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CinémaExpositions

« Il était une fois Sergio Leone » à la Cinémathèque française : au cœur d’une vision

Nicolas Houguet
Par
Nicolas Houguet
Publié le 15 novembre 2018
9 min de lecture
Sergio Leone sur le tournage d’Il était une fois la révolution, 1971 © Fondazione Cineteca di Bologna / Fondo Angelo Novi
Sergio Leone sur le tournage d’Il était une fois la révolution, 1971 © Fondazione Cineteca di Bologna / Fondo Angelo Novi

[mks_dropcap style= »letter » size= »85″ bg_color= »#ffffff » txt_color= »#000000″]S[/mks_dropcap]ergio Leone… rarement cinéaste a davantage contribué à notre mythologie intime, à celle qu’un gamin de 40 ans dans mon genre a ingurgité depuis l’enfance, bien avant de savoir ce qu’était un western-spaghetti, s’en foutant bien de ce que c’était que ce mystérieux frisson. J’absorbais les icônes et pour moi, le cow-boy, c’était Clint Eastwood, le regard froncé, le poncho replié sur l’épaule et le cigare entre ses lèvres serrées. C’était ma figure du héros absolu.

Alors, une odyssée à la Cinémathèque, au cœur de l’univers du cinéaste ne se refuse pas. Hier, j’ai voyagé au cœur du cinéma du grand Sergio, celui de mon enfance, revisitant une fascination qui ne m’a jamais quitté.

Le Bon, la Brute et le Truand © 1966 Alberto Grimaldi Productions SA / MGM All Rights Reserved.

[mks_dropcap style= »letter » size= »85″ bg_color= »#ffffff » txt_color= »#000000″]A[/mks_dropcap]vant même de commencer l’expo, une série d’extraits vous accueillent, des extraits de films de John Ford, de Howard Hawks ou d’Anthony Mann. On voit les figures tutélaires de Leone défiler. Les héros de cinéma dans lesquels son œuvre s’inscrit. On croise la silhouette de John Wayne dans La Prisonnière du Désert, de James Stewart. On a l’impression d’emblée de pénétrer dans son imaginaire, dans l’intimité de son regard. On épouse sa sensibilité et la culture qui l’a forgé.

Les premières salles (tendues de noir et les photos éclairées, les textes blancs, pas trop envahissants) nous racontent sa famille. Son père a travaillé dans le cinéma, en fut même l’un des pionniers. Ce qui frappe, même dans les images et les portraits de ses aïeux, c’est qu’ils auraient pu figurer dans ses films. Une autre salle recrée sa bibliothèque et les livres qui l’ont inspirés (comme Martin Eden de Jack London). Des bandes vidéos passent des extraits d’interviews, disent par exemple l’importance de Chaplin pour lui (même s’ils ne se reconnaît aucun maître).

On se souvient qu’il débuta après avoir longuement fait ses classes comme assistant réalisateur auprès des plus illustres. Il a, par exemple, participé à la réalisation de la fameuse course de chars dans le Ben Hur de William Wyler. On voit les images de l’un de ses premiers longs-métrages, Le Colosse de Rhodes, péplum dont on voit les décors pharaoniques en photo, construits à l’âge d’or de Cinecittà.

Jennifer Connelly, Sergio Leone / Il était une fois en Amérique / 1984
© Fondazione Cineteca di Bologna

On voit les premiers extraits de sa trilogie du dollar, dont Pour une poignée de dollars, que l’on met en regard avec le Yojimbo de Kurosawa, dont il était un remake et une copie presque plan par plan. Les images du tournage de Pour quelques dollars de plus sont émouvantes, car inattendues. On voit Gian Maria Volontè et Clint Eastwood éclater de rire après des scènes ratées. On voit Leone au travail. Mimer scrupuleusement la gestuelle et la position de ses personnages dans le cadre. On entre dans son processus créatif, dans sa méticulosité et son ambition formelle immense. C’est comme si peu à peu on découvrait sa grammaire, biberonné d’Amérique, d’Art classique et de B.D. Une culture absolument protéiforme qu’il a synthétisée comme personne.

Dès qu’on entre on entend les sifflements entêtants et caractéristiques de la musique d’Ennio Morricone. On attend presque d’en arriver au cœur du sujet, l’évocation des films et des plans qui nous ont marqués pour toujours. Dans une grande salle nous contemplent tous les visages des acteurs de Leone, jusqu’aux personnages secondaires, disposés en une immense et impressionnante mosaïque. Jusqu’à ceux qui parfois n’apparaissent qu’à la faveur d’une scène, que pourtant on n’oublie jamais. Les panneaux pivotent et nous révèlent les photos de studios de ces acteurs que Leone a rendus iconiques et intemporels. L’effet est saisissant, même pour ceux qu’on connait. On se rend compte que l’interprétation du cinéaste, ce qu’il a tiré de ces visages dans ses fameux gros plans échappe totalement à l’emprise du temps.

Eli Wallach / Le Bon, la Brute et le Truand / Sergio Leone / 1966
© Fondazione Cineteca di Bologna / Fondo Angelo Novi

On sourira parfois comme devant les bruitages quasiment tous refaits en postproduction. On sera ému et émerveillé par les accessoires, les costumes, les armes, magnifiques, les maquettes des décors ainsi que leurs plans. Les storyboards extrêmement détaillés. Les scripts reliés sous des livres en couverture de cuir. Mais ce qui vous fige sur place ce sont les séquences de films qui passent sur de très grands écrans, avec leurs B.O. incroyables. Cette force d’évocation d’une expressivité exceptionnelle qui rappelle le muet dans ses moments les plus épiques. L’expo toute entière souligne à quel point le metteur en scène est un génie visuel. L’hommage est spectaculaire et bouleversant.

On est ému comme la première fois quand Claudia Cardinale descend du train et s’aventure dans la ville. Lorsqu’on voit les chevaux solitaires traverser Monument Valley au début d’Il était une fois dans l’Ouest, dans le flash-back onirique d’Il était une fois la révolution, ce bonheur outré et cliché souligné par une musique presque parodique. On se souvient des films, totalement. On en vibre. On revoit la magnifique Jennifer Connelly dans Il était une fois en Amérique, et la prestation saisissante de Robert De Niro dont chaque geste dit la lassitude et le poids des ans, dans ce chef d’œuvre en forme de récit total, remontant jusqu’à l’enfance et à sa nostalgie. On voit les projets de Leone immenses, avec sa volonté de reconstitution fastueuse et inédite, fidèle à l’Amérique qu’il a rêvée.

Claudia Cardinale /Il était une fois dans l’Ouest / Sergio Leone / 1968
© Fondazione Cineteca di Bologna / Fondo Angelo Novi

L’Amérique qu’on a tous fantasmée à travers son regard. Ce rêve qu’il a su mettre en image, en réinventant presque la grammaire, jusqu’à l’excès, jusqu’à l’outrance. Jusqu’à ces merveilleux moments où le temps s’étire, où les sons s’accentuent, comme au tout début d’Il était une fois dans l’Ouest et où on ressent le poids de chaque seconde. À chaque film, c’est comme s’il continuait sa rêverie, à l’image de Robert de Niro conviant ses souvenirs dans une fumerie d’opium.

Si on a pu approcher ici son processus créatif, sa manière de travailler, le mystère des réalisations de Sergio Leone est intact. Celui qui dans l’enfance vous hypnotisait devant l’écran. À la sortie, s’attarderont encore dans vos têtes les mélopées d’Ennio Morricone, et l’envie de prolonger ce moment d’une manière ou d’une autre, probablement en dépoussiérant votre mémoire et en redécouvrant cette filmographie extraordinaire qui trouve ici un écrin à sa hauteur.

Exposition et rétrospective « Il était une fois Sergio Leone »
jusqu’au 27 janvier 2019, Cinémathèque de Paris

Toutes les infos ici.

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