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Sufjan est amour : portrait de Sufjan en prince Mychkine

Sufjan-Stevens


« Pierre était du nombre de ces gens qui ne sont forts
que lorsqu’ils se sentent absolument purs. »

Guerre et paix – 3ème partie – Livre premier,
Léon Tolstoï.

Le naïf est-il définitivement condamné à aimer ?
C’est connu, le naïf pense peu… Osons alors, nous aussi, la naïveté. Imaginons que le naïf pense toujours, et trop large, global, totalité. Sans limite quoi, ne sachant pas penser pour soi. Inquiétant diriez-vous… Il n’arrive pas à bien faire la différence entre lui, sa « bonne » volonté et celle « présupposée » du reste du monde. Alors si comme tous, le naïf avait sa représentation du monde, et d’une certaine façon sa face secrète, calculatrice ? Il pense que s’il n’aime pas, alors le monde sera moins heureux, que l’amour disparaîtra. Quoiqu’il arrive, il doit aimer.
Lorsqu’il comprend au dîner de cons qu’il n’en est rien, le naïf ne peut faire les choses à moitié avec sa pensée et ses sentiments. C’est tout un monde qui se renverse. Le naïf se déploie alors en colère terrible, crise effroyable, épilepsie, mélancolie profonde…

Oyez, oyez, indés, aujourd’hui Sufjan Stevens nous revient avec l’album Carrie & Lowell, déjà fort bien présenté ici par l’ami BeachBoy. Oui mais heu… nous qui au fait ? Le précédent album The age of Adz nous avait ouvert une vilaine schizophrénie dans le monde des amoureux dingos du Sufjan. Le portrait du Petit Prince en devenait insaisissable. Comment le frêle, l’authentique, certes déjà trop doué, avait-il pu se muer en virtuose d’excroissances, artifices et autres confettis fluos ?…

L’arrivée de ce Carrie & Lowell, tellement plus sobre, augure-t-elle alors, bonheur, d’un retour au jeune Sufjan ? Ou malheur… d’un retour sans flamme ? En trois épisodes, Sufjan, toi qui n’as probablement jamais connu la mauvaise foi que malgré toi, oui je t’aime !

*

Le premier Sufjan, pop/folk, aux tonalités très naïves, s’autorise des arrangements généreux, peu électriques, pastoraux, banjo rétro, chœur catho. Tout est si humain, l’orchestration, sans écart spatial avec le chant, fait monde. Cette communauté généreuse, en recourant assez souvent à la répétition, a tendance à se replier, se lover sur ses émotions, heureuses ou moins. Oui dans ce monde doux, naïf, un peu clos, on se sent bien. Dans l’empire du consumérisme, Sufjan est le petit Prince de l’Indé, paradoxalement… Il est celui qui fait parler la terre et ses hommes, les comtés du Michigan, de l’Ilinois… Sans que l’on sache peut-être qui est vraiment ce Sufjan, littéralement celui « venu avec une épée », couronné Prince de la sincérité, de la fragilité ?!…

Cette sincérité, son talent aussi, je les ai aimés sans être toujours complètement touché. Quelque chose de trop gentil, de statique me retenait souvent. Sufjan chante le plus souvent des sentiments nobles, généreux. Les « passions tristes », les sentiments négatifs, il les joue si peu, ou en quart de teinte. Tout est douceur. Un homme semble arriver à porter cela sur lui. L’album de cette période qui me convainc le plus est alors celui où sa naïveté semble s’assumer pleinement, comme pureté. Seven Swans en 2004 décrit un christianisme, une religiosité de tous les jours, à apprécier sur le blog “Let’s Kiss and Make up”  :

« …And I have a red kite;
I’ll put you right in it.
I’ll show you the sky »
Extrait de Sister
sur Seven Swans

En 2009, le Petit Prince renouvelle sa production avec l’album BQE, projet orchestral, osant cette fois le brillant, mais en mode rétro, décalé, exaltant une Amérique des années 50, idéalisée, idéalisante. Brillante mais naïve encore.

Après Ilinois, la production pop/folk de Sufjan se relâche. Maintient-elle alors vraiment le niveau ? L’impression d’une impasse pop/folk ? Suivent quelques albums de reprises de chansons de Noël, pour offrir à ses proches et s’exercer à davantage apprécier Noël… Plus Sufjan se tarit, plus sa réputation grandit dans l’Indé. Le Prince se fait rare mais son talent est grand. Il est partout, derrière tous les arrangements d’albums, aux manettes, au banjo ou à la guimbarde, qui sait avec ce « multi-instrumentiste de génie »… Sufjan n’est plus seulement l’enfant doué de tant de sincérité, c’est aussi celui qui peut la porter avec une telle culture ! Un « Gershwin moderne » ! Le Prince de l’Indé, est à la fois le porteur de vérité simple, et celui le plus à même à user d’artifices, du bon goût pour les magnifier ! Oui, le Prince « venu avec une épée » est alors comme le fer de lance d’une douce contre-culture !

« Sufjan Petit Prince ». Artiste doux, naïf. Encore timide ? Un garçon comme condamné à aimer pour être aimé. Peu à peu trop gentil, pour lui comme pour tous quoi ?

* *

The Age Of Adz et le naïf se vit primitif.
Quand les naïfs osent sortir de leur timidité, ce sont souvent de grands dingues non ? Aimez-vous vraiment les primitifs et leurs arts ? Ces dingues qui tirent un trait, un motif et le répètent à l’infini fébrilement sur toute la toile jusqu’à l’étouffer ? Allez visiter le LaM, musée à Villeneuve d’Ascq, où l’obsession des naïfs les poussent à l’excès de tout, du trait, du motif qui vibrant à l’infini, se prolonge totalisant, étouffant, dévorant tout. C’est le thème de The Age Of Adz. L’art naïf est souvent étouffant !
Plus sobre, mais pas si loin, regardez les statues de Le Bernin et l’art baroque, quand l’émotion se poursuit en plis et replis infinis qui irriguent le monde.

L’extase de Sainte Thérèse (1647–1652) – Le Bernin

La crise, la maladie ? En 2010, Sufjan sort un EP tonitruant All Delighted People, puis très rapidement le gonflé, l’enflé The Age Of Adz. « Je portais le fardeau du poids conceptuel de mes albums précédents. Je voulais être direct, et c’était donc nécessaire de faire les choses différemment. Age of Adz est bien plus personnel, parce que je n’avais pas de direction précise, je m’en remettais à mes propres instincts, mes propres impulsions émotionnelles. »

Le naïf y devient primitif, grossier, intégrant du gros traits épais d’un goût qui écœure son indé ! « Pouah ! Pop’ulaire à ce point ?!!… » Comme souvent avec les naïfs primitifs, le trait musical est surajouté, vibrant à l’infini, se prolonge totalisant, étouffant, dévorant tout. Sufjan met ici en musique l’artiste primitif Royal Robertson. Ses toiles, délirantes vues du monde, heu… carrément de l’univers, trop incertaines dans leurs manières, défilent sur scène, au milieu de danseuses à plumes, de musiciens en costumes fluo, de jets de confettis… ! Chaque grain, chaque timbre, épais, clinquant n’épargne aucune distance et vient prendre au corps, vibrant, enveloppant, embrassant, collant ! L’hystérie, le spectacle sont total ! Chaque idée surlignée à l’infini innerve le corps, jusqu’au rejet absolu ou… la dépendance totale !… Les touchés ne sont plus tout à fait eux-même. Personne ne peut sortir indemne d’une expérience pareille ! Un final de 25 mn ! Impossible soul…

 

 

En 2010, Sufjan rend donc cet hommage violent, poignant à Royal Robertson, artiste, schizophrène comme la mère de Sufjan. Celle-ci, Carrie, meurt en 2012. Question : le Carrie & Lowell qui va suivre est-il véritablement LE premier hommage musical de Sufjan à sa mère ?
Primitif… L’art est aussi brut que ne l’est sa réception. L’artiste Sufjan, non schizophrène lui, peut-il s’arroger le droit d’être aussi primaire ? Comment celui qui est vécu au Royaume de l’Indé, comme le Prince de la sincérité et du bon goût, a-t-il pu se laisser aller à ces traits aussi grossiers, cette électronique aussi factice ? Le rêve d’un Royaume pop/folk boisé est en péril…  Lui dont on attendait tant, promis au trône… Tandis que les forces se sont peut-être déjà un peu déplacées vers des paradis plus immédiats…

« Sufjan The Age ». Ce garçon condamné à aimer, se met à aimer comme un dingue, un fou, quitte à être un peu moins aimé. Peut-être abandonne-t-il ici une certaine naïveté, celle « qui trop embrasse mal étreint » ?

 

* * *

Et puis Carrie & Lowell.

La disparition, la distance, la retenue, s’inscrivent en creux. Est-il raisonnable de reprocher à cette musique ce qui lui manque ?… Sufjan chante-t-il ou parle-t-il ? Bien souvent il raconte, et peu à peu, l’émotion le gagne, malgré lui :

« Somewhere in the desert there’s a forest
And an acre before us
But I don’t know where to begin
But I don’t know where to begin
Again I’ve lost my strength completely, oh be near me,
Tired old mare with the wind in your hair »
Extrait de Death with Dignity.

De bon goût ou non, l’orchestration très présente dans la musique de Sufjan, apparait ici absente, rompant particulièrement avec l’enflement de The Age. Et puis, cette tension, ce déséquilibre, appelés par un vide… Les chœurs des premiers Sufjan boisés et l’instrumentation, tout faisait corps dans une orchestration homogène, sans écart spatial. La plupart des morceaux de Carrie & Lowell joue d’une dramatisation entre un avant-plan, avec la voix Sufjan et quelques instruments, et un arrière plan lointain, aux sons sans attaque, chœurs ténus. Remontent alors de façon théâtrale, des textures sans aspérité, aériennes, lisses électroniques. Ces timbres nous échappent autant que ceux de The Age nous prenaient à la gorge. La discontinuité entre les deux mondes s’étale aussi temporellement, au long du morceau. Un arrière monde fort, enfoui, remonte inexorablement, ou apparait en fin de morceau sans le résoudre, décalé, inquiétant. La distance n’est pas abolie, rien n’est résolu. Le Royaume des premiers albums de Sufjan n’est pas retrouvé. La tristesse est nue, sans sa bonne volonté, sa naïveté. Pas de révolte ouverte, non, une douceur est bien toujours là. Mais elle est souvent violence rentrée.

 

 

Comment cet album, écouté les deux premières fois discrètement en bossant, m’a littéralement pété à la gueule ! M’obligeant à m’arrêter plusieurs fois pour affronter des débuts de spasmes, de tremblements… Sans rien connaitre de Carrie, ou de Lowell…
Bien sûr, les traces de l’hystérie ressentie avec The Age Of Adz, enfouies en soi, expliquent cet hyper sensibilité quasi immédiate. Mais aussi la dramatisation simple et répétée de Sufjan qui creuse cette distance tout au long de l’album avec une obstination qui n’est plus seulement douce et gentille.
Prenez éventuellement le temps de lire les textes. Faut-il imposer une distance à sa douleur ? Fallait-il aussi pour Sufjan poser une autre distance, répondant à celle qui lui fut imposée enfant ? Lorsque aimer est rendu si complexe, Sufjan pouvait-il laisser la passion l’emporter ?

La distance exprimée par la musique de Sufjan, est multiple. Il y a celle du manque par rapport à l’être perdu. Celle aussi, dramatique, imposée par la mère à Sufjan enfant. Celle encore de la retenue, de la douceur, de l’enrobage de ses émotions, propres au naïf. Et puis aussi la distance imposées par les sentiments plus troubles que Sufjan a pu éprouver par rapport au comportement de sa mère, ou à son propre comportement ensuite, vis-à-vis d’elle… Le deuil est plus global. Ce qui faisait monde chez le premier Sufjan, ces grands sentiments unifiants, jusqu’à envahir avec violence et démesure The Age, ce monde là aussi est en partie en deuil.

Ayant brisé en 2010 la forme douce, aimable, « Sufjan Carrie » ne questionne-t-il pas cette fois avec une infinie douceur, son devoir même d’aimer ?
Le naïf s’est-il, par cet hommage, un peu délié de sa condamnation à aimer ?

Est-ce bien le même bonhomme qui a grandi ici, naïf, primitif, toujours en devoir d’amour, artiste qui donne, partage ?
Dans notre attente de Sufjan, avons-nous grandi ? Où sont passés le Royaume boisé, son Prince, notre Gershwin et nos idéaux ?

Aujoud’hui, Sufjan nous parle tout simplement de lui.
Oui, Sufjan nous t’aimons.

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* * * *

À Jacqueline et Raymond !
Avec mes remerciements à Next sur next.musicblog.

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3 commentaires

  1. Cool les visiteurs ! Merci à vous deux.

    M. Kissability avons-nous enfin l’honneur de fêter votre grand retour sur le Net ? 😉
    « Trop long »… Acht bien vu !… M’enfin, bien sûr, vous ne dites rien par contre sur les 2 000 pages de « Guerre et paix »  !… (tu parles d’un titre inadapté !…) Ayez au moins le courage d’aller le dire en face à ce Léon Tolstoï !

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