avance vite. Du coup, on ne voit pas arriver les choses…

Oui, c’est beaucoup de travail. Exil à Spanish Harlem était presque une chronique, que j’ai retravaillée. L’Arithmétique du mal est une fiction.

D’ailleurs, au bout d’un moment, le lecteur se regarde avec horreur : celle de ne s’être pas aperçu avant de ce qui est en train de se passer sous ses yeux.

Oui, d’ailleurs ça m’a un peu dépassée (rires), mais je pense que c’est bien qu’un livre dépasse son auteur. J’étais un peu mal à l’aise aussi. Particulièrement parce que j’ai choisi une narration à la première personne, ce n’était donc pas évident. Mais souvent les troisièmes personnes sont des fausses premières personnes.

Mais finalement, même si on sait que vous avez vécu à New York, puis dans le Midwest, on ne se pose pas trop la question de l’autobiographie avec ce livre… Revenons à votre approche de la morale, que vous souligniez au début de notre conversation.

C’est très simple, il n’y a pas le bien d’un côté et le mal de l’autre. J’ai voulu montrer jusqu’où la morale pouvait fonctionner, le décalage existant entre une supposée morale et ceux qui sont censés l’appliquer. Il existe aussi un sentiment de faute partagée.

Vous avez voulu susciter chez le lecteur des questions troublantes…

Auxquelles je n’ai pas réponse. Sauf une : il ne faut pas humilier les gens.

Sur votre cadence de travail en tant qu’écrivain, que pourriez-vous dire ?

Il y a eu une longue interruption entre L’Homme sans accessoires et  Exil à Spanish Harlem. Depuis, je n’ai pas arrêté d’écrire.

Et vous avez écrit un roman noir ! Que pensez-vous des frontières entre les genres ?

Il y a la bonne littérature et la mauvaise littérature, je n’aime pas ces séparations. Le genre noir n’est pas nécessairement un polar avec une enquête, et certains auteurs comme Flannery O’Connor écrivent des romans noirs, même si on ne le dit pas.

Les récents événements ont-ils suscité chez vous une réaction du type : « Je l’avais vu… »

Oui, bien sûr. Quand j’ai écrit le roman, il y a un an, personne ne croyait à l’élection de Trump, alors que je disais que c’était possible.

Est-ce que vous pensez que cette évolution est liée au manque de culture ?

Oui, c’est lié… Mais il y a aussi une histoire d’identité. Il s’est fait élire par certaines personnes en leur envoyant le message suivant: « regardez, j’ai été exclu par l’élite, comme vous, et à travers moi, vous avez gagné, vous n’êtes plus des perdants. »

Économiquement, Trump n’est pas un perdant pourtant…

Je ne suis pas sûre qu’il ait été admiré grâce à sa fortune. C’est plutôt parce qu’il incarne l’image d’un exclu qui néanmoins réussit financièrement. Plutôt parce qu’il disait : « regardez, je suis comme vous… » Ce qui est une imposture totale. Je ne suis pas sûre qu’on puisse lutter contre cela. L’être humain est tellement imprévisible… Et le mépris, très dangereux.  Je m’intéresse à la nature humaine et les figures de héros m’inquiètent, tout comme l’opposition caricaturale entre le bien et le mal. Trump a été élu et beaucoup de gens n’ont rien vu arriver.

J’aimerais bien que vous me parliez du personnage de Shad, très fugitif, énigmatique, presque effrayant.
Il représente l’obscur, l’opaque et le clandestin. Et oui, une forme de peur, qui peut jouer un rôle dans la sensualité pour peu qu’elle soit désirée… Une interrogation sur la sexualité. Le fait que son passage soit aussi fugitif, c’est juste parce que ce n’était pas le propos du livre. L’idée était aussi de dire qu’Ethel est un personnage trouble, ambigu… Il y a un côté un peu suicidaire chez elle, et le fait qu’elle veut échapper au huis clos dans lequel elle est enfermée. Pour elle, Shad est une fuite, même s’il est dangereux. J’ai voulu une sorte de contamination de la folie…

* Vladimir Jankélévitch, Quelque part dans l’inachevé, Folio Essais

Bibliographie de Raphaële Eschenbrenner :
L’homme sans accessoires, Baleine, 2000
Exil à Spanish Harlem, Le Seuil,  2014
L’Arithmétique du mal, vagabonde, 2017

Crédit photo : Catherine Bloch-Laroque

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