Chronique Musique

Alain Chamfort, Revisites Guidées

Ecrit par French Godgiven

Singulier parcours que celui affiché par le vétéran Alain Chamfort, 66 ans, chantre d’une variété (au sens noble du terme) mâtinée de pop, élégante et racée : après avoir été découvert par Jacques Dutronc puis poussé à prendre son propre envol par l’ami (mais aussi rival) Claude François, il parviendra à aligner une quantité impressionnante de standards, de 1976 à nos jours, considérés pour beaucoup comme des classiques du répertoire national.

Et pourtant, quelque chose d’indicible semble persister à se refuser à lui, comme pour l’empêcher d’entériner son passage à la postérité, au mythe de la chanson française. Si, à l’instar de Serge Gainsbourg, avec qui il a d’ailleurs collaboré pour ses premiers albums de la fin des années 70, il aura distillé une sensualité moite à ses compositions entêtantes et charmeuses, il n’acquerra jamais la stature de son glorieux aîné et partenaire, quand bien même l’aurait-il largement mérité : pas assez grande gueule, bien peu tranchant, trop «soft», pour faire court. Pas rock pour un rond, de surcroît. Là où certains de ses contemporains à la longévité comparable, tels Christophe ou le regretté Alain Bashung, feront figures de princes noirs de la modernité musicale made in France, lui aura semblé se satisfaire (se complaire ?) d’être un marquis en demi-teintes, puisant sans fin dans une palette de nuances feutrées, naviguant habilement du gris clair au gris foncé.

À l’occasion du cinquantième anniversaire de ses débuts (ou du quarantième de son tout premier véritable album, au choix), deux plantureuses sorties viennent rappeler à notre bon souvenir «notre vieil Alain», comme il s’auto-décrivait avec ironie dans l’introspectif et mordant Ce N’Est Que Moi, à la fin des années 90, décennie qui aura vu, hélas, notre dandy suave perdre quelque peu de sa superbe sur le plan commercial.

La première d’entre elles, explicitement intitulée Le Meilleur d’Alain Chamfort (Versions Originales), n’apporte pas, de prime abord, de grande nouveauté par rapport aux précédents «best of» du bonhomme, dont l’épatante brochette de tubes aura déjà été largement mise à l’honneur sur Ce N’Est Que Moi en 2000, puis dans Le Chemin Est Le Bonheur en 2006.

Sans surprise donc… à un détail près, probablement de taille pour l’intéressé : cette fois-ci, le compositeur a mis l’accent sur ses titres favoris, sacrifiant l’exhaustivité à une plus grande cohérence d’ensemble, qui est souvent le point noir de ce type d’exercice. Ainsi, on retrouve bien sûr (et avec grand plaisir) le tube disco mélancolique Manureva, la belle rêverie du Palais Royal, le papa ébahi de Géant, la langueur sauvage du Chasseur D’Ivoire ou encore l’optimisme forcené du contagieux Souris Puisque C’Est Grave, bombe dansante qui pouvait se mesurer sans complexe aux plages les plus acerbes du duo britannique Pet Shop Boys ou à la complainte intimiste virant hymne pour stade Enjoy The Silence des joyeux drilles de Depeche Mode.

On sera plus étonné (mais néanmoins ravi) de retrouver ici la mélopée fantasmagorique du Malaise En Malaisie, absent de la dernière compilation en date, tout comme les plus méconnues Paroles Dans Le Vide, au groove implacable et aérien, ou encore Sinatra, en forme de courrier de fan et lettre de rupture simultanée. Qu’on se rassure, le sous-marin soviet des Bons Baisers D’Ici, la passion percutante de La Fièvre Dans Le Sang, le séducteur miroir des Beaux Yeux De Laure ou le reflet saisissant de L’Ennemi Dans La Glace sont eux aussi de la partie.

Ces versions originales rappellent donc utilement quel musicien extraordinaire a été (et reste) Alain Chamfort, d’une subtilité mélodique irrésistible et d’une aptitude évidente pour les arrangements qui font mouche. Cependant, son dernier album en date, l’éponyme Alain Chamfort paru en avril 2015 (et alors chroniqué ici par mon confrère Truman), n’aura pas complètement rencontré le succès escompté, ni critique ni public, bien que présentant pourtant ses premières nouvelles chansons en douze ans. La faute, peut-être, à un retour dans une zone de confort trop bien balisée (avoir rappelé à l’écriture le fidèle Jacques Duvall) et à une réalisation bien timide de Frédéric Lo, qu’on aura connu plus inspiré en metteur en sons des disques rédempteurs de feu Daniel Darc.

C’est là que la seconde compilation offre une perspective inédite et particulièrement pertinente sur le répertoire qui nous intéresse ici : les Versions Revisitées, sorties pour l’instant en édition limitée seulement, offrent à douze compositions d’Alain Chamfort un relifting plus ou moins radical, par un casting affriolant de tout ce qui se fait de mieux en matière de musique électronique française, auquel vient se joindre l’allemand Aksel Schaufler, sous son alias Superpitcher.

Il y a quelques mois, rien que sur le papier, l’annonce de cette sortie avait de quoi surprendre ceux qui ne verraient en ce personnage qu’un simple chanteur pour midinettes (au mieux) ou un has been sur le retour (au pire) : en effet, qui d’autre, de ce côté-ci de la Manche, a eu droit à un tel traitement de choc ? Les Rita Mitsouko, quelque peu précurseurs en 1990 avec l’album de remixes RE, ou encore Gainsbourg, lui encore, qui aura eu droit en 2001, pour le dixième anniversaire de sa mort, à un hommage de la scène électro hexagonale via la compilation I ♥ Serge. Et les autres ? Et bien, de Nino Ferrer à Alain Bashung, de Renaud à Léo Ferré, d’Edith Piaf à Daniel Balavoine, d’Etienne Daho à Michel Polnareff, tous auront pu voir leur répertoire bénéficier (si l’on peut dire) de ce passage obligé de la révérence de la profession, à savoir le sacro-saint album de reprises. On remet tout à plat, et on réinterprète à sa sauce parfois très (trop ?) ou pas (du tout ?) personnelle, le matériau académique laissé par l’artiste.

Alors pour être honnête, des reprises au sens strict du terme, parmi ces Versions Revisitées, il y en a (au bas mot) deux : celle de Sex Shön bien sûr, qui offre au relativement obscur Toute La Ville En Parle un ravalement rock’n’roll efficace, et, surtout, celle du duo Paradis, qui donne de la chanson qui porte leur nom une version proprement renversante de délicatesse ouvragée et d’efficacité dancefloor combinées. Sur leur tout premier maxi, ils s’étaient déjà fait remarquer par un traitement similaire de La Ballade De Jim d’Alain Souchon, mais ici, la symbiose entre leur son hypnotique et l’espace de liberté laissé par l’original pour broder leur groove sinueux est à son paroxysme.

Ce ne sont que deux premiers exemples, mais la teneur globale de la démarche est bien là : derrière son vernis chic, la musique d’Alain Chamfort se déploie en savantes constructions mélodiques à tiroirs, du pain béni pour les remixeurs de tous bords, qui peuvent du coup se contenter de ne garder qu’un seul élément de l’arrangement original pour en donner une relecture à la fois rafraîchissante et puissante.

Ainsi, la berceuse énamourée de Géant, à l’origine écrite pour Clémentine, la fille du chanteur, se métamorphose sous l’action de Superpitcher, qui n’en conserve que le gimmick de synthé rêveur, en câlin épique de neuf minutes. Ailleurs, c’est le collectif Get A Room ! qui administre à Volatile un traitement onirique et coquin digne des épanchements de Sébastien Tellier, tandis que Julien Barthe (dont le travail fut déjà célébré par votre serviteur, ici même) apporte sa touche Plaisir De France à un Rendez-Vous qui devient vite une séance de speed dating lascif et funky. Sur ce coup-là comme sur les précédents, on ne lui posera pas de lapin.

Il est souvent tentant, après avoir écouté ces nouvelles versions, incroyablement efficaces et inventives à la fois, de retourner vers les originaux pour en faire une nouvelle lecture. On se rend compte alors, sous un angle neuf, de la couleur déjà très club conférée par Alain Chamfort à ces chansons addictives, construites comme des confessions intimes.

A cet égard, on notera avec jubilation que le tiers des participants à cet hommage formait l’équipe de DJs résidents du mythique Pulp, boîte parisienne qui aura illuminé les nuits branchées de la capitale de 1997 à 2007 : les Scratch Massive cassent le thermomètre de La Fièvre Dans Le Sang pour lui donner un remède glacé et cinématique dans la veine sublime de leur propre Nuit De Rêve, tandis que Jennifer Cardini, patronne de l’excellent label Correspondant, s’acoquine avec David Shaw (sans son «groupe» The Beat, mais avec tout le reste) le temps d’un échange de Bons Baisers D’Ici, bien chargés en vodka et en basses syncopées.

Toujours dans cette ex-bande du Pulp, et partenaires au sein de The Dysfunctional Family, on retrouve en ordre dispersé la productrice Chloé et le DJ culte Ivan Smagghe : si la première tient peut-être, sous ses doigts de fée frôlant nos cicatrices intimes, la meilleure adaptation du lot, emportant les délicates Traces De Toi vers des caresses acides le temps d’une lente montée implacable (l’apocalypso ?), le second offre au hit Manureva un traitement quasiment dub, expurgeant le morceau de sa partie chantée tout en en maintenant la tension roborative à coups de boucles martiales et de basses cold wave.

Il faut saluer ici l’intuition (géniale, osons le mot) du coordinateur du projet, Marco Dos Santos, d’avoir su réunir avec cohérence et doigté autant de noms prestigieux de l’underground local, autour d’une musique méritant largement de telles offrandes. D’ailleurs, sur le dernier titre du lot, le créateur originel lui-même renvoie l’ascenseur en venant donner de la voix sur une version chaloupée de Bambou, triturée avec passion et ferveur par Pilooski (moitié du duo Discodeine et proche de l’exigeant Dirty Sound System) et son acolyte Jayvich.

Il est alors saisissant et très émouvant d’entendre, sur ce bouquet final en forme de conclusion pleine de promesses, les deux voix d’Alain Chamfort dialoguer entre elles : celle, chantée et samplée, de la version originale de 1981, et celle, parlée et bien vivante, qui lui répond trente-cinq ans plus tard, comme pour mesurer et savourer le chemin parcouru, avec flegme, fierté et réalisme. Avec classe, en somme.

La même démarche peut alors s’effectuer, en forme d’aller-retour infini, d’une compilation à l’autre, de ces versions originales regorgeant encore, tant d’années après, de trésors cachés, à ces relectures passionnantes, qui attestent de toute la pertinence de l’art d’Alain Chamfort tout en dévoilant la réalité de sa personnalité mieux qu’il ne l’aurait fait lui-même : ce qui passait pour de la mièvrerie, de l’effacement ou pire, un manque de personnalité, était en fait de l’intégrité, de l’autonomie et de la générosité.

Générosité ? Oui, car en laissant autant de champ libre et d’interprétations possibles à ses créations, il aura durablement marqué toute une génération de musiciens, qui y ont puisé de quoi panser leurs plaies amoureuses et auront même appris à en sourire, puisque c’est grave. Par retour de balancier, Alain Chamfort a désormais plein de nouveaux amis dans la glace.

Puits mélodiques sans fond, textes ciselés droit dans le cœur, risque d’écoute(s) en boucle(s) ?

«Attention, c’est un piège.»

Le Meilleur d’Alain Chamfort : les compilations Versions Originales (disponible en versions 2LP, 2CD ou digitale) et Versions Revisitées (disponible en édition limitée 2LP+CD ou en digital) sont sorties le vendredi 22 janvier 2016 via le label Pias.

Alain Chamfort sera en concert à l’Olympia de Paris le 25 mars 2016, et en formule acoustique (piano/voix) le 2 février à Montbrison, le 5 février à Sotteville-Lès-Rouen, le 15 février à La Grande Motte, le 18 février à Abbeville, le 25 février à Risoul, le 26 février à Aix-En-Provence, le 3 mars à Seclin, le 9 avril à Montgeron, le 21 avril à St-Amand-Les-Eaux, le 26 avril à Arcachon, le 28 avril à Vaison-La-Romaine, le 27 mai à Sausheim et le 3 juin 2016 à Drancy.

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Photo Bandeau : Boris Camaca

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