Chronique Musique

Wintersong, fragile exercice piano/voix de Dakota Suite et Quentin Sirjacq

Ecrit par Jism

Comme je vous l’annonçais dans la breaking news parue le 18 novembre dernier, Quentin Sirjacq et Dakota Suite ont de nouveau collaboré pour sortir un nouvel album, Wintersong. Le second cette année pour Quentin Sirjacq (après Far Island And Near Places, paru en août dernier chez Schole-Inc) ainsi que pour Dakota Suite, faisant suite au très remarqué The Sea Is Never Full, chroniqué en ces lieux le 14 octobre dernier. C’est donc pour cette raison tout à fait recevable, et non pas parce que je suis une grosse feignasse, que je ne vous présenterai pas Dakota Suite, vous laissant l’entière liberté de lire l’excellente chronique de Beach Boy (ici). Ni Quentin Sirjacq d’ailleurs, qui se présente excellemment bien . En revanche, je suis tout à fait enclin à vous présenter les circonstances de sa conception : comme je l’ai déjà évoqué en introduction, c’est la troisième collaboration  entre le français Quentin Sirjacq et l’américain Chris Hooson de Dakota Suite ; enregistré sur 12 jours en live à à six endroits différents au Japon lors d’une tournée commune organisée par le label Schole-Inc, Wintersong se présente dans le plus simple appareil : piano/voix.

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Maintenant, pour paraphraser Le Bon, La Brute Et Le Manichéen : dans la vie il y a deux sortes d’album piano/voix : les bons, les mauvais.

Parmi les bons, il en existe trois sortes : ceux, cristallins, légers comme des bulles de champagne, magnifiquement versatiles, grisants et poignants à la fois, qui vous laissent au travers des années une empreinte indélébile. Le Ting des Nits, par exemple, fait amplement partie de cette catégorie.

Vous avez ensuite ceux sortant tout droit de l’apocalypse, dépositaire d’une vision hallucinatoire unique, théâtraux à l’extrême et clivant au possible, aussi émouvants qu’horripilants selon l’humeur du moment. Le Soft Black Star de Current 93 en est l’exemple parfait.

Enfin viennent ceux ressemblant à des confidences susurrées d’une voix pâteuse au creux de l’oreille. Ceux écoutés en fin de soirée, verres renversés, cendriers débordant, haleine chargée, valises sous les yeux, voix au bord du précipice, tristes mais encore dignes. Le Boatman Call de Nick Cave & The Bad Seeds répond parfaitement à ces critères ; auquel vous pourriez ajouter n’importe quel morceau de Tom Waits.

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Wintersong du duo franco-américain fait clairement partie de la dernière catégorie. Dès la première écoute, il apparaît comme un recueil de chansons tristes, pleurées tout en retenue par la voix doucement éraillée de Hooson et soutenues par le piano sobre et délicat de Sirjacq. Sauf que là où des personnalités comme Cave ou Waits imposent leur présence, Hooson et Sirjacq ont la délicatesse de se mettre en retrait au profit du silence. Qui use et abuse de cette liberté pour se loger partout : dans tous les interstices des chansons, dans les effleurements du piano, le souffle, les trémolos de la voix, les accidents sonores. Il s’impose dès les premières secondes de Be My Love, créant une véritable proximité entre l’auditeur et les artistes, se fait bouleversant sur Last Flares, touchant sur All That I Can Hold Near, dicte ses humeurs à Sirjacq, entre pudeur, retenue et délicatesse, et permet surtout à Wintersong d’être un disque introspectif bouleversant. Bouleversant dans le fait que sa pudeur étouffe tout débordement, toute démonstration. Les émotions sont là mais contenues, jamais pesantes : la tristesse, souvent, parfois la joie, ces rares éclaircies, moments de légèreté musicale proche des Nits (Close Enough To Tears). Parfois le flot est difficile à contenir, les tripes se nouent, les larmes sont prêtes à faire le grand saut (How Safe et Last Flares) mais il y a toujours une note, un trébuchement, une lumière chétive, un souffle de vie pour les retenir.

Parce qu’au delà de cette mélancolie qui étend son emprise sur la plupart des morceaux, qui pourrait étouffer Wintersong,  il reste une petite chaleur, quelques braises vacillantes sur lesquelles soufflent Sirjacq et Hooson pour maintenir une lumière, faire en sorte que ce crépuscule ne se transforme pas complètement en obscurité et que l’hiver ne couvre pas entièrement l’auditeur. En fait, de par sa délicatesse, son apparente fragilité, Wintersong illustre parfaitement cette période de transition,  cet entre-deux où tout s’éteint peu à peu ; mais attention,  contrairement à ce que vous pourriez croire, il ne s’agit en aucun cas d’un disque mortifère. Bien au contraire : il est juste poignant, remuant et profondément humain dans le sens où il apparaît comme le bilan d’un homme à un moment précis de sa vie.

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Ah oui, j’ai oublié de vous préciser : Wintersong, plus qu’un album, est avant tout une compilation. Dans le sens le plus noble du terme : non pas une poignée de singles choisie par une maison de disque mais une somme de morceaux triés sur le volet, réinterprétés et revisités par le duo, et surtout pensée comme un véritable bilan personnel ou plutôt comme un album à part entière. Compliquant par la même occasion la tâche du chroniqueur qui se verra tiraillé entre le fait, quelque peu trivial, de le coller dans le top de fin d’année (où il mérite amplement sa place) et se dire que non, une compilation n’y a pas sa place. Si vous ajoutez à cela que Wintersong, sorti depuis le 31 octobre dernier au Japon, sort le 16 décembre, au moment où toutes les listes de fin d’année sont bouclées, vous vous retrouvez donc avec tous les éléments en main pour en faire un classique maudit, adulé par une poignée de mélomanes givrés et dont le culte grandira au fil des années. Comme pour les autres disques de Dakota Suite serait-on tenté de dire.

Sortie le 16 décembre chez Schole-Inc et chez tous les disquaires chauffagistes de France et de Navarre

Site officiel  Dakota Suite – Facebook officiel Quentin Sirjacq

 

 

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