Chronique Musique

Antarte et le spleen insulaire

À l’écoute de certaines musiques, nous pourrions avoir l’impression de voyager dans un jet privé avec tout le luxe nécessaire pour le confort de nos oreilles. Le post-rock est un genre qui permet cette échappée à vive allure. De l’Écosse au Canada en passant par l’Islande, le Japon et bien d’autres escales. C’est en cela une forme chargée d’universalité, une vérité affirmée qui ne peut souffrir de taxations utopiques.

L’appellation en elle-même supposerait la fin amorcée du rock. Il n’y aurait plus de balancements, les diffusions ne seraient plus que statiques. Ce serait une erreur que de considérer la classification lancée par Simon Reynolds il y a 24 ans comme la marque d’une cassure et la fin d’une ère laissant place à une nouvelle philosophie dans l’approche des sonorités. J’irais plus dans le parallélisme du célèbre chimiste Antoine Lavoisier dont la célèbre formule s’adapte admirablement à notre sujet de préoccupation. Le rock n’est pas à l’agonie, il s’est juste transformé au fil du temps.

Ce qui se retrouve à la dérive c’est la mainmise des anglo-saxons sur la labellisation de l’excellence. Exit la sacralisation pop au schéma couplet-refrain-sexe-drogue et dollars à gogo. L’industrie est certes en crise, mais nous n’avons jamais eu autant de « produits » divers à dénicher au cœur des cinq continents. De ce paradoxe, il ressort la contrainte pour tout défricheur de ne débusquer qu’une connaissance parcellaire des publications. La quête d’une appropriation intégrale des choses n’est qu’un leurre. Il faut trancher, quitte à passer à côté de joyaux qui auraient pu enrichir notre malle à trésors. Il ne faudrait pour autant tomber dans l’insondable frustration du collectionneur jamais rassasié. Surtout si l’on a le privilège d’être aiguillé vers une tentation proche de nos habituels engouements.

Pour le coup, Antarte vise dans le mille avec Isole, second album d’un groupe qui commença ses gammes sous le soleil de la Sicile.

Inutile de tourner autour du pot, l’ambiance qui ressort de leurs compositions pourrait les voir affublés d’un préjugé conférant à leur encontre la qualité de simples copistes. Il est vrai que les similitudes d’humeur avec les piliers de Sigur Rós sont d’une flagrance telle que ne pas le soulever serait un méfait passible d’une sentence qui me conduirait derechef dans les sombres oubliettes de votre webzine préféré. À cette inexorable mise en parallèle, je répondrai par la singularité des éléments qui s’échappent du disque. Antarte ne débarque pas des froidures nordiques et ceci s’entend pleinement sur l’album qui s’offre à notre ouïe.

Si la base pianistique qui ouvre le bal est d’un calme olympien, les premiers frissons d’Oasi révèlent des réverbérations un peu plus assombris avant qu’une accalmie plus acoustique ne vienne appuyer sur le bouton pause de l’ampèremètre. Les ornements électriques sont finalement très méditerranéens et se chevauchent par strates successives. L’exotisme vocal de Lillo Morreale est quant à lui déchirant, ce qui accentue l’idée d’une mélopée qui se détache d’un concert volcanique vivifiant.

Nos jeunes pousses s’essayent également à des pièces plus pacifiques, installant par fines touches un grain gorgé d’un vague à l’âme diffus. Passant d’instrumentaux aux battements faussement nonchalants à des velléités plus saturées qui font osciller l’ensemble entre un récit rêveur et des constructions divinement racées. C’est le cas pour Scirocco qui emporte sur son passage tous les clichés imaginables de l’ordre du reproche. Face à un élément pourvu d’une si exquise fraîcheur d’exécution, je ne peux que m’incliner.
À l’écoute de l’album, j’avais bizarrement cette image en tête : celle d’oisillons tombés du nid qui, à force de persévérance, parviennent à voler de leurs propres ailes. Sur le même titre, une trompette vient briser le rythme et laisser mourir les dernières portées. Nous sommes donc en plein paradoxe sensoriel, celui qui vient nourrir des expérimentations aussi brillantes (dans les deux sens du terme) qu’étirées sur une trame aux familiarités notoires.

C’est dans cette veine que le cheminement nous conduit à Castelli Di Sabbia, l’élément sans doute le plus séduisant de l’œuvre. Un titre qui inonde l’espace de sa lumière, au son du delay et des accords répétés, aux ondoiements d’un charme rital prononcé, celui d’une romance triste mais qui déborde d’un miel onctueux. C’est le chant sublime d’une métaphore de l’éphémère, ce château de sable au destin si fragile, caressé par les vagues avant de sombrer dans l’oubli.

C’est l’ensemble d’Isole qui cavale au grand jour, à l’image des inspirations ténues de Bolina, celles qui iront s’emballer dans un fourmillement de cordes déstructurées, laissant l’auditeur à cet irréalisme salvateur, celui d’une méditation contemplative chargée de spleen.

Album disponible depuis le 16 mars.

En concert le 26/03/2018 à Paris (La Boule Noire) avec Silvain Vanot.

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