Chronique Musique

Sonic Youth – Trente bougies pour le « rêve » américain

sonic youth
Sonic Youth / Holy(me)
Ecrit par Ivlo Dark

Le 5 juin 2004, celui qui fut le quarantième président des États Unis s’éteignait à l’âge de 93 ans. Ronald Reagan ou la figure de l’acteur devenu Commander In Chief durant quasiment toute une décennie. L’homme politique restera dans les mémoires comme l’initiateur de la fameuse War on Drugs, lutte sournoise qu’il brandit comme une promesse alors que la guerre froide menée contre le grand ennemi soviétique semblait rentrer dans une phase de réel dégel. La glasnost entamée par l’homologue Mikhaïl Gorbatchev viendra effectivement amorcer le processus d’apaisement des relations entre les USA et l’URSS. La décrispation entre ces deux géants du globe s’opèrera grâce à la signature du traité INF visant au démantèlement de missiles à charge nucléaire. Le texte ratifié par le Sénat en juin 1988 laissa donc présager des jours moins anxiogènes pour notre belle planète bleue.

Pourtant, une frêle partie de la population américaine ne sera pas aussi tendre avec cette illusion reaganienne. La jeunesse n’est pas dupe devant ce miroir aux alouettes et s’attend déjà à quelques reflux bien moins glam’.

pochette d’un fameux bootleg capté en URSS

Enregistré à l’été 1988 pour finalement sortir en octobre de la même année, Daydream Nation des Sonic Youth se glisse indubitablement au cœur de cette divergence grinçante à l’encontre de la gouvernance en place. Le titre d’ouverture qui devait initialement s’intituler Rock And Roll For Président donnera la tonalité dénonciatrice d’un sixième album où les chantres du déluge bruitiste rêvent de voir Joseph Donald Mascis (Dinosaur Jr) revêtir la prestigieuse tunique présidentielle. Questionné par la presse sur cette défiance à l’égard de Ronald Reagan, Thurston Moore s’expliquera en ces termes bien explicites : « Avec Reagan, la signification de l’Amérique est morte. Il parle de paix ultime mais l’image que nous avons de son discours est celle d’un champignon atomique. Daydream Nation c’est en réalité le rêve américain qui vire peu à peu au cauchemar »

Retour en arrière. Thurston Moore qui biberonne au punk fait la rencontre de la saisissante Kim Gordon par l’intermédiaire d’une amie commune. La petite histoire retiendra la gestation des intéressés au sein d’expériences et croisements multiples qui finiront par accoucher d’une intégration commune au sein d’un quatuor nommé Arcadians. Au même titre, notre grand gaillard sera amené à faire la pige pour le regretté Glenn Branca. Lee Ranaldo sera également de la partie au côté du compositeur avant-gardiste. La genèse de Sonic Youth repose sur ces braises ardentes. Nous sommes au printemps de l’année 1981. Si l’influence no wave est irréfutable, les singularités qui animent le groupe sont criantes. L’humeur est décapante et l’exécution bouleversée. Viennent les premières productions (Sonic Youth – Confusion Is Sex) qui font monter le mercure et la sauvagerie des compositions à un degré très élevé. En 1986, après avoir usé trois batteurs, Steve Shelley prend les rênes pour ne plus jamais les troquer.

C’est à cette époque précise que les choses vont progressivement prendre de l’envergure. Nos amis rejoignent l’écurie SST Records et en profitent pour diluer aux tapages de leur musique un peu plus d’aération. La transition, à défaut de mue véritable, s’opère sous les noirceurs d’Evol. Pour autant, c’est l’album Sister sorti un an plus tard (1987) qui fera pencher la balance vers d’autres horizons. Un disque gravé encore dans les mémoires de fans pour sa faculté à combiner aux extravagances arty des aspérités désormais plus abordables, preuve évidente avec le monument Schizophrenia qui n’a toujours pas fini d’user nos platines. La jeunesse sonique vient de mettre un pied dans un autre monde, celui qui leur ouvre les portes d’une reconnaissance grandissante.

Le tableau pourrait sembler serein, c’était sans compter les tracasseries judiciaires entre les musiciens et leur label. Point de non-retour, le clash avec SST Records étant entériné, Sonic Youth signe chez Enigma. Nous sommes au mois de juillet 1988, l’équipe prend résidence au Green Street Recording.

Les new-yorkais vont fourguer dans leur bagages un certain Nick Sansano. La présence de l’homme pourrait sembler saugrenue. Imaginez des rockeurs laissant leur destin entre les mains d’un ingénieur dont le curriculum vitae oscille plutôt sur les pentes savonneuses du hip-hop. A son actif, Nick Sansano a déjà fait ses armes en participant au traitement du brulant It Takes a Nation of Millions to Hold Us Back, second LP de Public Enemy. Enregistré en 1987, le disque marque au fer rouge l’empreinte d’un rap chaudement contestataire. La volonté chez Sonic Youth est de converger dans ce sens. Ce recrutement choc n’est donc pas un hasard, le groupe veut cogner fort tout en s’octroyant une dimension bien plus universelle. Qu’importe le flacon, pourvu qu’on ait la rage contre le système !

A l’occasion d’une récente interview accordée à nos confrères du webzine Soul Kitchen, l’intéressé se remémorait sa première rencontre avec le groupe : « Je travaillais sur différents projets hip-hop. Il y avait Public Enemy et Rob Base. Ils jouaient dans le studio B avec un mur impressionnant d’enceintes Quested. Ils m’ont interrogé sur ma capacité à capturer ce genre d’agression sonore live. Je ne savais vraiment pas comment faire mais j’ai répondu que j’en étais capable. Un peu de naïveté, de l’énergie due à ma jeunesse et une bonne dose de confiance » (intégralité de l’entrevue à lire ici-même)

L’album sera copieux, un double LP nécessitant deux mois d’enregistrement et une facture particulièrement salée malgré un effort pour couler le tout promptement dans le marbre. Les sessions s’achèveront mi-août mais Kim Gordon, frustrée par le rendu de son chant, poussera la petite bande à jouer les prolongations. L’album sera ainsi fignolé et agrémenté de l’estocade Trilogy, point d’orgue dantesque de la nouvelle livraison.

“You’re it, no, you’re it
Hey, you’re really it, you’re it
No I mean it, you’re it

Say it, don’t spray it
Spirit desire
(Face me)
Spirit desire
(Don’t displace me)
Spirit desire, we will fall

Miss me
Don’t dismiss me
Spirit desire

Spirit desire, spirit desire
Spirit desire, we will fall
Spirit desire, we will fall

Spirit desire, spirit desire
Spirit desire, we will fall
Spirit desire”

L’entrée en matière est nappée de réverbérations que l’on s’imagine aspergées d’hélium. Cet enclenchement de la machine est finalement un mirage aux paroles égrainées par un clin d’œil discret vers les Stooges. L’introduction aux relents lymphatiques vient mourir avant de laisser place à une accélération qui déboule par rafales successives. Le tic-tac des baguettes assure la cadence tandis que des déferlantes noisy serpentent les brisures du manche. Teen Age Riot peut alors se déployer sur un riff ultra speed qui bifurque rapidement sur les pans d’une mélodie accrocheuse. La chanson marque une mini révolution chez Sonic Youth dans la mesure où l’ossature du morceau se plie aux exigences classiques de la pop. Choisi pour être le premier single issu de Daydream Nation, Teen Age Riot s’avère être l’impulsion ultra efficace permettant de stimuler la curiosité du public envers nos bruyants orfèvres. Pour autant, il demeure un particularisme avec lequel les intéressés ne font toujours pas dans la concession : l’usage constant de guitares trafiquées. Pour le cas d’espèce, Thuston Moore et Lee Ranaldo se voient les bras armés d’instruments aux accordages atypiques, une véritable marque de fabrique qui ne vient aucunement annihiler la force intrinsèque d’un morceau d’ouverture déjà évoqué dans mon propos introductif. Pour couronner le tout, Nick Sansano s’amusera à brouiller les cartes, donnant l’impression à l’auditeur d’être happé dans une spirale quelque peu dissonante mais terriblement chargée d’ivresse.

La suite se révèle plus tendue. Il y a un durcissement du ton, plus d’ombrage dans des sonorités énervées. Avec Silver Rocket c’est l’armada punk qui crache des larsens assassins à la face du spectateur. Le malaise est à son apogée sur le leitmotiv de Kim Gordon : The Sprawl dérape en direction d’une amertume nerveuse. Cette descente nous guide aux confins de contrées plus progressives avec une logique de structure implacable. Sonic Youth laisse les grincements s’exprimer avec panache alors que l’épuisement revient sur une trame taillée pour un dévergondage auditif. Même ressenti sur les sept minutes haletantes de ‘Cross The Breeze dont le retour à la tranquillité d’un chorus planant n’est qu’un signe annonciateur de tempête. Doux euphémisme avec ces déferlantes qui martèlent lourdement les enceintes. Le cri expulsé par Kim Gordon est tel un rasoir sur le fil (ou inversement car j’avoue qu’à ce moment de l’écoute je ne sais plus trop bien qui est le bourreau de la victime). Les tricotages incessants de ses acolytes sont, en tous les cas, l’expression d’un étourdissement permanent.

Au rayon des caractéristiques majeures du disque, les observateurs avisés noteront que la mainmise vocale n’est plus l’apanage du duo formé par Kim Gordon et Thuston Moore, tourtereaux à la vie comme à la scène. Lee Ranaldo se voit ainsi attribuer le chant pour trois titres au compteur et non des moindres : la confiance qui lui est apportée se concrétise avec Eric’s Trip et ses ondulations criardes sur lesquelles Thuston Moore viendra conférer sa folie noire à l’aide d’une baguette de batterie sur le manche de ses six cordes. Les paroles sont ici extirpées d’un film réalisé par Andy Warhol et Paul Morrissey (Chelsea Girls) où l’un des protagonistes s’exprime sous l’emprise du LSD. Que dire sinon d’Hey Joni qui ouvre le second volet du double album ? L’urgence y est toujours au rendez-vous par le biais de paroles balancées avec fracas dans ce rock au diapason ne souffrant nullement de ses déstructurations calculées. Il est question ici de perte de sens. L’impression musicale et celle d’une pointe aiguë contrastant avec le timbre plus grave du garçon. Lee Ranaldo chante sa haine du passé comme son dégoût d’un futur qui s’annonce bien morne. Le présent est en tous les cas incisif et ce n’est pas Rain King teinté d’une veine sombre et hurlante qui pourra renverser la vapeur.

Si la production du disque peut se flatter d’une généreuse homogénéité, on retiendra tout de même l’oasis un peu perdu qu’est Providence, une sorte de pont expérimental au souffle inquiétant et sur lequel se contorsionne un piano déglingué. Pour l’anecdote savoureuse, le titre se trouve être le fruit d’un ampli ayant rendu l’âme en pleine session d’enregistrement. Sonic Youth y aura juste ajouté un message laissé par Mike Watt (Minutemen) sur le répondeur de Thurston Moore.

Dans la foulée, Candle marque un retour aux délictueuses effusions. Combinés à quelques arpèges soyeux, nous entendons une accroche plus mélodique malgré les hurlements en son épicentre. C’est sans doute pour ces qualités que le morceau sera choisi comme autre single issu du pantagruélique opus. C’est aussi et surtout la piste qui renvoie à cette bougie magnifiant la pochette représentant l’œuvre picturale de Gerhard Richter. Avec Die Kerze, c’est la symbolique de la lumière qui transparait au travers d’une flamme, une source d’espoir à laquelle l’Homme se raccroche bien qu’amenée à rendre son dernier soupir. Les experts en art contemporain y verront aussi l’expression latente du désir sexuel ou la représentation de la luminescence matérielle à la transcendance spirituelle.

A cause de cette légère digression culturelle, j’en oublierais presque le terme de mon descriptif. Il ne faudrait pourtant pas survoler les gimmicks et battements obsédants de Kissability dont le sens ironique brocarde l’adulation d’un microcosme qui ne pense qu’à courir après la célébrité. Le titre est dansant et pourvu d’une fibre solaire venant masquer quelque peu un manifeste espiègle bien que s’exprimant derrière un décor des plus homérique.

Le dernier chapitre sera épique avec pas moins de quatorze minutes de bravoure calées au sein d’un triptyque axé sur le même schéma. Les guitares y chialent dans un étonnant fracas (The Wonder) avant qu’un virage plus bileux ne mette en suspend les hostilités (Hyperstation). Le mur de son y est si robuste qu’il peut évacuer toute crainte de se retrouver un beau jour lézardé. Le point d’orgue asséné par Eliminator Jr. laissera filer les ultimes irritations brutes avant que le silence ne s’installe au gré d’une deadline irrationnellement assourdissante.

Sonic Youth (2007) / Anders Jensen-Urstad

Trente ans après, quel recul pouvons-nous avoir vis-à-vis de cette pierre angulaire dans la discographie des new-yorkais ? On pourra soulever l’influence nourricière pour les futurs camarades de Nirvana, évoquer bien d’autres liens généalogiques jusqu’à plus soif. D’ailleurs, de l’autre côté de l’Atlantique, les irlandais de My Bloody Valentine sont sur le point de sortir Isn’t Anything ? Drôle d’effet papillon avec à peine un mois de décalage et du boulot pour une génération d’ORL. On continuera à jauger ad vitam æternam l’œuvre au regard d’une suite sans fausse note. A ce titre, Daydream Nation dynamitera le destin d’un groupe amené à signer au sein d’une grosse écurie sans que celui-ci ne perde sa volonté de défricher la matière vivante.

En 2007, Geffen rééditera le disque dans une version deluxe agrémentée d’un concert capté de manière intégrale, d’une démo (Eric’s Trip) et quelques reprises allant des Beatles à Mudhoney, Neil Young et Captain Beefheart and his Magic Band.

Le 17 janvier 1991, une coalition menée par les États-Unis lançait l’opération « Tempête du désert ». Le signal d’alarme lancé par Sonic Youth au travers de Daydream Nation n’était donc pas la simple foutaise de doux illuminés ! La suite de l’histoire est connue de tous.

Remerciements:

  • Emmanuel Bœuf et François Dieudonné pour leurs conseils avisés
  • Holy(me) pour l’illustration
  • Le vacarme mélodique venu de NYC

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