Littérature Etrangère

« L’abattoir de verre » de J.M. Coetzee : la mort en transparence

L'abattoir de verre
Photo John Mark-Smith / Unsplash
Écrit par Célina Weifert

Connaissez-vous Elizabeth Costello ? Vous l’avez peut-être déjà croisée dans deux précédents romans de J.M. Coetzee : Elizabeth Costello (2004) et L’Homme ralenti (2006). Si non, sachez que ce personnage est écrivaine de son état – on a l’habitude de dire qu’elle est le double fictionnel de Coetzee – , qu’elle jouit d’une belle renommée internationale et que ses propos ne laissent pas indifférent.e. D’une franchise et d’une honnêteté désarmantes, toujours exigeante envers les autres et elle-même, Elizabeth Costello séduit et / ou heurte.

Ses considérations sur l’écriture, le rôle de l’écrivain.e et sur l’existence en général ont ici, dans L’abattoir de verre, maille à partir avec le vieillissement et la mort qui s’ensuit, rien de moins. Âgée, Elizabeth Costello sent poindre l’angoisse, la sienne et celle de ses enfants qui s’inquiètent de ce que sera la fin de sa vie. En sept récits, sept tableaux qui montrent Elizabeth à différentes périodes de sa vie, J.M. Coetzee aborde avec limpidité des notions telles que la transmission, la solitude, la douleur, la peur, la création, l’humanité et l’animalité. C’est pénétrant, souvent incisif, bouleversant. Une fois de plus, l’écriture de Coetzee bouscule, claque, et nous renvoie en pleine face nos incertitudes et contradictions.

L'abattoir de verre

Dans chacun de ces récits, on voit une femme qui, quel que soit son âge, cherche quelle est sa place en ce monde, se situant par rapport à ses proches, à la société et à chaque être vivant, humain ou animal, qu’elle peut côtoyer. Éprise de justice, elle s’interroge beaucoup sur la légitimité, notamment sur la supériorité acquise de l’homme sur l’animal. Car rien de plus révoltant que la souffrance animale ; c’est là l’un des plus grands combats que mène Elizabeth Costello : l’animal a lui aussi un « être intérieur » que l’on peut atteindre par empathie et par désir de vérité. Il n’est pas uniquement mécanique, « weltarm » (pauvre en monde) selon la conception philosophique d’Heidegger.

Se nourrissant de lectures, de débats, de ses échanges avec les autres, sa réflexion jamais ne connaît de repos, ne se fige. Elizabeth Costello se rend disponible pour tout système, toute conception, laissant son esprit toujours perméable à la remise en question et au doute. Son maître-mot : l’ambivalence :

«  (…) Elle a construit sa vie sur l’ambivalence. Où en serait l’art de la fiction s’il n’y avait aucun double sens ? Que serait la vie même s’il n’y avait que des têtes et des queues, sans rien au milieu ? »

Mais que deviennent ces interrogations, ces explorations dans l’intellect et dans l’âme humaine quand on arrive à la fin de sa vie ? Quelles traces resteront de nos combats et de nos visions du monde ? Un.e écrivain.e se demandera ce que retiendront ses lecteurs.trices. Et un père ou une mère, ce qu’il.elle aura laissé à ses enfants. Elizabeth se débat avec ce concept de transmission à la fois intellectuelle, artistique et affective.

Et c’est là que L’abattoir de verre est déchirant. Elizabeth Costello sent la mort et l’existence qui se fige cruellement. Comment perdurer après ? Au moyen des mots et des paroles qu’elle aura laissés ? Elle en doute, elle qui est pourtant considérée comme une grande écrivaine. La vie en effet telle qu’elle l’a vécue lui semble « malencontreuse du début à la fin, et pas d’une façon particulièrement intéressante, d’ailleurs ». Et même, peut-être y aurait-il eu pour réussir davantage sa vie, des « voies moins détournées que de noircir des milliers de pages de prose ».

Un bilan qu’il n’est pas facile de tirer, et encore moins à entendre. La franchise d’Elizabeth a toujours été redoutable pour ses adversaires comme pour ses proches. Ses enfants ont toujours dû encaisser des propos pas très précautionneux et ils ont appris à s’en accommoder, laissant leur mère à ses propres batailles :

« Ses enfants ont toujours été bons et respectueux, et ils le restent. A-t-elle été une mère tout aussi bonne et respectueuse ? C’est une autre affaire. Mais dans cette vie nous ne recevons pas toujours ce que nous méritons. Ses enfants devront attendre une autre vie, une autre incarnation, s’ils veulent égaliser au score. »

Aujourd’hui pourtant, le fils et la fille d’Elizabeth, inquiets de son vieillissement, « combattent » contre elle, contre son désir de rester seule quand viendra l’instant fatidique. Ils la voudraient près d’eux, elle qui s’est retirée dans un petit village espagnol, perché sur un plateau castillan :

« Ce n’est pas bien de mourir seule, finit par dire Helen, sans personne pour nous tenir la main. C’est contraire à la vie sociale. C’est inhumain. Sans amour. Excuse-moi pour ces mots, mais je le pense vraiment. Je propose de t’offrir ma main. D’être avec toi ».

Elizabeth Costello n’est certes pas un personnage très sympathique ; ce n’est d’ailleurs pas le fort de J.M. Coetzee que de créer des héros et héroïnes aimables. Mais c’est cette façon d’écrire qui est remarquable. Avec une grande honnêteté, Coetzee scrute et met en lumière toutes nos contradictions, tout ce qui n’est pas très glorieux. Tout ce qui peut également être beau. Toutes nos ambivalences.

Il y aurait tant de choses à dire sur ce roman. Bref dans sa forme mais contenant beaucoup. Il y en a des passages à relever, qui interrogent, qui heurtent et qui émeuvent. C’est un livre qu’on peut lire et relire car il nous accompagne véritablement dans notre chemin de vie, dans toutes les bifurcations que nous serons amené.e.s à prendre, au fur et à mesure de nos expériences, de nos réflexions et des années qui passent.

Du grand, grand art.

L’abattoir de verre de J.M. Coetzee
Traduction de l’anglais de Georges Lory, éditions du Seuil, août 2018

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