Littérature Francophone

Quand Alice rencontre Zazie : « Ronce-Rose » d’Eric Chevillard

Je me souviens de ma première rencontre avec Eric Chevillard en 1994, lors de la parution du brillant Préhistoire. Tant d’années à le lire depuis lors. A me délecter de ses pensées et aphorismes en compagnie de mon coéquipier en librairie, ardent défenseur du bonhomme et qui me l’a fait découvrir. A savourer les mots et réparties de ses deux filles, Agathe et Suzie, sur le blog paternel. A rire aux éclats de ses vilipendes contre certains de ses pairs, qu’il démolit dans sa chronique dans Le Mondes des Livres, et de sa petite guéguerre avec Frédéric Beigbeder.

Vous l’avez compris, j’aime le bonhomme. Son humour décapant, sa façon de s’approprier la langue et de jouer avec les conventions narratives. Ses exercices de style et son incroyable capacité à explorer avec succès tous les genres romanesques. C’est un brillant, Chevillard, un écrivain et un vrai. Et si ses textes ne m’enthousiasment pas tous de la même façon, il n’en reste pas moins que je les attends toujours impatiemment.

C’est donc avec joie que j’ai découvert le titre de son dernier roman, Ronce-Rose. Lequel m’a renvoyée aussitôt à deux grands souvenirs de lecture : le somptueux Blesse, ronce noire de Claude Louis-Combet et le conte des frères Grimm, Blanche-Neige et Rose-Rouge. Je me suis donc précipitée, certaine de trouver un trésor avant même de l’avoir ouvert. Et force est de constater qu’Eric Chevillard a, une fois encore, frappé fort : ce court roman n’est pas qu’une simple pépite, il est taillé comme un diamant.

© Nicoletta Ceccoli

Qui est donc Ronce-Rose, narratrice de ce texte ? Si le doute plane au début, le lecteur comprend rapidement qu’il s’agit d’une petite fille qui doit avoir huit ou neuf ans, car elle sait lire et écrire. Une petite bonne femme curieuse, malicieuse et extrêmement intelligente qui confie ses pensées et observations à son journal intime, qu’elle prend soin de cadenasser. Elle aime jouer avec les mots mais en invente souvent le sens, qu’elle ignore. Ronce-Rose commente le monde qui l’entoure avec la crédulité et la naïveté merveilleuse de l’enfance, mais aussi une grande acuité. C’est une fillette ordinaire au prénom extraordinaire, qui change de culotte matin et soir, mange des sandwiches pain de mie jambon, aime lire et jouer à la poupée.

Elle vit avec Mâchefer, son père ou son tuteur, on ne sait trop. Lequel Mâchefer a un travail aussi intrigant que son prénom « avec les banques, les bijouteries »  et son associé, Bruce, un grand gaillard musclé. Mâchefer travaille toujours la nuit et sort souvent déguisé : perruques, fausses moustaches, vêtements ampliformes n’ont aucun secret pour lui. Un clown ? Un comédien ? Ronce-Rose n’en sait trop rien, mais le lecteur comprend rapidement que le gaillard et son associé sont des malfaiteurs. Et pas des moindres.

Ronce-Rose a pour voisins un unijambiste, un escadron de mésanges et une sorcière. Elle ne va pas à l’école, Mâchefer dit que ça la gâcherait. Elle est souvent seule à la maison mais se débrouille comme un chef. Elle aime Mâchefer et sa vie avec lui. Elle est heureuse, c’est écrit noir sur blanc dans son journal. Jusqu’au jour où Mâchefer ne rentre pas…

Après plusieurs jours sans nouvelles, Ronce-Rose empaquette donc quelques culottes propres et des gâteaux. Sac sur le dos, craie en main pour laisser des traces fléchées de son passage, elle parcourt la ville à la recherche de Mâchefer et de Bruce. S’interroge, se perd, se retrouve. Rencontre des méchants et des gentils tandis que les « sosies parfaits » des deux hommes sont les héros d’un film projeté sur tous les téléviseurs, « fin de cavale sanglante ». Ronce-Rose note tout sur son carnet et espère vite les retrouver pour leur raconter le voyage « jusqu’en Russie » qu’elle a entrepris à leur recherche. Y parviendra-t-elle ? Vous le saurez en lisant ce livre que je ne saurais trop vous recommander de courir chercher.

© Alice Liddell The Queen of May by Lewis Carroll, 1860

Voilà un roman aussi attachant que déroutant, qui vient nous rappeler que l’enfance est une terre étrangère, un pays dont aucun adulte ne parle la langue ni ne possède la clé. Eric Chevillard pénètre dans ce territoire avec une subtilité et une drôlerie rares, en suivant la quête d’une fillette qui ressemble sans doute beaucoup aux siennes. Qui ressemble à celle que j’ai été. Et il a un tel talent le bonhomme, il fait preuve d’une telle justesse pour infiltrer ce pays où l’on ne revient jamais, que pendant une heure, j’ai oublié qu’il était bel et bien un adulte. Merveille des merveilles. Magie de la littérature. Tout cela sans une once de niaiserie et avec des phrases magiques, des feux d’artifice partout. Des phrases qu’on lit d’une traite, aspiré par la narration et par le rythme que Chevillard instille au récit, avec cette écriture si particulière qui fait mouche à chaque fois.

Ne croyez pas cependant qu’il se mette à hauteur d’enfant par simple toquade, sans autre but que celui de l’exercice. Ce serait bien mal le connaitre. Certes, la fillette a « l’âge des génies que sont tous les enfants avant de grandir ». Elle a l’imagination débordante, celle qui peut remplir l’ignorance de l’enfance. Elle a la spontanéité et la fraîcheur d’un cœur pur, la langue bien pendue et une perspicacité rare. Elle est autant la sœur de l’insolente Zazie de Raymond Queneau que celle de la fantaisiste Alice de Lewis Carroll.

Mais plus encore, elle est de la trempe d’un Huckleberry Finn, de ces mômes rêveurs et débrouillards que la vie n’épargne guère et qui vagabondent dans les romans de Mark Twain. Car cette rose de douceur, que l’on voudrait tant protéger, porte en elle la ronce de la douleur. Elle la porte dans son nom, l’épine, Ronce-Rose, comme d’autres avant elle ont porté le renard ; il nous a prévenu dès le titre, ce malin de Chevillard. 

Sans quoi l’on serait bien dans un conte de fées, dans un de ces contes où les sorcières finissent dans un chaudron, où les bergères épousent des princes, où les méchants trouvent la rédemption, bref, où tout est bien qui finit bien. Mais non. On est chez l’ami Chevillard et le voyage de la môme, s’il est transformé par son imagination et son innocence, s’inscrit bien dans la réalité. Il n’y a ici ni lapin pressé, ni pays des merveilles. Ni château enchanté, ni miracle. Il y la vie, la cruelle, la douloureuse, la garce, qui fait parfois grandir trop vite et brise le cœur.

Pourtant point de larmes, c’est de rire et de sourire que nous sommes submergés tout au long de la lecture, de tendresse et de jubilation face à l’imagination et à la maîtrise du bonhomme qui se plaît à nous perdre. Et c’est prodigieux.

Un conseil donc : suivez sans hésitation Ronce-Rose dans cette aventure sur le fil de l’imagination et de l’enfance. Vous sortirez de cette lecture convaincus que Chevillard est un véritable magicien, un auteur unique en son genre. De ceux qui nous permettent à la fois de rire et de pleurer, de marcher dans les étoiles tout en gardant les pieds sur terre. De ceux qui savent conjuguer l’absurde, la fantaisie et la poésie comme peu d’auteurs parviennent à le faire. N’en déplaise aux imbéciles et aux jaloux, Eric Chevillard est un grand écrivain.

Chapeau bas, Monsieur Chevillard.

Portrait of Eric Chevillard 09/11/2016 ©Patrice NORMAND/Leemage
Portrait d’Eric Chevillard 09/11/2016 ©Patrice NORMAND/Leemage

Ronce-Rose de Eric Chevillard, éditions de Minuit, Janvier 2017

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