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Les Illustres Inconnus Des Années 90 : Th’ Faith Healers part 2

Ecrit par Jism

FaithHealers

Il faudra attendre un peu plus d’un an pour que le groupe donne suite à Lido. Problème de timing ? Ont-ils laissé passer trop de temps entre les deux albums ? Allez savoir. Toujours est-il qu’Imaginary Friend sort en octobre 1993 dans une belle indifférence générale. Il y a bien ici et là des chroniques, tiédasses pour la plupart, mais celles qui le portent aux nues se comptent sur les doigts d’une main.

Pourquoi ? Parce que la claque infligée par Lido n’a plus lieu d’être. Parce que l’urgence n’est plus là, la sécheresse non plus, évacuée également cette impression de suffocation ou encore le fait de trancher dans le vif, d’élaguer les chansons à la tronçonneuse, en fait il ne subsiste plus rien de la spécificité de Lido si ce n’est un sérieux coup de mou en comparaison à son aîné.

Pourtant il n’en est pas moins important, sinon plus indispensable encore que Lido. Ok, les guitares ont pris un peu d’embonpoint, se font moins incisives mais les pseudo-musiciens et véritables fous furieux psychopathes que sont Th’ Faith Healers se sont mués en pervers tout en conservant leurs anciennes pulsions.

Il en résulte donc un groupe monstrueux, pervers et dangereux, maîtrisant comme personne l’art de mettre la tension en musique et de saloper les mélodies les plus innocentes.

Là où Lido était une relecture sans concessions du NoiseRock, Imaginary Friend s’en prend lui à la Pop. Tout au long de l’album le groupe se fait présentable, utilisant des fields recordings (chants d’oiseaux, porte qui grince), usant d’arrangements « jolis » (les clochettes ou l’orgue sur Sparklingly Shime) et même apaisants (les bruits extérieurs sur Curly Lips), poussant le vice jusqu’à utiliser des arpèges et des guitares claires. Mais, parce qu’il y a toujours un mais, quand une chanson débute normalement, pop song légère et innocente (Kevin, Heart Fog, Curly Lips), quand l’acoustique s’invite, à chaque fois le répit est de courte durée, la tronçonneuse revient  trancher dans le vif de la normalité.

Parfois le naturel, celui d’un autre temps où les guitares étaient abrasives, revient également, en témoigne l’urgent et tendu See-Saw, semblant tout droit sortir des sessions de Lido. Parfois, au détour d’une chanson, c’est un sentiment d’inquiétude qui vous prend à la gorge, vous oppresse, vous rend littéralement parano avec cette impression d’être la cible d’une course-poursuite en pleine forêt, de laquelle vous ne vous échapperez probablement pas (le grandiose et hautement flippant The People ou la mise en musique de la pensée Sartrienne l’enfer c’est les autres). Le groupe a beau chercher à être présentable, aérer sa musique, l’ouvrir sur les grands espaces, rien n’y fait, ce qui compose son ADN, ce son si particulier, un poil plus épais et non moins dégueulasse que sur Lido, emporte tout sur son passage. Et ce n’est pas le drone quasi parfait d’Everything, All At Once, Forever, morceau qui clôt Imaginary Friend, qui prouvera l’inverse, bien au contraire.

Everything, c’est Th’ Faith Healers au sommet de son art, soit vingt minutes d’hypnotisme malsain, dans lequel le groupe prolonge le trip sous acides qu’était Spin 1/2 sur Lido (plutôt en descente qu’en montée, les tripes sérieusement secouées par un spleen tenace),  y joue de la scie circulaire infinie, utilise le principe de la vis sans fin pour nous engluer dans une transe opérée par des sorciers du son, répétant ad libitum le même psaume et pourtant capable de faire évoluer le morceau, de l’élever vers un climax tensionnel impressionnant.  En dépit de son excellence, Imaginary Friend sera fraîchement reçu à sa sortie et finira par être, comme on peut s’en douter, un échec commercial des deux côtés de l’Atlantique. Par ailleurs, en parlant des deux côtés de l’Atlantique, petit conseil : si vous ne l’avez pas encore, procurez-vous Imaginary Friend version US,  il contient en bonus Everything…Dub Edit sorti en promo seulement pour l’Angleterre.

Le groupe retourne sur la route mais le cœur n’y est plus. Après une tournée américaine, en première partie des Breeders et de Jon Spencer, le groupe, pensant être allé au bout de ce qu’il avait à donner, annonce sa séparation moins de six mois après la sortie d’Imaginary Friend.

Roxanne Stephen retourne étudier l’art, Tom Cullinan forme un nouveau groupe, Quickspace, Joe Dilworth troque ses baguettes contre ses appareils photos et Ben Hopkin abandonne la basse pour reprendre ses tronçonneuses.

Fin de l’histoire alors ?

Pas complètement.

Il faut savoir que le groupe, en quatre ans d’existence, a titillé plus qu’à son tour les portugaises de John Peel, les désensablant au papier de verre cinq fois pendant leur courte carrière. Excepté la première Session, enregistrée le 24/03/1991 et commercialisée en 1992 sous la forme d’une compilation (Too Pure-The Peel Sessions) sur laquelle Th’ Faith Healers partageait la vedette avec Pj Harvey et Stereolab, aucunes des Peel Sessions n’avaient été éditées sous forme physique. En 2005, Ba-Da-Bing, label américain spécialisé dans les rééditions de qualité et loin d’être sourd, s’est mis en tête de les rééditer.

Ce sera chose faite en 2006 avec une compilation que l’on pourra objectivement qualifier d’indispensable. Sur les seize titres présents, on y retrouve bon nombre de morceaux connus dans des versions plus softs (Curly Lips), d’autres plus rêches (Reptile Smile), on découvre également un groupe capable de reprises pour le moins surprenantes, à mille lieues de leur univers (le Without you de Harry Nilsson mais surtout l’excellent SOS d’Abba), quelques inédits, de qualité, faisant partie d’un hypothétique troisième album (Serge, le francisant Ohh la la et New Number Two) et nous amenant à regretter amèrement la dissolution précoce du groupe. A cette occasion, le groupe se reforme, sillonne de nouveau les routes pour une courte tournée passant par Berlin, Londres et cinq dates aux Etats-Unis. En 2009, le ATP festival les invite pour deux dates. Depuis, sans que le groupe ne se soit réellement dissout, c’est silence radio.

Pour le coup, fin de l’histoire.

Passons maintenant à la justification :  pourquoi écrire un si long papier sur un groupe dont on n’entend plus parler depuis cinq ans, pourquoi choisir de le mettre en avant quand il n’y a aucune actualité à son propos ? Parce  qu’il a tout de même été la première signature du meilleur label Anglais du monde de la musique internationale de la terre  au début des années 90, Too Pure (label qui abritait PJ Harvey, Stereolab, Moonshake, Pram, Long Fin Killie, Seefeel et Laïka), n’en déplaise à Creation4AD ou encore Warp. Parce qu’en quatre ans d’existence et avec seulement deux albums à son actif, Th’ Faith Healers a marqué de son empreinte le rock anglais (et même au-delà) des années 90 tout en restant fidèle à lui-même, droit dans ses bottes.

D’abord en cultivant une certaine esthétique visuelle (qui peut paraître d’un goût douteux certes mais faisant partie intégrante de leur identité), corrélée à une esthétique musicale unique : Th’ Faith Healers c’est une façon singulière de faire du rock, sans compromissions, avec un son acquis dès le premier EP qu’ils ont par la suite façonné, sculpté, peaufiné pour parvenir à un résultat souvent dérangeant, parfois séduisant et toujours surprenant.

Mais surtout en n’étant pas seulement un groupe mais une véritable entité. Th’ Faith Healers ce n’est pas qu’un leader (bien que ce rôle aurait pu logiquement échoir à Tom Cullinan) que trois autres gus acceptent de suivre selon ses humeurs, ce sont quatre identités fortes, sur la même longueur d’ondes, tellement phagocytées par un son à nul autre pareil que la bataille d’égo en devient strictement impossible.

En somme, le groupe pourrait décliner sa musique sur tous les styles, il ne parviendrait à faire qu’une seule  chose : du Th’ Faith Healers.  Ce qui explique qu’au bout de quatre ans Tom Cullinan et ses acolytes aient préféré splitter qu’être prisonnier d’un son et devenir la caricature d’eux-même. Bref, en plus d’être excellents,  ils ont aussi oublié d’être cons.

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Toujours est-il que ce groupe sur-mésestimé reste une anomalie dans le rock Anglais des années 90, arrivé trop tôt pour connaître le succès (Moonshake avait, selon les boss de Too Pure, plus de potentiel. Il a donc fallu sacrifier un groupe. Avec le recul, le résultat est quasi identique, mais bon…), ayant une personnalité trop affirmée, pour ne pas dire spéciale, pour qu’on puisse s’y identifier, une musique trop intransigeante et barrée pour pouvoir fédérer (on n’est clairement pas chez Oasis ici),  ils n’étaient simplement  pas là au bon moment.

Leur trajectoire rappelle quelque part celle des Allemands de Can, seul groupe auquel on peut rattacher Th’ Faith Healers et ayant de nombreux points communs avec eux : une conception quelque peu particulière de la musique entre Pop, Rock et Expérimentations barrées. Un goût pour les chemins de traverse les plus chaotiques et surtout au bord du précipice, c’est bien plus fun.

Et enfin le fait de penser que la musique se suffit à elle-même pour déranger et faire réfléchir l’auditeur, pas besoin de message pour ça, on est ici dans le domaine de l’instinct, pas l’intellect. Des points communs certes mais aussi quelques différences : Can est arrivé en terrain vierge, ayant tout à inventer, d’où l’aspect novateur que n’aura pas Th’ Faith Healers (même si l’esprit qui anime le groupe en fait le descendant le plus crédible des Allemands jusque là) et Th’ Faith Healers a eu la lucidité d’arrêter au bon moment, prenant à la lettre le principe de Neil Young sur Hey Hey My My : it’s better to burn out than fade away.

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Il n’empêche, avec le recul, j’ai beau chercher dans les années 90 un groupe (autre que Quickspace) ressemblant  de près ou de loin à Th’ Faith Healers, à part  Long Fin Killie pour la prise de risque inconsidérée et peut-être Bardo Pond, pour lequel le mur du son bien épais et dégueulasse d‘Imaginary Friend a du laisser quelques traces indélébiles sur celui des Américains, je ne vois personne jusque là. Raison de plus pour en parler longuement et remettre en lumière la carrière météorique d’un groupe à part, en train d’acquérir, à mesure que le temps passe, le statut plus que justifié de groupe culte.

Ne me remerciez pas.

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