Chronique Musique

La beauté crue de Zomba Prison Project

Ecrit par Jism

Le Malawi, pays enclavé d’Afrique Australe, était jusqu’à maintenant plus connu pour son taux d’analphabétisme chez les femmes, son espérance de vie basse ou son insécurité que pour sa musique. Désormais, grâce à Zomba Prison Project, le Malawi sera aussi connu pour sa prison de haute sécurité abritant plus de 2000 personnes pour une capacité de 340. On pourra remercier le producteur Ian Brennan (Tinariwen, Tv On The Radio) d’avoir remis une plaie en sus pour le Malawi, pays qui n’en n’avait probablement pas besoin.

Conneries mises à part, que connaît-on de la scène musicale Malawite ? Contrairement au Mali, rien.

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Néanmoins, grâce à Ian Brennan, on va découvrir qu’elle abrite un nombre de talents musicaux impressionnants et notamment en prison. Les conditions particulières dans lesquelles le disque a été créé impose d’emblée le respect envers Ian Brennan et son épouse et surtout les musiciens ayant participé au projet. D’autant plus quand on connaît les retombées qu’ont pu avoir sa création chez certains détenus, à savoir la libération de trois d’entre elles et le rééxamen de trois autres dossiers. Vous me direz, avec ce dénouement, on se croirait presque chez USA For Africa ou Chanteurs Sans Frontières. Sauf qu’ici, ce ne sont pas des chanteurs pétés de thune réunis entre eux pour un élan de générosité sentant quelque peu le rance mais les détenus eux-mêmes qui sont captés en live pour un disque d’une sincérité et d’une beauté uniques.

Ce sont donc vingt artistes qui défilent. Les hommes ont leurs instruments, l’électricité, s’organisent pour créer des morceaux presque pop, élaborés. Les femmes, plus démunies, se débrouillent, dans le meilleur des cas, avec une guitare, la plupart du temps désaccordée, et leur voix. Le résultat est juste exceptionnel.

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Pour une meilleure accroche l’album se scinde en deux parties bien distinctes : l’une présentera les morceaux les plus abordables, moins rugueux. Sur huit chansons, l’auditeur découvrira une sorte de Lo-fi folk/blues Africain, presque pop. Veine qu’on retrouve dès le premier morceau, évoquant une sorte de Sebadoh apaisé. Ensuite ce sera un morceau psyché aux influences Touareg joué à la basse et percussions manuelles. Puis Nick Drake rencontrera Sentridoh sous un soleil de plomb (Please Don’t Kill My Child). On retourne vers l’électricité avec A Message, pop/rock lo-fi, léger et enlevé avec guitare saturée. Le premier morceau, annonçant la seconde partie, a capella donc, arrive ensuite avec deux voix nues, émouvantes, sur le fil de la justesse. Puis, de nouveau l’électricité revient pour un I See Whole World Dying Of Aids quasi pop, émouvant, soutenu par une guitare claire égrainant un blues à fendre le cœur. Cette guitare claire, nous la retrouverons plus loin sur The Floods, dernier morceau avant le grand saut dans la bricole, chanson d’une magnifique simplicité, presque apaisée, évoquant un Orchestra Baobab épuré, dénudé de tout arrangement.

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La suite, véritables vignettes musicales pouvant aller d’une vingtaine de secondes à deux minutes, développera l’improvisation, l’aspect brut, cru du disque. Les chansons paraissent alors moins élaborées, prises sur le vif mais d’une authenticité parfois proche des enregistrements à la sauvette d’un Daniel Johnston (Taking My Life) du début des 80’s. Cette seconde partie, plus impressionnante encore que la première met en avant les témoignages bouleversants des femmes. Seules avec leur instrument, l’émotion qu’elles font passer est exceptionnelle : entre blues primitif, chants traditionnels, comptines (Last Wishes), nous sommes au plus près de leur âme, de leurs blessures ; ce sont des émotions crues, des affects sans barrières, des instants captés en direct (le field recording y est très présent en arrière-fond), sans fards, d’une grande et belle dignité (il n’est pas question ici de s’apitoyer sur son sort mais plutôt de regarder vers l’avenir) qui sont livrés ici. Peu importe que les voix faussent, que les guitares n’aient plus qu’une corde et que celle-ci soit désaccordée, pas besoin de chanter juste ou fort, l’émotion, la vraie, est là, partout, elle habite les silences, se niche dans les erreurs, elle renvoie aux grands, Billie Holiday, Robert Johnson, Skip James, Son House, à l’atemporalité. Parce que, hormis certains thèmes développés ici, très actuels (comme le sida), I Have No Everything Here, aurait très bien pu sortir il y a vingt ou quarante ans et faire partie des grands classiques du Blues Africain aux côtés d’un Ali Farka Touré ou d’un Boubacar Traoré.

Seulement, il est sorti cette année, chez Six Degrees, dans un certain anonymat. D’accord, c’est roots et un peu abrupt, ça décalamine parfois les conduits auditifs mais il serait tout de même dommage de se priver de ces trente minutes d’une beauté et d’une sincérité indispensables.

 

Sorti depuis le 16 mars chez Six Degrees donc et dispo chez tous les disquaires globe-trotters de France et de Navarre.

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