Littérature Francophone

Thierry Marignac, « Fasciste » : le roman purgatoire

Ecrit par Velda

Marignac

Si vous n’aviez pas l’âge d’acheter des livres en 1988, vous avez une bonne excuse. Dans le cas contraire, vous êtes impardonnable. Et pourtant, la vie vous donne une deuxième chance. Dans le cadre d’une nouvelle collection, Hélios noir, les éditions ActuSF rééditent ces jours-ci un roman qui valut à son auteur, au moment de sa publication chez Payot, la vindicte de ses confrères. Republié un an plus tard par Presses Pocket, ce livre maudit restera sinon confidentiel, du moins… discret. Son titre : Fasciste. Son auteur : Thierry Marignac. Fasciste. Un mot qui résonne étrangement dans nos petites têtes maintenant habituées à la banalisation d’une certaine extrême-droite. Un mot qui, au moment de la sortie du livre, ressemblait à une sorte de blasphème.

Donc, Fasciste raconte à la première personne comment Rémi, jeune homme de bonne famille, amateur de rock, prend un plaisir certain à faire son service militaire. A une époque où pour la plupart des garçons, ça ressemblait plutôt à une certaine idée de l’enfer. Sauter en parachute, crapahuter, se taper des entraînements physiques ultimes, apprendre à se battre, obéir aux ordres de ses supérieurs, Rémy y trouve son compte. Une fois ses classes terminées, il se retrouve ordonnance d’un officier. La planque. L’officier, qu’on appelle Lieutenant, a le bon goût d’avoir une très jolie soeur blonde et efflanquée, Irène. Il milite dans un parti d’extrême-droite. Rémi va à la fac, un peu, part mollement à la chasse d’une licence. Il parle anglais, son père dirige un cabinet de traduction prospère. Le voilà, le destin tout tracé : travailler avec papa, tranquillement. Mais Rémy a le sang qui bouillonne. Le souvenir d’Irène, son corps, ses mouvements maladroits, et puis l’ennui, le manque, Dieu (et l’auteur) sait quoi encore… Rémi fonce droit devant. Prend des coups, les rend. S’offre au passage un séjour dans une Irlande en pleine tourmente pour y accompagner un universitaire qui n’en reviendra pas et, au passage, rendre une visite de politesse au révérend McCluskey, patron du National Front. Retour à Paris, retour au Front. Manœuvres, trahisons, adrénaline, désir, boxe, être fasciste n’est pas de tout repos.

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Thierry Marignac, juin 2015 (photo by Velda)

M. Marignac nous raconte une vie qui n’est pas la sienne, mais aussi une période et des lieux qu’il connaît bien, une atmosphère engluée dans une morale de gauche majoritaire, avec son orthodoxie et ses chaînes, la pesanteur d’une vie politique sans passion, et il fait peur. Car au bout du compte, à force de le suivre et de partager on finit par comprendre Rémy, par reconnaître qu’il n’est pas un monstre, et c’est insupportable. Il raconte les jeunes gens riches, leurs nuits enfiévrées d’alcool. Il raconte l’inanité vertigineuse des idéologies en présence : « Le grand avantage des giscardiens en bas âge tient à leur doctrine : elle est inexistante – le libéralisme. Elle n’a aucun fondement historique. Elle engrange, à toute vitesse, ce qui se pense de nouveau, ou d’apparemment nouveau. » Il raconte aussi le désir (l’amour ?). Comme ça, par exemple : « J’ai l’impression d’avoir connu une de ces blondes expertes aux yeux clairs capables de me mettre à genoux, puis de faire rayonner, dans ma poitrine, une sorte d’enfant très léger qui ne se montre pas souvent. » Notre minute racoleuse : contrairement à beaucoup d’auteurs qui ont du mal à se sortir des scènes de sexe sans provoquer, au mieux la gêne, au pire l’hilarité chez leurs lecteurs et surtout leurs lectrices, M. Marignac a un don certain pour parler de la chair, de la peau, des corps.

Le texte va vite, l’histoire avance, et nous avec. Thierry Marignac écrit dense, rapide, précis, construit.  Avec un style qui sait quand il faut faire brutal et quand on peut laisser entrevoir sa sensibilité, comme un morceau de peau dévoilé par un drap repoussé, il emmène son lecteur derrière lui, sans jamais se retourner pour vérifier qu’il est toujours là. Pas d’inquiétude, on est toujours là. Et on en redemande.

Lire ici la chronique de Milieu hostile, du même auteur, paru chez Baleine en 2011, quand on ne parlait pas encore de l’Ukraine. C’est le moment où jamais de découvrir ce roman brûlant et lyrique.

Retrouvez l’auteur en interview dans les jours qui viennent chez Addict-Culture !

Thierry Marignac, Fasciste, collection Hélios noir – ActuSF

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