Les Inédits Littéraires

« Une fille aux pieds nus » d’Olivier Paquet

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Aujourd’hui, nous partons au Japon avec Une fille aux pieds nus d’Olivier Paquet, une nouvelle publiée dans le recueil Faux-Semblance, paru en 2017 aux Éditions L’Atalante dans la collection La Dentelle du cygne. Un récit sensible, aux effluves de fantastique, où l’on suit la jeune Hikaru, égarée au milieu des décombres de sa ville tout juste frappée par un tsunami. Un texte empreint d’humanisme et d’espoir où se révèle un grand auteur.

« Une fille aux pieds nus » d’Olivier Paquet

La fumée collait au sol, enveloppant les ruines calcinées d’un garage. Les plaques du toit se gondolaient sous l’effet de la chaleur, rongées par une gangrène noire. Tout s’était effondré, emporté. On voyait encore le visage souriant d’un personnage dessiné sur une planche de bois trempée. Son accueil poli paraissait dérisoire dans cette atmosphère dévastée, puante.
Plus aucune voiture alentour.
Plus aucune place pour se garer.
La ville entière avait disparu dans un amas de débris, avalée par la mer, et digérée, recrachée au même endroit. Il n’avait pas fallu plus de vingt minutes pour raser les maisons, détruire les bâtiments centenaires, dans un fracas de briques et de bois. Vingt minutes de chaos au son des sirènes et des haut-parleurs égrenant des conseils de sécurité. L’eau, noire et dense, s’était infiltrée dans les rues, pourchassant les mini-vans qui tentaient de la fuir. Le flot avait grossi, monté, accéléré, comme un torrent rugissant, jusqu’à saper les fondations, déplaçant le konbini du quartier, engloutissant ses rayons plein de riz et de nouilles instantanées, balayant tout, y compris les murs. La cité s’était brisée dans un tonnerre de craquements, dépecée par une lame à l’acier sombre et aux reflets d’écume.
La ville avait un nom, qui symbolisait la campagne au bord de mer, bien loin de la furie de Tokyo, sans point commun avec la mégalopole réputée pour ne jamais dormir. Quand l’été venait, les touristes envahissaient l’endroit, le noyant par cars entiers.

En plein milieu d’une route, juste à côté d’un poteau électrique déraciné par la mer, une jeune fille pleurait. Ses cheveux tendaient vers le roux, et sa tête dépassait à peine du col de fourrure de son manteau noir. Dans l’atmosphère froide de cet après-midi d’hiver, elle avait serré ses bras sous ses cuisses nues. Où était-elle lorsque le tremblement de terre avait secoué sa vie ? Peut-être chez elle à se poser des faux ongles rouge carmin, peut-être dans un magasin de vêtements à choisir un nouveau short, plus court que celui qu’elle portait actuellement. Quand elle ne pleurait pas, la jeune fille triturait son téléphone portable, mais tous les relais avaient disparu. Il ne restait qu’elle au milieu des décombres, couvertures enroulées autour de panneaux retournés, meubles éventrés, vêtements déchirés accrochés aux débris, morceaux de polystyrène voletant.
Le silence étouffait les sanglots de la jeune fille, la coupant du monde plus sûrement que le réseau de téléphonie mobile hors service. Il lui avait sans doute fallu de nombreuses heures pour atteindre cette route en marchant, juste pour s’apercevoir qu’au-delà des ruines il n’y avait que d’autres ruines, quasiment aucun bâtiment debout. Alors elle s’était arrêtée, avait enlevé ses bottes et s’était assise pour pleurer, les pieds nus sur le bitume. Il lui fallait prendre ce temps pour supporter la désolation tout autour. Et ensuite, où aller ?
L’odeur de la mer était insupportable, un mélange d’iode et de boue, de rance et de fétide, des effluves de gasoil aussi. L’air s’était imprégné de tout ce que l’eau avait effacé, comme s’il avait fallu laisser une trace de ce vol. Pas la peine de s’enfuir, les preuves étaient là, dans des bouts de bois, des rideaux, des fenêtres éclatées. Impossible de déterminer si la forme brune près d’une carcasse de Prius était humaine ou un mélange de parkas et de chemises. On ne voulait pas savoir ou on savait trop bien. Inutile d’en avoir la confirmation. Les odeurs dans l’air trahissaient le crime commis par la mer.

Pourquoi s’était-elle levée, cette fille aux pieds nus, rangeant son portable dans une poche de son manteau avant d’enfiler ses bottes ? Elle ne croyait pas au courage, mais, rejetée par la mort, elle devait bouger. La peur l’étreignait toujours, la faisant trembler beaucoup plus sûrement que le froid. Au fond d’elle, il lui paraissait nécessaire de partager son angoisse. Trouver quelqu’un d’autre qui avait survécu, pas un sauveteur, plutôt un individu capable de ressentir ce qu’elle vivait. La marche n’était ni pénible ni agréable, juste une mécanique de l’esprit et du corps. Arrivée à un croisement, la fille s’était demandé si elle devait se diriger vers Takayanagi à l’ouest, ou Kozukahara, à l’est. Vers la montagne ou vers la mer ? Son instinct lui disait de passer sous le chemin de fer de la Sendai-Tobu et de remonter la nationale jusqu’à la mairie de Natori, mais les longues étendues planes la terrorisaient. Le désert de boue qui la séparait des habitations épargnées par le tsunami représentait
un obstacle de solitude infranchissable. La jeune fille ne souhaitait pas être sauvée, elle voulait trouver un être vivant dans ce chaos.
Elle se dirigea vers la mer.
« Ooooooooi ! Oooooooi ! »
Ce long cri d’appel produisit une savoureuse sensation de chaleur, bien plus que les rayons de ce soleil inutile. Au loin, quelqu’un s’époumonait. La jeune fille ne se précipita pas tout de suite, elle savoura ce son qui la guidait.
« Oooooi ! Sanshirô ! Sanshirô ! »
Elle trouva l’homme au milieu des décombres d’un petit immeuble de deux étages qui devait servir de bureau, à en juger par les enseignes cassées en deux, pendues au toit. Appuyé contre le mur, l’individu à la casquette bordeaux et au blouson de baseball tentait de se frayer un chemin dans une montagne de planches enchevêtrées, mélangées à des bidons de plastique et des armoires métalliques. Tous les deux mètres, il criait de nouveau : « Ooooooi ! Sanshirô ! »
Puis il baissait la tête, regardait ses chaussures et cherchait un nouveau point d’appui stable. La jeune fille s’approcha prudemment.
« Monsieur ? »

L’homme ne se retourna pas tout de suite. Il chercha son équilibre avant de pivoter. Pendant une longue seconde, si longue qu’elle suspendit le temps, le silence unit les deux rescapés, les paralysant net. Aucun ne s’était préparé à croiser le chemin de l’autre, et l’horreur stupéfiante qui les habitait depuis le tsunami ne leur donnait aucune première phrase à la hauteur de ce qu’ils ressentaient. La langue les trahissait en s’enfuyant comme un courant d’air. L’homme se racla la gorge :
« Tu viens d’où ?
— Je ne sais plus trop, j’étais dans le quartier de Sawame. Je crois. C’était si sombre.
— J’arrive de plus loin, là-bas. (Il désigna un point au-delà de la ligne de chemin de fer.) Mon fils travaille ici. »
La jeune fille se contenta de hocher la tête. L’homme pivota de nouveau et continua d’avancer en criant. Depuis combien de temps appelait-il ? Il avait progressé de quatre ou cinq mètres, et, vu sa vitesse, il lui fallait bien dix minutes pour faire vingt centimètres sans tomber. Son pantalon de toile, maculé de boue, montrait qu’il s’était plusieurs fois fait piéger par le sol de débris. En tout cas, il criait le nom de son fils depuis plusieurs heures, c’était certain.
« Je m’appelle Hikaru, monsieur ! »
L’homme tourna juste la tête, cette fois, mais dans son regard la jeune fille comprit qu’il la regardait enfin.
« Fukuda. Des gens m’ont appris qu’il y avait des secours au collège du quartier Yuriage. Tu devrais y aller.
— Et vous, monsieur ?
— Je t’ai dit, mon fils travaille ici. Il s’occupe des serres tout autour. »
Sur sa gauche, des armatures de métal et de larges morceaux de bâches en plastique hérissaient le sol derrière l’immeuble. Il ne subsistait plus grand-chose de ces fameuses serres, mais quelques-unes avaient résisté de l’autre côté de la route.
« Monsieur Fukuda, votre fils est forcément allé au centre de secours. Il n’est pas resté ici.
— C’est un gentil garçon. Au lycée, il aidait toujours les gens en difficulté. Il est comme ça. »
Hikaru ne savait pas pourquoi elle insistait. Elle ne connaissait pas cet homme, et dans d’autres circonstances elle aurait juste dit qu’il s’agissait d’un timbré. Pas aujourd’hui. Sans réfléchir, elle ôta ses bottes et, pieds nus, grimpa sur l’amas de planches. Elle pouvait mieux sentir ses appuis de cette façon.
« Hé petite, ne fais pas ça ! Tu vas te faire mal. Ça peut s’écrouler.
— Je ne suis pas lourde, monsieur. Ça ira.
— Il ne faut pas venir. »
La jeune fille n’écoutait pas, progressant rapidement au milieu des armoires et des bidons, quasiment à quatre pattes. Elle savait qu’elle devait rejoindre cet inconnu, pas pour son bien à elle, mais pour son bien à lui. Arrivée à sa hauteur, elle lui toucha le bras. Il sursauta, mais ne se fâcha pas.
« Votre fils est parti pour le centre de secours. Il n’y a plus personne ici, monsieur Fukuda. Je vous en prie ! »
L’homme ôta sa casquette et gratta les cheveux gris à l’arrière de son crâne dégarni. Il devait avoir une cinquantaine d’années, on devinait qu’il travaillait au port en voyant ses mains épaisses à la peau rugueuse. Son visage était usé, autant par la fatigue que par des années de travail au soleil. Dans son regard, on discernait un léger flou qui inquiétait Hikaru.
« Tu as quel âge, petite ?
— Vingt ans. »
L’homme hocha la tête, pensif.
« Vingt ans, alors.
— Oui. Monsieur, il peut y avoir un autre tremblement de terre, l’immeuble peut s’effondrer.
— Tu as de la famille ici ?
— Je viens d’un village dans les montagnes.
— Ma mère habitait Miyamae. Je n’y vais plus.
— Il faut partir, monsieur Fukuda.
— Vingt ans. »

Tout en prononçant ces mots, l’homme fit demi-tour et se dirigea vers la route. Il hésitait plus qu’Hikaru, prenant toujours appui contre le mur à sa gauche, mais ses pieds se posaient avec fermeté, sans regret. Quand la jeune fille et lui quittèrent les décombres, Fukuda regarda au loin puis s’exclama : « C’est une grande catastrophe. »
Après avoir remis ses bottes, Hikaru accompagna Fukuda le long de la route en direction du centre de secours. Ils apercevaient le large toit bleu turquoise du collège qui illuminait les ruines comme un flambeau. Le flou du regard de l’homme avait disparu ; il marchait d’un pas vif, obligeant presque Hikaru à courir pour ne pas se laisser distancer. Il s’arrêta net quand ils passèrent à côté d’un petit chalutier abandonné par les flots dans un champ de boue et de cartons. Le bateau avait été planté dans le sol, debout, et ses flancs blancs étincelaient. Seules les vitres du poste de pilotage avaient explosé, tout le reste semblait en parfait état. Il ne reprendrait jamais la mer, ce navire.
Fukuda était en train d’inspecter les hélices entièrement pliées en deux quand un bruit métallique alerta Hikaru : le cliquetis d’une chaîne de vélo. Deux survivants venaient à leur rencontre, une femme et un homme poussant une bicyclette à côté de lui. Ils avançaient lentement, devant se frayer un chemin entre les poteaux arrachés et les panneaux renversés. Fukuda rejoignit la jeune fille et agita la main au-dessus de la tête en direction du couple qui arrivait.
« Ueda ! »
La femme ne réagit pas, mais l’homme au vélo leva lui aussi la main en criant : « Fukuda ! Tu es là. Je pensais que tu étais au port.
— Je ne travaillais pas aujourd’hui. Et vous ?
— Chiyo devait aller à l’hôpital Shakaihoken pour renouveler une ordonnance.
— Vous n’étiez pas à Shiromaru ?
— Non. Il ne reste plus rien là-bas. Plus rien du tout.
— Ah.

Fukuda hocha la tête, perplexe. Pendant ce temps, la femme d’Ueda s’était tournée vers Hikaru et la regardait d’un air appuyé. Hikaru, gênée, recula d’un pas, mais l’épouse insista et lui tendit une photo : « Dis, as-tu vu ma sœur ? »
L’image en noir et blanc montrait une jeune femme en kimono de la fête de l’Obon. On distinguait parfaitement les
motifs floraux du tissu sur ce cliché pris dans une échoppe installée pendant le festival, comme il en existait vingt ou trente ans auparavant. Impossible de reconnaître qui que ce soit.
« Madame, je…
— C’est ma sœur, tu sais. Tu l’as vue ?
— Je ne pense pas, je suis désolée.
— Tu me le dirais si tu l’avais croisée, n’est-ce pas ? Elle vivait ici, je la cherche.
— Oui, madame, je vous le dirais.
— Très bien, petite, préviens-moi dès que tu la vois. Elle a une grande maison aussi. Tu n’oublieras pas ?
— Non, non, je m’en souviendrai.
— Chiyo, supplia le mari, laisse-la tranquille. Elle ne connaît pas ta sœur.
— Mais si elle la trouve, elle nous avertira. C’est une gentille fille.
— Oui, sûrement. Allez. »
L’homme au vélo se tourna en direction de Fukuda, qui enleva sa casquette et se frotta le cou. Il hocha la tête, l’air désolé, et M. Ueda haussa les épaules. Ils restèrent ainsi tous les deux, face à face, échangeant des bouts de silence ponctués de regards entre compassion et résignation, puis M. Ueda dit au revoir à Fukuda. Doucement, il attrapa sa femme par la taille pour la faire avancer. Son geste montrait une immense tendresse, un peu ridicule pour un homme de cet âge, mais Hikaru y vit l’expression d’une grande dignité. Le couple s’éloigna, accompagné par le bruit de la chaîne qui cliquetait.
« Monsieur, c’est une vieille photo, je ne sais pas comment est la sœur de cette dame maintenant. »

Fukuda continuait de regarder les Ueda qui longeaient un muret à moitié détruit. Il se tourna vers Hikaru en réajustant la casquette sur son crâne : « Cette sœur est morte y a vingt ans.
— Alors…
— Les Ueda ont une fille qui a une maison près du port, avec son mari et ses enfants. »
Hikaru ne répondit rien, se contentant de regarder Fukuda.
Il haussa les épaules : « C’est une grande catastrophe. »
Une longue ligne droite menait vers le collège du quartier de Yuriage, traversant une vaste étendue désertique parsemée de maisons miraculeusement épargnées. Un autre chalutier trônait au sommet de l’amas rocheux qui avait fait jadis la fierté d’un parc devenu un amas boueux en trois minutes. Le vent humide et pénétrant glaçait la peau, faisant frissonner Hikaru, mais la présence de Fukuda la rassurait. Il finit par expliquer qu’il venait du centre de Natori où il vivait avec sa femme. Quand le tremblement de terre s’était déclenché, ils étaient sortis de la
maison, en même temps que les voisins, et s’étaient allongés sur le sol, paniqués. À la première alarme, tout le monde avait tourné son regard vers la côte. Le faux plat du quartier ne permettait pas de voir au-delà des premiers immeubles, mais un silence épouvantable avait envahi l’atmosphère, faisant taire les oiseaux. Après un quart d’heure, M. Fukuda avait pris la décision de retrouver son fils, laissant sa femme à la maison au cas où.
« Et maintenant ? demanda Hikaru.
— Le collège est proche.
— Les relais téléphoniques ont sauté, je n’ai pu contacter personne.
— Les secours doivent organiser tout ça. Tu pourras appeler ta famille.
— Peut-être, oui. »
La jeune fille n’en dit pas plus tandis que le couple avançait sur la route en zigzaguant parmi les débris. Le toit bleu du collège continuait d’illuminer le paysage, on distinguait bien maintenant les deux étages avec leurs fenêtres intactes. Des camionnettes blanches semblaient bouger autour, mais Hikaru n’y puisait aucun réconfort. Elle détourna le regard et avisa une forme mouvante près d’une porte, dans un chemin sur la gauche.
« Monsieur, il y a quelqu’un par là ! »
Fukuda plissa les yeux avant de baisser la visière de sa casquette comme si cela pouvait l’aider à mieux voir.
« Vous les jeunes ! T’as une aussi bonne vue que mon fils. »
Hikaru se dirigea vers la personne qu’elle avait repérée. La vieille femme, accroupie, se tenait à une rambarde métallique, le dos contre une porte en bois massif restée intacte, montants compris. Elle portait une robe de chambre gris sale mais ne paraissait pas blessée, juste épuisée.
« Oba-san ! Vous allez bien ? »
La vieille femme fixa Hikaru. Elle sourit mais son regard semblait éteint.
« Ça va, ça va, jeune fille. Je ne retrouve plus mon trousseau.
— Quoi ?
— Je ne peux plus rentrer chez moi. Mon mari est à l’intérieur encore, je dois le prévenir que les secours sont
arrivés. Il me faut ma clé. »
Hikaru déglutit avec difficulté. Elle jeta un coup d’œil à Fukuda qui répondit en secouant la tête.
« Oba-san ! Accompagnez-nous, vous ne pouvez pas rester.
— Bien sûr ! Tu m’entends Minoru ? (Elle cria vers la porte.) Je t’ai répété que ce n’était pas la peine d’aller chercher les photos. La petite dit aussi qu’on doit partir. Viens, mon chéri. Où est cette fichue clé ? »
Fukuda s’approcha de la vieille femme : « Madame Tanaka ? Vous me reconnaissez ? Je suis Toshio, je travaille avec votre frère.
— Oh mais oui, le jeune Toshio ! Bien sûr que je te reconnais. Dis à mon mari de quitter la maison, il t’écoutera. Il me prend pour une folle, mais tu sais qu’il est sourd, il n’a pas entendu la première alerte du tsunami. J’ai dû sortir, mais je crois que j’ai oublié la clé en partant.
— J’ignore si on peut la retrouver, mais je vais prévenir votre mari. »
Fukuda enjamba ce qui restait des fondations pour contourner la porte. Il cria : « Monsieur Tanaka ! Oooooi ! Votre femme est là, les secours aussi, il faut sortir ! Oui. Je vous comprends. Je vais lui dire. »
L’homme revint et se pencha vers Mme Tanaka : « Votre mari a trouvé les photos, mais il doit les ranger pour les emporter. Il en a pour cinq minutes, il veut que vous alliez au poste de secours maintenant. Vous devez téléphoner à votre frère qui doit s’inquiéter. »
Elle hocha la tête, son visage s’illumina d’un sourire : « Ce Toshio, il sait vraiment quoi dire pour emmener une femme avec lui, n’est-ce pas ? Tout gamin, tu étais irrésistible déjà.
— Je le suis toujours, mais je suis marié.
— Ah oui, c’est vrai. Comment se porte Mizue ?
— Elle est en sécurité. On y va ? »
Mme Tanaka acquiesça. Elle fit mine de se lever, mais ses bras restèrent tétanisés sur la rambarde. Son corps ne voulait pas quitter les marches du petit escalier en pierre qui menait à ce qui avait été jadis sa maison. Tentant de soulever la vieille dame, Hikaru se rendit compte que la robe de chambre était trempée.
Combien de temps Mme Tanaka avait-elle lutté contre le courant, uniquement accrochée à cette rambarde, n’ayant comme unique protection que cette porte ? Les flots avaient tout ravagé autour d’elle, déplaçant les voitures, soulevant les bateaux, arrachant les maisons de leurs fondations. L’eau avait dû la submerger, à en voir le sable emprisonné dans ses cheveux. Agrippée au seul élément solide à portée, la vieille femme avait résisté, refusant jusqu’au bout d’être sacrifiée. Une énergie incalculable s’était manifestée chez elle et l’avait gardée en vie.

Fukuda et Hikaru réussirent à la soulever, mais ses jambes étaient trop fragiles pour la porter. La robe de chambre humide ajoutait un poids supplémentaire, la rendant intransportable sur ce chemin pas encore déblayé. Fukuda ôta sa casquette et se frotta l’arrière du crâne.
« Attendez-moi ici ! »
En deux temps, il s’éclipsa, fouillant dans les tas de gravats pas loin. Hikaru tenait la main de la vieille dame, elle ne savait pas quoi faire de plus. Rapidement, Fukuda revint avec une remorque de vélo qu’il traînait derrière lui. Ils réussirent à y installer Mme Tanaka.
« On va vite arriver, s’exclama Fukuda. Vous voyez le collège ?
— Toshio, chante-moi quelque chose. Tu avais une belle voix quand tu étais jeune.
— Cela fait longtemps que je n’ai rien… Je ne sais pas. Ah, si, peut-être ça qui me revient. J’ai oublié la moitié des paroles, mais je me souviens de l’air. C’est une très vieille chanson d’Hibari.
— Oh, Toshio ! J’adorais Hibari-sama. Tu vas chanter quoi ? »
Fukuda continuait de tirer la remorque, mais il ralentit pour reprendre son souffle. Au milieu des maisons détruites, parmi les tonnes de bois éparpillé dans ce qui était devenu une plaine, sa voix s’éleva :
« Katsu to omouna omoeba make yo
Si tu penses gagner, tu vas perdre
» Makete moto moto kono mune no
Perdre n’est rien au fond de mon cœur
» Oku ni ikiteru yawara no yume ga
Toujours ardent est le rêve de yawara
» Ishoo Ichido wo
Une fois dans ma vie
» Ishoo Ichido wo
Une fois dans ma vie
» Matte iru. »
est l’attente.
Il continua de fredonner l’air, mais il manquait la plupart des paroles. Hikaru ne connaissait pas la chanson, sans doute que son père aimait ce type de musique vieillotte ; la jeune fille préférait la pop, surtout coréenne. Toutefois, elle trouva un certain charme à la mélodie, et la voix de Fukuda, chaude et profonde, lui fit oublier un instant la désolation tout autour.
« Toshio, tu ne seras jamais un “roi de l’Enka”, mais c’était bien.
— J’ignore pourquoi une chanson sur le judo m’est venue à l’esprit. Ça doit être parce qu’on le pratiquait au collège.
— Dans les années soixante, tout le monde adulait Hibarisama. Tu étais trop jeune pour l’avoir connue à cette époque.
— J’ai vu ses films à la télé, je la trouvais jolie. Ma mère adorait les chanteurs d’Enka, c’était le style de musique qu’elle préférait.
— Merci, Toshio. »
Fukuda gloussa. Aiguillonné par le compliment, il accéléra le pas. Les roues de la remorque grinçaient, comme si elles imitaient le chant d’une pie. La chanson d’Enka n’avait pas totalement disparu, elle accompagnait les marcheurs, leur donnant de l’entrain, leur rappelant un monde de gaieté et d’applaudissements. Un monde fait de paillettes, éphémères, scintillantes. Il n’avait pas sombré avec le tsunami, son écho subsistait dans les notes, dans le crissement des roues et le bruit métallique de la remorque qui brinquebalait. Un peu de douleur s’était envolée, comme suspendue au-dessus de leurs têtes. Elle reviendrait sans doute, mais pas tout de suite. Une sorte de brise légère les avait caressés tous les trois, venant des montagnes et transportant un parfum de pins, leur dispensant du courage. Quand ils atteignirent les premières ambulances garées près du poste de secours, les infirmiers qui les accueillirent furent surpris de les voir sourire.

Hikaru passa rapidement les examens médicaux qu’une équipe débordée tentait d’organiser dans le hall du collège. On lui avait donné une couverture et un ticket pour manger et réserver une place cette nuit au gymnase. Tout se faisait dans le calme, à peine perturbé par les pleurs des familles se réunissant par hasard. On se serrait entre voisins, des patrons se retrouvaient au bord des larmes en touchant le bras d’un de leurs employés rescapés. Pour l’essentiel, la population rassemblée errait. Même les gens assis ou couchés semblaient lointains, comme toujours emportés par le tsunami. Les enfants ouvraient grand les yeux, tournant la tête au moindre bruit, mais il n’y avait pas toujours un adulte auprès d’eux pour les rassurer. Malgré l’activité intense des ambulances et du personnel médical, le temps ne s’écoulait pas normalement. Il hoquetait.
Accompagnée de Fukuda, la jeune fille se dirigea vers la file d’attente pour les téléphones.
« Tu dois appeler ta famille », lui répétait l’homme à la casquette.
Hikaru sortit son portable de sa poche pour vérifier que le réseau demeurait toujours hors service. L’après-midi était bien entamé, et à cette heure la plupart des amies de la jeune fille devaient avoir rejoint leurs parents. Il ne restait plus que son père. Elle hocha la tête pour rassurer Fukuda et prit sa place derrière deux femmes en kimono blanc. Personne ne parlait vraiment en attendant son tour, même les voisins et les amis.
Du tremblement de terre ou du tsunami, les habitants de ce quartier de Natori connaissaient tout. Panneaux, voitures, bateaux, toits, les descriptions seraient identiques, pas la peine d’en discuter. En revanche, sans avoir besoin de le dire, les gens paraissaient contents d’être ensemble. C’était leur petite victoire sur l’effroi que cette certitude de ne plus être seuls. Prolonger ce moment, un peu, avant les mauvaises nouvelles, avant la tristesse, avant le deuil. Le temps ne manquerait pas, les prochains jours, alors autant profiter de ces instants de calme.

La file avançait lentement, une série de téléphones en plastique, posés sur des tables de classe, avait été installée sous le préau totalement déblayé, et du personnel de la sécurité civile faisait passer les habitants un par un, en les arrêtant à cinq mètres de l’alignement. Hikaru comprit qu’elle en aurait pour au moins une demi-heure avant d’accéder à une ligne fixe. À sa gauche, un camion de l’armée distribuait de la nourriture chaude, riz ou nouilles ; chacun allait et venait de la remorque aux pierres qui servaient de chaises improvisées devant le collège. La jeune fille repéra Fukuda qui mangeait un bol de riz. Elle lui fit signe, mais, bien qu’il regardât dans la direction d’Hikaru, il ne réagit pas. Il mâchait avec application, pendant que son voisin, un vieux pêcheur, lui parlait sans s’arrêter avec un fort accent d’Osaka. Fukuda ne paraissait pas ennuyé, mais pas très attentif non plus.
Hikaru avait assez avancé pour apercevoir les gens devant leurs téléphones sous le préau. Certains étaient pliés en deux sur la table, et, de là où elle était postée, la jeune fille remarquait leurs épaules s’agiter, d’autres se tenaient raides comme des piquets, le visage impassible, comme privés de tout sentiment. Il fallait se trouver ici pour saisir l’horreur. Même pour elle qui connaissait bien le quartier de Yuriage, Hikaru n’arrivait pas à comprendre comment, en si peu de temps, tout avait été effacé par la mer. Le collège n’avait pas été construit au milieu d’une plaine de gravats, mais bien à côté d’une zone résidentielle. Inexplicable. Parfois, une réplique rappelait à tout le monde que le tremblement de terre avait été réel, mais ce n’était pas lui qui avait vandalisé les environs. Il constituait une menace seulement pour les grandes villes. Ici, à Yuriage, tout ce qui pouvait s’effondrer avait été concassé par la mer et gisait à des centaines de mètres du lieu d’origine. La sécurité civile assurait que le bâtiment principal du collège ne risquait rien, tout le monde la croyait. Où aller sinon ?
Le tour d’Hikaru arriva. Le garde lui barrait le passage vers les téléphones avec une sorte de batte de baseball.

La jeune fille trouva cela bizarre : il n’avait rien d’autre qu’un objet récupéré dans le gymnase ? Tout le poste de secours paraissant organisé, ce détail lui montra qu’il y avait beaucoup plus d’improvisation qu’on ne le prétendait. Les autorités voulaient cacher qu’elles étaient submergées par l’ampleur de la catastrophe, mais elles
dévoilaient leurs failles à travers une batte servant de barrière. Malgré la sévérité de ses traits, le garde n’arrivait pas à dissimuler la panique dans son regard. Pouvait-on se sentir préparé à un tel cataclysme ? Cela dépassait tant de ce qui était connu. Seuls les anciens qui avaient vécu la guerre pouvaient y trouver des points de comparaison, en tout cas personne ici ne faisait le fier.
Quand la batte se leva devant elle, Hikaru avança sans précipitation en direction d’un combiné libre. Elle s’arrêta soudain et jeta un coup d’œil derrière elle. Bien qu’ayant fini son bol de riz, Fukuda tenait toujours ses baguettes dans sa main droite. Le vieux pêcheur était parti, le laissant seul. Hikaru se mordit les lèvres puis alerta l’opérateur qui supervisait les téléphones :
« J’arrive tout de suite, monsieur ! »
La jeune fille courut en direction de Fukuda pour le tirer vers elle. Il leva la tête, l’air fâché, mais elle insista : « Monsieur Fukuda, il faut appeler votre femme. C’est important.
— Je le ferai, je le ferai !
— Maintenant. S’il vous plaît. Je vous laisse ma place. »
L’homme se frotta les sourcils, posa son bol et suivit Hikaru vers le téléphone. Elle le regarda composer le numéro et attendre la tonalité. Lui, la fixant d’un air gêné, se passait la langue sur les lèvres.
« Mizue ? Oui, je suis à un poste de secours à Yuriage. Je vais bien… »
Sa voix traîna, hésita avant de s’étouffer. Hikaru entendait un son inquiet à travers le combiné. Soudain, Fukuda fondit en larmes. Il poussa un long gémissement déchirant qui secoua la jeune fille jusqu’au plus profond.
« Mizue, Sanshirô est mort ! Notre fils est mort ! Je suis désolé. »
Cet homme si solide, qui connaissait de belles chansons, pleurait sans retenue, agrippé au téléphone comme à une bouée. Hikaru crut entendre des sanglots à l’autre bout de la ligne, mais elle estimait être restée trop longtemps près de Fukuda. Elle s’était trop immiscée dans la vie de cet homme, il lui fallait partir désormais. La jeune fille ne savait pas si elle avait eu raison de provoquer cet aveu, mais elle avait le sentiment qu’une chose juste s’était produite. Hikaru ne ressentait aucune fierté et n’en tirait aucune gloire. Depuis le tsunami, tout était devenu si absurde dans son monde qu’un peu de justice lui paraissait indispensable pour continuer à vivre. Aucun miracle, mais aucun mensonge non plus.

La nuit était tombée, Hikaru n’avait pas encore appelé son père. Fukuda était parti, et il ne restait plus que les réfugiés qui n’avaient aucun endroit où dormir : famille trop éloignée ou décédée. La jeune fille avait regardé les convois s’en aller vers les villages proches de Natori. Elle aurait pu monter dans l’un d’eux, mais elle préférait resserrer les pans de sa couverture et observer les rares lumières éclairant la ville. Autour du préau, des groupes électrogènes tournaient sans arrêt pour alimenter les projecteurs apportés par l’armée. De ce côté du collège, les
habitations n’avaient pas été balayées de la même manière : elles formaient des monticules distincts d’un ou deux mètres de haut. Des reflets colorés décoraient la pénombre, sacs plastiques bleutés, lanternes rouges, parapluies orange, tous dispersés dans la nuit.
Malgré la faim qui la prenait, la jeune fille se leva et s’aventura dans ce décor lugubre. Les gardes et les infirmiers étaient trop occupés pour l’empêcher de s’éloigner du collège. Hikaru voulait marcher au milieu de ces ruines, errer entre le noir et les taches de couleur, comme dans un musée dont on admirerait les peintures. Morbide ? Peut-être, mais la jeune fille ne se posait pas de questions ni ne se sentait guidée d’une quelconque manière. Un obstacle lui suffisait pour tourner à gauche ; une armature de fenêtre fichée dans le sol l’obligeait à poursuivre sa route. Plus Hikaru s’éloignait du collège, plus le clapotis de la rivière toute proche s’entendait. Au moins, ce n’était pas la mer. Arriverait-elle de nouveau à regarder l’océan sans frissonner ? Plantée au milieu de ce qui avait été une rue, la jeune fille leva la tête pour observer le ciel. Les étoiles étaient en partie dissimulées derrière des nuages sombres qui avançaient avec lenteur, indifférents à la catastrophe.
Elle allait repartir vers le collège quand Hikaru perçut un souffle sur sa gauche. Rien qui faisait penser à la rivière ou au bruit lointain des groupes électrogènes. C’était parmi les décombres, certain. La jeune fille tendit le cou en avant, comme pour mieux entendre.
Une voix !
Trop faible pour comprendre ce qu’elle disait, mais assez forte pour qu’Hikaru l’identifie. Elle s’approcha des ruines qui pouvaient en être la source.
« Y a quelqu’un ? »
Des murmures.
L’amoncellement de bois et de tuiles devait bien faire un mètre cinquante de haut, mais il faisait trop sombre pour y discerner quelque chose au milieu. Si elle voulait s’approcher, Hikaru devait grimper au-dessus. Une nouvelle fois, elle ôta ses bottes rouges et monta sur les décombres, s’écorchant la plante de ses pieds nus. Écartant un tatami qui la faisait glisser, la jeune fille atteignit rapidement le centre, sans rien voir de plus.
« Hé, y a quelqu’un ?
— Oui. »
Un enfant ! La voix était faible, mais un survivant du tsunami était bien coincé sous sa maison.
« Je m’appelle Hikaru ! Je vais te sauver.
— Froid.
— Ça va aller, les secours ne sont pas loin. »
La jeune fille se redressa sans retrouver la lumière des projecteurs à l’horizon. Elle voyait bien la rivière devant elle, mais, à part la ville près de la montagne, tout était plongé dans le noir. Peut-être que la sécurité civile avait imposé un couvre-feu. Hikaru n’arrivait pas à se repérer.
« Attends-moi, je vais chercher du monde, on va te sortir de là.
— Ne me laissez pas seul, s’il vous plaît ! Il fait froid, tout est noir. »
Comme elle avait erré pendant un temps indéfini, Hikaru ignorait où elle se trouvait précisément. Plus aucun point de repère n’existait depuis le tsunami. Si la jeune fille partait pour retourner au collège, l’enfant était perdu.
« Tu as mal ?
— Je suis sous la table de la cuisine, je ne peux pas bouger.
— Tu es blessé ?
— Je ne crois pas. J’ai froid. »
Hikaru se mit à quatre pattes pour enlever des tuiles qu’elle jeta par-dessus la maison effondrée. Elle fit de même avec des bouts de fenêtre et des panneaux de polystyrène. Chaussures, tiroirs, manteaux, la jeune fille tira sur tout ce qu’elle trouva, déchirant, cassant, brisant. Elle cria quand une écharde s’enfonça dans son index, mais elle ne s’arrêta pas.
« Tu m’entends ?
— Oui, madame.
— Hikaru, pas madame. Et toi, comment tu t’appelles ?
— Ma mère écrit Kinya en kanji, pas en hiragana.
— Alors tu sais lire des mots difficiles, tu as quel âge ?
— On m’emmène à l’école primaire de Yuriage.
— Bien. Tu es courageux, Kinya, j’enlève les saletés au-dessus de toi, et je pourrai venir te chercher. Tiens bon ! »
La jeune fille prit des précautions en déplaçant un tesson de verre à l’aide d’un duvet déchiré. Allumant son téléphone portable, elle se servit de l’écran lumineux comme d’une torche et repéra le dessus d’une table couverte de gravats, cinquante centimètres en dessous.
« Je vois ta table, Kinya. Tu vois ma lumière ?
— Il fait noir, je ne sais pas.
— D’accord. Ne bouge pas. Il y a une poutre qui m’empêche d’avancer. Surtout, ne bouge pas ! »
Hikaru remonta ses manches. Elle s’aperçut que son manteau était déchiré à la taille. La veille, elle aurait hurlé de perdre un vêtement aussi cher. Cette nuit, elle s’en fichait. Les pieds bien calés sur deux tasseaux, elle empoigna l’extrémité de la poutre pour tenter de la soulever. Des craquements lugubres l’environnèrent, mais rien ne bougeait. La jeune fille tirait sur ses bras autant qu’elle pouvait, à s’en déchirer les poignets, puis soufflait. Elle en profitait pour enlever des tuiles et des plaques d’isolation, avant de revenir à sa position initiale. Grognant et criant, Hikaru se démenait comme jamais auparavant. La poutre ne se déplaça pas d’un pouce. Elle devait être bien plus longue que ne le pensait la jeune fille. Il lui manquait un point d’appui.
Alors qu’elle enlevait le dos d’une armoire, le pied gauche d’Hikaru glissa et passa dans un trou. Toute la structure de la maison s’ébranla en craquant. Pendant un instant, une oscillation se fit ressentir, comme si l’ensemble allait basculer sur le côté, mais tout se stabilisa. Seule au milieu de la nuit, avec comme unique lumière celle des batteries de son portable, Hikaru sentait qu’à tout moment elle pouvait se retrouver coincée ou écrasée. Si elle voulait secourir l’enfant, il fallait trouver un autre moyen. La jeune fille n’avait pas l’esprit kamikaze : le sacrifice ne valait que s’il permettait de sauver le rescapé.
« Kinya, tu m’entends ?
— Oui.
— Je n’arrive pas à bouger la poutre qui bloque le passage. Il me faudrait de l’aide.
— Ne m’abandonne pas.
— Des gens vont venir, l’armée doit forcément patrouiller la nuit.
— Je ne veux pas que tu partes. Ne m’oublie pas !
— Non, non, je reste là.
— Promis ?
— Promis. »
Hikaru savait qu’elle commettait une erreur en faisant cette promesse. Il faudrait un fabuleux hasard pour qu’une équipe de secours passe par ici avant le lever du soleil. Combien de temps l’enfant pourrait-il tenir ?
« Oooooooi ! Aidez-moi, s’il vous plaît ! Quelqu’un ! À l’aide ! »
La jeune fille criait aussi fort qu’elle pouvait, seul le clapotis de l’eau et les grincements du bois sous ses pieds lui répondaient. Il faisait froid, mais Hikaru trouva un duvet pas trop humide et s’enveloppa dedans. Elle s’allongea, la tête vers la table où devait être l’enfant.
« Je suis là, Kinya.
— Oui, je le sens.
— Dis-moi, tu ne devais pas aller à l’école ce matin ?
— Si. On allait visiter l’aéroport. Je voulais voir décoller les avions. Au moment de monter dans le car, je me suis rendu compte que j’avais oublié mon bento. Ma mère me le prépare toujours avant de partir au travail. Comme j’habite pas loin de l’école, la maîtresse m’a autorisé à retourner à la maison.
— D’accord. »
D’après les conversations de réfugiés avec les secours, l’aéroport avait été lui aussi submergé. Même s’il n’avait pas oublié son casse-croûte, son car aurait été emporté par le tsunami. Peut-être que son oubli lui avait sauvé la vie.
« Et toi, elle est où ta maison ? demanda l’enfant.
— Loin. Je vis avec mon père dans un petit village.
— Et ta mère ? »
Hikaru sursauta, elle ne s’attendait pas à parler de ça. Elle ne pouvait pas se taire, discuter pouvait le rassurer.
« Elle est morte quand j’avais quinze ans.
— Je suis désolé. Elle était malade ?
— Non, elle a eu un accident. »

Il fallait mentir. Comment faire comprendre à un enfant qu’elle était partie avec son amant et qu’ils s’étaient suicidés dans la montagne ? Comment lui dire les cris de sa mère contre son père, contre sa mollesse et son manque d’ambition ? Comment lui expliquer qu’il n’avait eu aucune réaction à l’annonce du décès de sa femme et qu’Hikaru ne supportait pas qu’il persiste à brûler un bâtonnet d’encens chaque jour à sa mémoire ?
« Tu es triste ?
— Ça va. Dès que je trouve un boulot pas trop mal payé, je m’installe à Natori. Tous mes amis y vivent. »
Soudain, ce projet lui apparut d’une absurdité folle. Pouvait-on avoir un avenir dans une ville à moitié dévastée ? Combien de ses copines et copains avaient survécu au tremblement de terre et au tsunami ? Quelle idiote !
« Moi, ma mère m’a dit que bientôt nous pourrons aller rejoindre papa à l’étranger.
— C’est pour ça que tu aimes les avions, hein Kinya ?
— Oui.
— Je n’ai jamais volé encore, mais j’économise pour aller en Corée. »
Hikaru se releva tout d’un coup et cria : « Ooooooi ! Aidez-nous ! »
Il ne fallait pas oublier l’essentiel. La jeune fille ne devait pas se contenter de parler avec l’enfant, même si la probabilité qu’une équipe de secours passe ici était faible. Hikaru chercha une position qui lui permettait de caler son dos et de s’empêcher de dormir.
« Maman prenait bien soin de moi. Chaque matin.
— Tu vas la revoir, Kinya. Elle est sans doute au collège.
Tous les survivants y sont. »
Pourquoi mentait-elle ? Le fils de Fukuda était mort, le mari de Mme Tanaka aussi, la fille des Ueda. Tous morts, alors comment pouvait-elle affirmer que la mère de ce gamin était en vie ?
L’intuition n’avait plus vraiment cours ; ou, plutôt, on ne risquait pas de se tromper en faisant l’hypothèse que la personne disparue était morte. Cet enfant devait vivre, s’accrocher à des certitudes pour endurer le froid qui s’abattait sur Natori. Plus tard, quand il serait sauvé, il en voudrait à Hikaru de lui avoir menti, mais la jeune fille serait partie.
« Merci. Merci d’être restée. J’aime pas quand je suis seul. Il ne faut pas m’abandonner.
— On a tous peur, tu sais.
— Toi, tu as ton père.
— En fait, je ne l’ai pas vu depuis un an. Je crèche chez des amis.
— Pourquoi ? »
Hikaru soupira et resserra les pans de son duvet.
« Il ne s’intéresse pas à moi. Oh, il ne me gronde pas, je peux aller partout et à n’importe quelle heure. Il ignore comment s’attacher, il ne sait pas… »
La jeune fille réfléchit un instant. Les décombres craquaient autour d’elle.
« Je voulais qu’il me laisse libre parce qu’il le désirait, pas par faiblesse, pas parce qu’il avait honte de lui.
— Il doit s’inquiéter lui aussi, comme maman.
— Sans doute.
— Tu lui as dit ?
— Que j’étais en vie ? Non, pas eu l’occasion.
— Faut le faire, Hikaru ! C’est injuste. »
Peut-être, mais il n’était même pas venu à la fête de l’école ni à sa première compétition de gymnastique. Finalement, qu’est-ce que ça pouvait lui faire si elle était en vie ou pas ? Comme d’habitude, il devait penser qu’elle s’en était sortie. Hikaru savait que la première réaction de son père quand elle l’aurait au téléphone serait : « Oh, très bien. » Ni plus ni moins. C’était dans sa nature.
« Dès que tu seras tiré d’affaire, promis, je l’appelle. Tu es content ?
— Ce n’est pas bien, ce que tu fais. Je veux retrouver les mains de maman.
— Courage, Kinya. Ooooooi ! Oooooooooi ! Quelqu’un m’entend ? On a besoin d’aide ici ! »
Seul le vague écho de sa voix répondit à Hikaru. Au moins, le son portait. Si le vent se calmait ou soufflait dans la bonne direction, peut-être que des gens viendraient. La jeune fille continua de parler avec l’enfant, mais pour éviter les questions personnelles elle lui décrivit la forêt autour de la maison de son père, le petit autel en bord de route, mangé par le chèvrefeuille et entouré de statues de bouddha aux reflets verdâtres. Sa grand-mère l’obligeait, plus jeune, à déposer à leurs pieds un bouquet de fleurs au moins une fois par an. Il fallait marcher longtemps sur le bas-côté pour y accéder, mais Hikaru était récompensée après par des manjû, des biscuits à la pâte de haricot rouge en forme de lapin.
« Grand-mère me racontait que je dévalais la montagne en criant Usagi ! Usagi ! dans tout le village. Ma mère avait honte. »
L’enfant sous sa table se mit à rire, Hikaru fit de même. Elle avait oublié le souvenir de sa mère, la lâcheté de son père. Un court instant. Soudain, sur sa gauche, la jeune fille crut apercevoir une lumière se mouvoir dans les ruines. Que ce soit un démon ou un humain, il fallait attirer son attention.
« Ooooooi ! On est là ! Aidez-nous ! Oooooooi ! »
La lumière s’arrêta. Le cœur d’Hikaru bondit dans sa poitrine jusqu’à faire bourdonner ses oreilles. Pourvu qu’on
l’entende, pourvu qu’on l’entende !
« Ooooooi ! Y a quelqu’un ? »
On lui répondait ! Le son étouffé lui parvenait de manière indistincte, mais on était averti de sa présence. Enfin !
« Oui, j’ai trouvé un survivant ! Il est coincé sous sa maison ! Il faut appeler des secours !
— On arrive ! Ne bougez pas ! »
Hikaru sortit son téléphone portable pour l’allumer une nouvelle fois. La batterie était presque déchargée, mais il en restait assez pour créer de la lumière. La jeune fille se leva et agita son appareil à bout de bras.

« Tu vois, Kinya ! J’ai tenu ma promesse, les secours sont là. Tiens bon ! »
L’équipe était constituée de cinq personnes armées de pelles et de pioches, toutes coiffées d’un casque. L’homme à leur tête portait une lanterne pour éclairer le sol. Hikaru leur indiqua tout de suite la poutre à soulever, l’endroit où se trouvait la table, puis s’écarta. On la fit descendre sur la route, mais elle ne retrouva pas ses bottes rouges, même en inspectant par terre. Ce n’était pas grave, les secours étaient en train de dégager la poutre et de se faufiler pour rejoindre Kinya. Elle pouvait bien sacrifier ses bottes.
« Il n’y a rien, dit le chef d’équipe.
— Fouillez, fouillez ! Je vous assure, j’ai parlé avec cet enfant une bonne partie de la nuit. Il avait froid.
— J’ai enlevé la table. Il n’y a que des bouts de chaise et une boîte emmaillotée. C’est tout !
— Laissez-moi voir ! »
On la retint : il était trop dangereux de monter sur la maison. Hikaru enrageait. Comment avaient-ils pu se tromper ?
« Il doit y avoir une autre table. Kinya ! Kinya ! Réponds ! »
Le silence. À côté d’elle, l’homme des secours baissa la tête, gêné.
« Je ne suis pas folle, j’ai bien entendu une voix d’enfant. »
Le chef descendit de l’amas de bois et de tôles, un paquet à la main.
« C’est tout ce que j’ai trouvé, mademoiselle. Je ne dis pas que vous êtes folle. On veut tous découvrir des survivants, vous savez. C’est humain. Il suffit d’un coup de vent qui passe dans un tube et on croit entendre une voix.
— J’ai parlé avec cet enfant ! Il m’a posé des questions.
— On a besoin d’imaginer, mademoiselle. Surtout après une pareille catastrophe. Avez-vous dormi et mangé récemment ?
— Non, mais…
— On va vous reconduire au centre de secours. Tenez ! »
Le chef d’équipe lui tendit une boîte enveloppée dans un carré de soie, avec une étiquette où était marqué « Inose Kinya » en kanji.
Un bento.

Quand Hikaru ouvrit la porte du gymnase, elle ne se rappela pas avoir été raccompagnée. Elle avait marché pieds nus, serrant contre elle le bento dans son tissu, mais avait oublié tout le reste. La jeune fille avait refusé de manger, seulement accepté d’aller dormir parmi les réfugiés. La salle n’était pas très grande. Une trentaine de familles tentaient de s’y reposer au milieu des pleurs des enfants. Hikaru regarda le ticket qu’on lui avait donné à l’entrée et chercha son futon dans la rangée qui lui avait été attribuée. Une petite fille la bouscula en courant, s’excusa puis repartit rejoindre ses parents. L’endroit était bruyant, une chaleur moite appesantissait l’air. Étrangement, Hikaru appréciait l’atmosphère. L’idée de se retrouver toute seule dans le froid la terrifiait.
« Kinya ! »
Un cri.
Une femme d’une trentaine d’années s’était relevée sur ses genoux et tendait la main vers la boîte que tenait Hikaru.
« Kinya ! »
Son regard de détresse paralysa Hikaru qui fixa la main tétanisée, pareille à une griffe. Une autre femme, à peu près du même âge, enlaça la première pour la calmer.
« Yôko, arrête, tu vas faire peur à cette fille.
— C’est Kinya !
— Je t’en prie, grande sœur. »
Hikaru finit par s’approcher et déposa le bento.
« Je lui avais préparé son déjeuner avant de partir travailler, ce matin. »
La jeune fille s’assit sur le tatami et regarda la mère de Kinya ouvrir le carré de tissu pour dévoiler la boîte en plastique rouge et blanc.

« Où l’avez-vous trouvé ?
— J’ai marché autour du collège, sans doute pas loin de l’école primaire. Il était près d’une maison effondrée.
— Il a dû l’oublier sur la table de cuisine. Il était tête en l’air.
C’est pour ça que j’ai mis une étiquette avec son nom pour ses maîtres. Il était si content de partir visiter l’aéroport ! »
La mère éclata soudain en sanglots, tout en caressant le couvercle du bento. Sa sœur lui passa la main dans le dos pour la réconforter, mais les larmes coulaient sans s’arrêter. Hikaru ne voulait pas rester, elle savait que la femme souhaitait des explications. Comment lui dire qu’elle avait parlé avec le fantôme de son fils ? Comment lui avouer que ses derniers sons avaient été un rire ? La jeune fille hocha la tête et se releva. Elle allait partir quand elle entendit dans son dos : « Mademoiselle, s’il vous plaît ! »
La mère de Kinya avait ôté le couvercle du bento et le tendait en direction d’Hikaru. La sœur s’était écartée, la regardant d’un air impassible.
« Mangez, s’il vous plaît. La boîte n’a pas été ouverte, ça doit encore être bon. Je vous en prie. »
Bien sûr, il y avait de l’insistance dans la voix, mais rien de glauque ou d’angoissant. Une manière aussi sincère que possible d’offrir à manger. Hikaru ne trouva aucun argument pour refuser et s’assit. Elle prit les baguettes à l’intérieur du bento et détacha un bout de radis fermenté. Sa saveur était fraîche, salée, agréable. La jeune fille ne leva pas la tête, afin de ne pas croiser le regard des deux sœurs qui l’observaient. Le riz vinaigré était simple, un peu fade. On sentait qu’il avait été préparé rapidement. Le porc pané avait bon goût, mais Hikaru trouvait cette viande trop sèche. Son père aurait coupé des morceaux plus petits, juste ce qu’il faut pour donner de la saveur à la chair. Quand il ne mettait pas de poisson dans le bento de sa fille, il plaçait des gyozas, des raviolis qu’il préparait la veille le plus souvent, et qu’il cuisait au réveil. Jamais il ne se contentait de disposer du riz en vrac. Il façonnait patiemment des onigiris en forme de triangle, enveloppés d’algue nori. Hikaru adorait quand elle avait la surprise de découvrir à l’intérieur une umeboshi, une petite prune séchée. Son père savait aussi découper les radis rouges en forme de fleur, pour décorer. Il trouvait chaque fois une manière différente d’agencer les éléments pour former un tableau. Les copines de classe d’Hikaru étaient souvent jalouses quand elle ouvrait son bento. C’était une fierté.
Avalant une nouvelle bouchée de porc, Hikaru s’immobilisa, les larmes au bord des yeux. Elle imagina son père se lever tôt et passer au moins une demi-heure à préparer le déjeuner de sa fille. Il devait y penser la veille pour ne jamais cuisiner deux fois de suite les mêmes légumes. Il réussissait toujours à trouver le bon assaisonnement, le bon accompagnement. Elle dormait quand il lançait la cuisson du riz. Son réveil n’avait pas encore sonné que lui étêtait les crevettes et détachait les pattes avant de les disposer en longueur. La jeune fille ouvrait à peine les yeux qu’il saupoudrait le saumon cru avec des graines de sésame. Elle n’avait jamais pris le temps de regarder son père accomplir ces gestes précis. Elle aurait dû se lever en avance un matin, descendre lentement pour ne pas se faire entendre, s’asseoir sur les marches, se coller contre la cloison et l’observer. Peut-être aurait-elle compris ce qu’il voulait lui dire à travers ces bentos ? Mais elle se réveillait toujours en grognant et mangeait les
coudes posés sur la table, sans dire un mot. Son père en profitait pour quitter la cuisine et s’habiller pour aller au travail. Quand il sortait de la maison, sa fille réagissait à peine au « à ce soir » qu’il lançait.
Une fois, Hikaru avait voulu cuire du riz et l’avait laissé se dessécher. Ils avaient mangé tous les deux une masse collante qui râpait la langue. Son père avait dit : « Tu choisiras un bon mari. »
Sur le moment, Hikaru n’avait pas apprécié la réflexion, la trouvant très désagréable, mais ce soir, en mangeant le bento de Kinya, elle comprenait autrement cette phrase. Oui, aucun homme ne l’épouserait pour ses talents de cuisinière, mais si un homme l’acceptait ainsi, alors il serait quelqu’un de bien aux yeux de son père. Il n’avait jamais voulu faire de sa fille une femme modèle, mais il avait confiance dans son jugement. Et Hikaru était partie de la maison. Elle avait laissé derrière elle des bentos merveilleux, tirant un trait sur tous ces matins attentionnés, pour se croire libre. Elle n’avait rien compris. Lui non plus.

Hikaru traversa le préau, toujours pieds nus, au moment où le personnel allait débrancher les téléphones. Elle réussit à convaincre un opérateur de lui laisser une ligne et appela.
« Papa ? C’est moi. Je vais bien, ne t’inquiète pas. Oui. Je suis au collège de Yuriage. Oui. Papa, je reviens à la maison demain. Pour le déjeuner, oui. À demain. »
Oui, à demain.

 

Merci à l’auteur et aux Éditions L’Atalante

Image bandeau : Pixabay

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