Cinéma

American Sniper de Clint Eastwood : le petit fou de la lorgnette

Ecrit par Nulladies

American Sniper Poster

Le petit fou de la lorgnette.

On peut facilement trouver une kyrielle d’éléments visant à alimenter une critique positive d’American Sniper.

On peut facilement dézinguer la meute qui hurle à la propagande fascisto-patriotique, ce que le film n’est très clairement pas. Que l’Amérique conservatrice lui fasse un triomphe de récupération, en revanche, fait froid dans le dos quant à la capacité de lire aveuglément un film clairement plus ténu dans ses propos.

L’intérêt, et peut-être l’enjeu du film, mais c’est là une chose très difficile à démontrer, est le portrait qu’il fait non de la guerre, mais de l’un de ses illustres protagonistes. Le titre le dit clairement : c’est du camp américain que sera vue cette trajectoire, par le bout d’une lorgnette on ne peut plus réductrice, à savoir la lunette d’un fusil à longue portée. De ce point de vue, on peut comprendre que les ennemis soient des cibles, les irakiens des collaborateurs de masse et que les enjeux géopolitiques soient passés sous silence.

La formation du patriotisme américain, du fond du Texas au front irakien, n’épargne aucun cliché : c’est ainsi que nous les voyons en tant qu’Européens, c’est ce qui soude le public américain. Cette absence assez brute de subtilité ne peut pas être imputée à une étroitesse d’esprit du réalisateur qu’on sait intelligent sur le sujet, et c’est là le point névralgique du film. De la chasse à la Bible, de la ceinture posée par le paternel sur la table aux infos de CNN, Kyle est un citoyen robotisé, une machine que l’institution militaire va achever de programmer. Il le fait bien, il apprend son credo, et il excelle.

Les meilleures scènes du film sont celles qui voient son entourage écarquiller quelque peu les yeux sur sa détermination : elle peut forcer l’admiration, elle peut glacer le sang. A ce titre, l’échange avec le soldat qui le remercie de lui avoir sauvé la vie et le malaise de Kyle est révélateur. Mutique, homme d’action, Kyle ne revient pas sur ce qui s’est passé, et fonce tête baissée, avec la même addiction que les protagonistes du bien meilleur Démineurs de Bigelow.

Cooper s’en sort très bien dans cette alliance étrange entre la massivité d’un corps puissant et l’incapacité à faire surgir l’humain sous la fonction du SEAL, et le film pourrait se lire comme la lutte entre la stature de l’américanité et les élans de l’individu.

Ce ne serait cependant voir qu’une de ses facettes. Car Eastwood brasse bien plus large, mettant l’intelligence évoquée plus haut au profit de causes bien moins humanistes. Film d’action, de guerre, de suspense, de famille, American Sniper équilibre grossièrement le fil rouge de sa finesse par un folklore de char d’assaut. La lutte avec l’alter ego Syrien et leur duel olympico-létal est tout sauf pertinente, tout comme le deuxième enfant s’emparant du lance grenade et le suspense putassier qu’il induit. Les scènes de famille sont répétitives, éculées et sans aucun fond, comme ces conversations téléphoniques mêlant combat et annonce du sexe de l’enfant, ou les yeux exorbités de Kyle à chaque bruit de perceuse de retour au pays.

J’aurais pu m’en tenir à ces réserves, et mettre un 5, voire un 6.

Mais le générique de fin vient remettre bien des choses en place. Qu’on nous balance des images d’archives sur les funérailles quasi nationales du bonhomme, avec musique pompeuse et drapeaux sur tous les ponts d’Amérique, est une déclaration dépourvue de toute innocence. Désormais, on quitte le film pour raccorder définitivement le propos à l’actualité, et celle-ci, pour peu qu’on se renseigne, est autrement moins arrangeante. Car le véritable Kyle était autrement plus instable dans ses déclarations, (il s’attribue 100 victimes supplémentaires au décompte du Pentagone), autrement moins modeste (son autobiographie élogieuse, et les déclarations probablement mythomanes qu’il a pu faire), ouvertement plus proche de ce que le film ne semblait justement pas être, se qualifiant de croisé de Dieu débarrassant le monde des sauvages.

Si Eastwood finit par si clairement choisir son camp, tant pis. Pour le film qui précède, et pour le temps qu’on aura consacré, aussi, à tenter d’y voir quelque chose de digne.

Il est fort probable que le réalisateur ne considère pas ces dernières images comme une déclaration d’intention aussi flagrante. Mais le fait de les avoir mises pour satisfaire son public, et ce désir de brasser large est de toute façon tout aussi condamnable.

  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •   

Ajouter un commentaire