Cinéma

Back Home de Joachim Trier : L’enfer, c’est les nôtres

[mks_dropcap style= »letter » size= »52″ bg_color= »#ffffff » txt_color= »#3c8691″]C'[/mks_dropcap]est sur une image terriblement trompeuse que s’ouvre Back Home : celle de la main d’un nouveau-né serrant le doigt de son père. Si l’on est tenté d’y voir un écho au lyrisme ébahi de Malick dans Tree of Life, il faudra rapidement se résoudre à y renoncer. Dans ce geste se loge toute l’exploration à venir des complexes rapports humains, d’autant plus retors qu’ils sont situés dans cet univers carcéral qu’est la cellule familiale. Un geste silencieux, un réflexe nerveux sur lequel on aura tôt fait de voir l’amour filial se dessiner instinctivement, réécriture romanesque et idéalisée qui finira par gangrener la vie de toute une famille.

Back_Home

Back Home (pourtant modifié suite aux attentats, et qui s’intitulait Louder than bombs) porte brillamment son titre : de retour, il est question à des degrés divers : celui du fils devenu adulte dans sa maison d’enfance, celui qu’il ne parvient à opérer vers la famille dont il est désormais le nouveau père, ceux de cette mère défunte qui ne cessait de repartir vers les quatre coins du monde pour y traquer des images fulgurantes des guerres, des famines ou de tout ce que l’actualité vomit de plus dramatique. Des retours imposant de régler des comptes, de trier des archives, de faire face à ses engagements, de scruter un passé qui ne passe pas.

Cette question est au centre de l’œuvre de Trier : c’était déjà un retour qui occasionnait l’adieu au monde du junkie, protagoniste d’Oslo, 31 août. Ici, il est davantage question de ceux qui restent : après l’accident, probable suicide d’Isabelle (Huppert, aussi fugace qu’impeccable, comme à l’accoutumée), toute communication semble impossible. Entre le père et son plus jeune fils, en pleine crise d’adolescence (contraignant le premier à rentrer en contact avec lui via les jeux en réseau, pour se faire froidement abattre avant tout échange), mais aussi entre les frères. Jesse Eisenberg, en aîné supposé apporter l’équilibre, offre une partition glaçante d’équilibre : nerveux, dépassé, il compense sa panique face à la vie par une façade a priori imperturbable, un discours efficace où tout se règle par le mensonge. Sur le sort de son épouse, échangeant le cadeau de la vie contre la perspective de la mort ; sur celui de sa mère, ainsi que sur sa fidélité, préférant une version édulcorée et hagiographique. Ses conseils iront jusqu’à proposer à son jeune frère Conrad l’effacement et le renoncement, le temps du lycée, avant d’envisager un jour de pouvoir exister. La révolte de ce dernier passe donc par un rapport frontal à la vérité. Sa confession et les images qui l’accompagnent rappellent un peu trop American Beauty et l’on craint un moment que la profusion des névroses ne prenne la voie emphatique de ce modèle, mais Trier déjoue savamment ce piège.

C’est par le rêve et d’autres échappées que les personnages prennent rendez-vous avec eux-mêmes : celui d’un viol, d’un casque qui diffuserait, enfin, le silence, ou des récits sur soi qu’on fait à la troisième personne, s’observant avec recul, et par conséquent bienveillance. La vérité n’est pas accessible, quand bien même elle serait dite : les images d’Isabelle, fragments bruts du monde, sont balayées aussi vite qu’on tourne une page dans le journal ; la confession écrite de Conrad est édulcorée par un pathétique acte de bravoure, celui d’avoir craché au visage de sa prof d’anglais, à qui il ne parvenait à dire autrement qu’il savait qu’elle couchait avec son père. Et sa grande émotion amoureuse se résumera à un filet d’urine courant sur le béton d’une sortie de garage.

Les cadres sont étudiés, souvent saturés de droites et la photographie glacée, de cette propreté un peu trop nette pour être honnête. La vérité, c’est celle d’une famille doublement abandonnée : à de multiples reprises par une femme libre, éperdue d’aller capter les vibrations du globe, et définitivement, lorsqu’elle prend conscience de ce que sa vie n’est qu’un jetlag continu. Ni avec eux, ni sans eux. Le pessimisme n’est pas pour autant aussi radical que ne l’était celui d’Oslo, 31 août : parce qu’il s’attache à ceux qui restent, Trier ménage des échappées face à ce modèle aussi brillant qu’insoutenable que fut cette mère démissionnaire : modestes, maladroites, cabossées, certes, mais d’une cellule qui tient malgré tout, et qui semble s’affranchir de certains barreaux dans la séquence finale.

En parvenant à dresser ce portrait touchant de ceux qui ne savent pas faire avec la vie telle qu’elle s’impose, en évitant les travers du coaching pour famille sur divan, Trier touche juste, obtient le meilleur de ses comédiens et offre un nouveau chapitre à une filmographie qu’on espère à l’avenir du même acabit.

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