Chroniques Musique

RΛpture, le dernier album d’E-Grand : un ravissement

Bonne nouvelle ! La pop française se porte bien. Ces derniers mois, plusieurs disques se sont démarqués, annonçant le retour d’une pop classe, lyrique et décomplexée. Ceux d’Olivier Rocabois ou de The Reed Conservation Society pour ne citer que mes préférés. Ces artistes ont en commun, outre de chanter en anglais, une production de haute qualité n’ayant rien à envier à leurs voisins anglo-saxons. RΛpture, le dernier album des lyonnais E-Grand s’inscrit dans cette suite de jolies surprises qui auront illuminé l’année.

Oublier certaines habitudes, laisser de côté les chemins trop balisés de la « pop », abandonner le schéma couplet/refrain, faire une croix sur nos tendances à classifier, qualifier… tout dans ce disque invite à se laisser porter, à baisser la garde. A commencer par son titre, RΛpture qui peut se lire soit comme une rupture, soit dans le sens anglais de « rapture » : enchantement, ravissement. C’est cette dernière interprétation qui lui va le mieux car ce disque nous enlève, nous ravit dans tous les sens du terme. Bousculé hors d’un certain confort, on se laisse prendre par nos ravisseurs, bientôt atteint du syndrome de Stockholm. On se laisse enchanter par ses mélodies complexes, transporter dans un dédale de sons, secouer par des vents contraires.

Une des forces d’attraction de ce disque réside dans deux qualités en apparence opposées : puissance et délicatesse, force et élégance, non sans rappeler des artistes comme Neil Young ou Elliott Smith, funambules de l’équilibre des contraires. Dans une seule et même chanson, on peut être balloté entre un clavier délicat et un riff de guitare rageux, entre une pop lyrique et enlevée et un rock brut, rocailleux. La gracieuse Grateful commence comme une balade douce et mélancolique, un clavier léger tourbillonnant dans une boucle alors que le violoncelle gronde à mesure que le ciel s’assombrit en laissant place à des guitares énervées. Avec la magnifique WAR, on est d’abord envoûté par un rythme lent, bercé par la douceur du chant et des chœurs réconfortants pour être soudain emporté par la déflagration d’une guitare noisy venue sans crier gare.

Photo : Quentin Montiel-Font

Le quintette de Lyon brille aussi dans l’art du collage, l’empilement des mélodies. On peut entendre plusieurs titres dans un seul titre. C’est le cas de On My Own, superbe chanson à tiroir. Débutant sur une guitare acoustique accompagnée d’un clavier et d’une trompette respirant la plénitude, elle glisse peu à peu vers une tonalité plus rock au détour de plusieurs ruptures. RΛpture est constamment traversé de ciels changeants, souvent peu cléments. C’est le disque de l’intranquillité. L’inquiétante Her Seasons énumère les quatre saisons, précipitant l’une après l’autre la menace d’une fin de plus en plus proche et le regret de promesses non tenues. Sur Just a life qui rappelle l’univers de Bowie, la voix ample et précise de Didier évoque le temps qui passe, scande des questions existentielles. Juste après l’orage, vient l’optimiste Green Rays. Un petit miracle surgit au milieu de cet océan agité, aussi prometteur et lumineux qu’un rayon vert. Il y est question de promesses justement, celle de voir un jour la vraie lumière.

Une rupture ? Un retour en force, plutôt. Ce 3° album comme le précédent (Here They Come sorti en 2017) est un patchwork ouvragé mêlant harmonieusement une multitude d’influences sans qu’aucune en particulier ne domine franchement les autres. Didier, auteur compositeur de toutes les chansons du répertoire du groupe, cite une vaste liste allant de la pop anglaise des années 80 au rock américain (John Lennon, Bruce Springsteen, Neil Young, Joe Jackson, REM…) en passant par la scène de Glasgow des années 90. Mais aussi le ska, la soul, le jazz… Des influences multiples forgeant déjà la richesse de Dynamo, la première incarnation du groupe au milieu des années 90. Mais RΛpture est plus participatif que son prédécesseur. Ses chansons ont davantage été jouées, rodées en groupe avant d’être enregistrées, permettant à chacun des musiciens, Christophe, Hervé, Philippe et Dan (le frère de Didier, guitariste et auteur des visuels et des pochettes) de se les approprier.

Pouvoir d’attraction et d’attachement car chaque fois que l’on revient vers ce disque, on découvre une chose qui nous avait échappé la veille, si bien que notre préférence ira vers une chanson un jour puis une autre le lendemain…

Parfois, les passionnés de musique que nous sommes aiment garder jalousement leurs secrets, les chérir avec le sentiment enfantin d’avoir découvert un trésor caché. Dans mon cas et concernant E-Grand, point de coquetterie mais plutôt l’envie de crier à la face du monde qu’il y a urgence à écouter ce groupe, le partager sans plus tarder, le diffuser à grand échelle, prêcher la bonne parole. Clamer qu’il est temps que cette injustice soit réparée, qu’E-Grand acquière une notoriété à la hauteur de son talent et de sa singularité. Qu’on lui demande pardon pour toutes ces années passées en ignorant ses chansons flamboyantes alors qu’elles nous paraissent désormais indispensables.


 

RΛpture E-Grand

 

4 juin 2021

 

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Image bandeau : Dan Frahier

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