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Ariel Pink : « L’impression d’être un dieu vivant et la pire des merdes à la fois » – Interview

Dedicated to Bobby Jameson est le dixième album d’Ariel Pink. Si la musique n’est plus sa priorité aujourd’hui, il reste toujours expert en écriture de pop-songs dérangées d’une efficacité redoutable.

Rencontré dans la cour d’un hôtel Parisien, son changement de look étonne. Le cheveu court et noir corbeau, il ressemble à s’y méprendre à un jeune Iggy Pop. Seul le look a changé, Ariel semble toujours aussi mal dans sa peau. Lorsqu’on lui annonce que l’interview sera pour Addict-Culture, il nous annonce être un expert en addictions. Se contredisant régulièrement, il revient sur son besoin d’être aimé, son égoïsme et le rejet de son travail des années passées.

Quand je suis en manque d’inspiration, il m’arrive d’aller piocher dans ce fond de catalogue composé à l’âge de 8-9 ans.

Lorsque tu t’es lancé dans la musique, composais-tu déjà des chansons dans cette lignée, ou bien ton travail ne ressemblait à rien de ce que l’on peut entendre aujourd’hui ?

Si ma musique a évolué, je suis toujours profondément ancré dans la même logique d’écriture et les mêmes méthodes. Avant même d’être ado, j’écrivais des chansons inspirées par ce qui passait à la radio. Je ne les ai jamais enregistrées à l’époque, fautes de moyens et d’équipement. Je peux le faire aujourd’hui, car je me souviens du moindre détail de chaque titre. Quand je suis en manque d’inspiration, il m’arrive d’aller piocher dans ce fond de catalogue composé à l’âge de 8-9 ans. Je réarrange deux trois bricoles et le tour est joué. Je mets quiconque au défi de faire la différence avec une composition récente.

Bubblegum Dreams que l’on retrouve sur le nouvel album est une chanson ultra pop, aux influences 60’s.
Est-elle un exemple de la musique qui passait à la radio et que tu aimais quand tu étais gamin ?

Non, c’est la musique que j’aime en ce moment. Gamin, ce type de musique ne passait pas à la radio. J’ai découvert la musique des années 60 quand j’avais 17 ans avec les Beatles et les Beach Boys. Je ne m’en suis jamais remis.

Les gens disent que ma musique sonne rétro. Pourtant je la trouve hyper moderne. J’ai une vision romantique de la musique. J’ai besoin qu’elle dégage des émotions. Quand je compose, j’essaie de retrouver les premiers frissons ressentis dans mon enfance en découvrant Madonna ou Michael Jackson. C’était au début des années 80. Le temps passant, ma culture musicale s’est développée, mes émotions ont commencé à s’estomper. Je suis jaloux de moi-même à l’âge de 5 ans, complètement extatique car je ne comprenais rien à la musique. En ce sens, je suis rétro. Je suis nostalgique de l’enfant innocent que j’étais, pas de la musique de l’époque.

Je n’ai qu’une réelle addiction, celle de la recherche du sentiment unique qu’une chanson peut te procurer.

Devenir musicien a dû casser une part de la magie que tu ressentais.

Oui, car tu finis par connaître tous les rouages, tu analyses trop. Je n’ai qu’une réelle addiction, celle de la recherche du sentiment unique qu’une chanson peut te procurer. J’arrive à le recréer avec mes chansons. Lorsque je travaille en studio, même si j’ai écouté une centaine de fois une chanson que j’enregistre pour un nouvel album, j’arrive à me mettre dans un état d’esprit particulier. Je fais table rase du présent, et je me force à oublier l’existence de mon travail en cours. Je me mets en condition pour y arriver. Généralement en fumant de l’herbe et en marchant un peu dans mon quartier. Quand je rentre, je presse “play” sur l’ordinateur. Si je ressens les mêmes émotions que quand j’étais gamin, c’est gagné. Je tiens un bon morceau. La musique m’a sauvé la vie. À un moment je n’avais plus qu’elle. Je fais tout pour que mon travail ait l’infime chance de sauver celle de quelques personnes.

Quelle place occupe la musique dans ta vie aujourd’hui ?

Pendant huit ans, j’ai consacré chaque journée de ma vie à composer et enregistrer. Aujourd’hui, je n’ai plus la même passion. Créer est devenu difficile. Je ne compose plus qu’une fois par an. Je prends mon temps. J’ai arrêté de chercher l’amour et la reconnaissance à travers un travail acharné. J’essaie de mener une vie normale pour devenir une meilleure personne, d’arrêter de ne penser qu’à moi. J’ai la chance d’être dans une position où j’ai une reconnaissance publique et critique suffisante pour me permettre de sortir des disques moins souvent.

Tu découvres enfin la vie d’un adulte normal.

Oui. J’ai appris à devenir un adulte à travers la musique. Recruter des musiciens et les gérer, organiser des tournées, m’occuper du business. Et puis soudain, j’ai commencé à être connu et ça m’a bousillé. Je n’y étais pas préparé. J’ai eu l’impression d’être un dieu vivant et la pire des merdes à la fois. Tout le monde avait une opinion sur moi. On a qualifié ma musique de prétentieuse, on m’a traité d’arrogant. Au bout d’un moment, tu dois te forcer à te couper de tout ça.

Tu nous affirmes passer consacrer moins de temps à la musique, tu as pourtant beaucoup collaboré entre Pom Pom et Dedicated to Bobby Jameson (Myley Cyrus, Theophiluis London, Weyes Blood etc). As-tu tendance à proposer régulièrement à des artistes de travailler avec eux, ou bien vient-on te chercher ?

Je n’aurais jamais la prétention de proposer à quelqu’un de collaborer sur un de ses morceaux. Même avec des artistes que je respecte. Je trouve ça présomptueux. Par contre, si on me demande et que j’aime leur travail, c’est un honneur. Mais ça ne veut pas dire pour autant que c’est une bonne idée s’ils ne savent pas précisément ce qu’ils attendent de moi. Je veux juste exécuter leurs idées. Jouer de la musique est fun. Composer avec quelqu’un d’autre l’est beaucoup moins. Je n’aime pas que l’on remette en question une idée que je trouve bonne. Si c’est le cas, je dis : “ok, tu peux sortir le titre, mais c’est ta chanson, pas la mienne”.

Ariel Pink/Eliot Lee Hazel/2017

Ariel Pink/Eliot Lee Hazel/2017

Tu te caches derrière des personnages dans tes textes. Tu as réussi, même visuellement à créer un univers qui t’es propre. Y a-t-il des artistes qui t’ont inspiré pour emprunter cette voix ?

Non. En découvrant la musique, je croyais que les artistes parlaient d’eux. Puis j’ai découvert le pot aux roses. Les artistes étaient des humains, comme moi. Ça m’a rassuré. Jeune, je n’avais aucune confiance en moi. J’ai modifié mon nom, trafiqué ma voix, brouillé les pistes dans mes paroles, mais je ne me suis jamais caché derrière un personnage. J’ai innové dans mon travail en faisant semblant car j’étais effrayé au fond de moi. Les gens ont tendance à penser que je ne suis qu’un chanteur et à me traiter comme tel. C’est l’opposé de la réalité. J’ai une idée très claire de ce que je veux. Je suis musicien, compositeur et producteur. J’ai la réputation d’être difficile avec les ingénieurs du son lors des sessions radios. Mais il m’a fallu des années de travail pour obtenir un son comme le mien. Je ne vais pas les laisser tout saccager avec des réglages effectués en cinq minutes.

Tu flirtes avec le succès depuis quelques années. Quel est ton rapport envers celui-ci ? En obtenir est-il un de tes buts, ou bien laisses-tu les choses venir ?

Le succès que j’ai aujourd’hui me convient tout à fait. Je n’ai jamais cherché à devenir connu et je n’ai aucune intention de le devenir encore plus. Je suis juste chanceux. Je pense pouvoir continuer encore quelques années, si j’arrive à me bloquer de tout le cirque qui entoure ma carrière. Mon attitude est plus saine que jamais. Mais relativisons, c’est un succès d’estime, suffisant pour me permettre de vivre de ma musique. Heureusement que je ne suis pas obsédé par l’argent. Je n’ai pas besoin de grand chose pour vivre. Pourtant il le faudrait. J’ai envie d’être plus généreux avec mes proches et leur montrer que je ne suis pas si égoïste.

Comme sur tes albums précédents, Dedicated to Bobby Jameson regorge de pop songs fascinantes. Tu continues à faire évoluer ton style très personnel, mais on sent que la mélodie est au cœur de chaque titre. Te considères-tu à la quête permanente de la pop song parfaite ?

Mes goûts et mes objectifs changent. Le temps avançant, j’ai tendance à renier ce que j’ai pu faire par le passé. J’étais fier de sortir des titres que je considère maintenant comme de la pure merde. J’avais trop confiance en moi. Il fallait un sacré culot pour rendre une partie de mon travail public. Mais, sans toute cette daube et mon autosuffisance, je ne serais pas là aujourd’hui. Il n’y a qu’une seule constante avec le passé, la difficulté d’écrire les paroles. Pour chaque morceau c’est le même cinéma : je n’ai aucune idée du sujet à aborder. Je suis tellement indécis que je ne m’occupe des paroles que quand je suis dos au mur. Une fois que la musique est enregistrée et que je dois rendre l’album à la maison de disque. C’est là que la magie opère. Je donne une partie de moi même à un instant précis, sans vraiment comprendre ce qui se passe.

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