Les Inédits Littéraires

Banzo, mémoires de la favela aux éditions Anacaona

Becos da Memoria, en français Banzo, mémoires de la favela (traduit par Paula Anacaona), a été écrit au milieu des années 1980. Sensé paraître pour le centenaire de l’abolition de l’esclavage au Brésil en 1988, le sort aura voulu que son auteure, Conceição Evaristo attende près de vingt ans avant qu’il soit enfin publié. Issue d’une favela, élevée dans un contexte matériel très défavorisé, Evaristo poursuit ses études en même temps qu’elle travaille comme domestique. Au début des années 1980, elle est institutrice. La lecture l’a sauvée. Mais cette connaissance des mots, clé de sa libération, elle souhaite l’employer à autre chose, à raconter l’histoire de ceux dont la parole ne compte pas. Durant les années 1990, elle publie plusieurs textes en revue jusqu’à connaître le succès avec la publication de son premier roman, Histoire de Poncia, en 2003 qui sera traduit en espagnol, en anglais puis en français. Reconnu pour sa valeur éducative, l’Histoire de Poncia est désormais au programme de l’éducation nationale brésilienne. Très engagée politiquement et socialement, Conceição Evaristo est de toutes les luttes pour la défense des femmes et de la culture afro-brésilienne. Dans ses écrits, elle retrouve une mémoire collective effacée par le discours colonial, et y mêle ses souvenirs personnels.

Banzo, mémoires de la Favela dépeint le quotidien d’une favela qui s’apprête à être démolie. On y suit le parcours de nombreux habitants, parfois drôles, souvent touchants, toujours singuliers ; portraits dressés par Tite-Maria, une jeune fille avide d’histoires et qui rêve de transmettre la mémoire de ce lieu amené à disparaître prochainement. Si ce texte est profondément ancré dans l’histoire du Brésil, et notamment celle de la construction urbaine de fortune de ces banlieues pauvres qui côtoient parfois de très riches quartiers d’habitation, il serait dommage de limiter l’intérêt du roman à une question nationale (quand bien même celle-ci s’avère déjà cruciale). Car c’est la force de Conceiçéão Evaristo que de témoigner bien plus largement de la condition humaine en donnant à voir ses personnages, et notamment d’un point de vue politique. Pourtant aboli depuis de nombreuses années, l’esclavage reste une thématique importante de ce récit : la vie de ces descendants d’esclaves est en grande partie conditionnée par le fait que rien n’avait été prévu pour accueillir dans la société les milliers de personnes ayant accédé subitement à l’indépendance en 1888 – certains de ces descendants n’ayant d’ailleurs un mode de vie pas différent de celui de leurs ancêtres.

L’organisation en communauté, le désir de lutte, la soif de reconnaissance dans la Favela côtoient des sentiments plus mélancoliques. C’est le Banzo évoqué dans le titre. Si l’Histoire de Poncia était toute construite autour de la Saudade, ce sentiment intraduisible de mélancolie, Mémoires de la favela se concentre sur le Banzo, forme de nostalgie mortelle qui frappait les esclaves noirs d’Afrique. Nostalgie de déracinés qui, devant le vide de leur passé, s’acharnent à se trouver de nouvelles attaches, un nouveau lieu qui leur appartient et qui leur sera irrémédiablement retiré, à son tour. C’est notamment le cas de l’Onc’Toto, vieillard attendant la mort, et à qui l’on a repris toutes les joies à mesure qu’il les obtenait. En ce sens, le texte de Conceição Evaristo est un véritable récit-racine : Il grave les voix et les gestes de ces gens que l’on n’entend d’ordinaire jamais, « effacés » de l’histoire, tout comme cette favela, rasée.

Un jeu de figures des plus subtils donc, alliant nostalgie d’une histoire oubliée et une lutte pour un futur que chaque personnage entretient à sa manière, et Evaristo la première – qu’on pourra reconnaître en Tite-Maria et qui, vingt ans après ce qui avait été prévu, et de nombreuses années après que sa favela a disparu, a su préserver et rendre avec une justes bouleversante les voix de ceux qui ont sombré dans le Banzo ou disparu dans les luttes. Le tout est servi par une écriture d’une grande justesse, alternant petites histoires et prose poétique tout en sachant rester au niveau de ses personnages.

A noter que l’ouvrage est illustré par l’artiste brésilienne d’origine japonaise Lucia Hiratsuka. Reste à saluer la qualité de la traduction, signée Paula Anacaona et à vous enjoindre, une fois de plus, à vous précipiter sur ce texte, sans l’ombre d’un doute un petit chef d’œuvre de littérature et d’humanité.

En voici trois extraits pour finir de vous convaincre.

Banzo Anacaona

 

« 

« Canaille  Larbin de Blanc ! Porc ! » cria Pedro Zica avant de s’écrouler dans une flaque de sang.

ZéMeleca rangea son arme et partit d’une démarche assurée comme le maître – mais ceux qui le virent de près, ceux qui aperçurent ses yeux, virent un nuage de peur, de remords peut-être…

ZéMeleca n’était pas idiot. Il savait qu’il était utilisé, il savait qu’il n’était pas le maître, il savait qu’il était une canaille ! Il venait de tuer un homme – un frère – sur les ordres du Coronel, pour une histoire de terres.

Avec la mort de Pedro Zica, la blessure de l’homme se remit à saigner, et saignerait encore beaucoup.

Les camarades couvrirent Pedro Zica d’un morceau de tissu blanc et allumèrent une bougie. Pendant que certains montaient la garde, d’autres cherchèrent des forces tout au fond de leurs faiblesses, de leurs angoisses, de leurs révoltes, et allèrent rendre visite au coronelJovelino. Cela ne faisait aucun doute : Pedro Zica avait été assassiné sur ordre du Coronel ! Leur contentieux existait depuis longtemps. Les grands-parents du Coronel, déjà, voulaient prendre les terres des grands-parents de Pedro Zica. Des terres si bonnes, si proches de celles du domaine ! Mais cette maudite engeance ne vendait pas ses terres et refusait de vider les lieux. Les Zicas étaient têtus. Ils ne vendaient pas, ne partaient pas, même s’ils se sentaient de plus en plus acculés. Régulièrement, un Zica disparaissait. On le retrouvait quelques jours plus tard, flottant dans le fleuve. Le Coronel répandait la nouvelle, en déplorant que la famille Zica ait cette fâcheuse tendance à se suicider, à se jeter dans le fleuve. Tout le monde savait que c’était faux.

Dix ans plus tôt, une nuit, alors que l’homme, un négrillon à l’époque, se baignait dans le fleuve, il vit des individus jeter un corps dans l’eau. Il reconnut les hommes de main du Coronel. Encore un Zica dans le Rio das Mortes. Encore une âme en peine qui errerait sur ces terres… C’est pour cela que personne ne venait là la nuit – ni les courageux du village, ni les Zica, ni les familles. Les eaux du Rio das Mortes taisaient un secret qui était à elles, au Coronel et à ses sbires. Mais cette nuit-là, le secret devint également celui de l’homme.

L’homme-négrillon, témoin de la scène, sentit le danger. Il revint chez lui, muet, silencieux, sur ses gardes. Il ne réussit pas à dormir cette nuit-là. La pluie tombait fort, des éclairs zébraient le ciel. Il regarda ses parents qui commençaient à vieillir. Il se demanda s’ils n’avaient pas gâché leur vie au milieu de toute cette misère. Un éclair déchira le ciel. Les pensées s’agitaient dans sa tête. Il fallait que les choses changent, et eux seuls provoqueraient le changement, car le Coronel, les riches, eux ne changeraient jamais ! Cette nuit-là, le sommeil ne venait pas, et le négrillon n’arrêtait pas de penser à deux choses : un, à ce qu’il avait vu – un homme jeté à l’eau par les sbires du Coronel – ; deux, à une histoire que ses parents lui avaient racontée un jour.

Son arrière-grand-père avait une blessure à la jambe. La plaie lui avait rongé la chair, et atteignait maintenant l’os. Ce n’était qu’une souffrance de plus dans sa vie. Il était vieux, inapte au travail, tel un poids mort. Il restait assis, la blessure puante exposée aux moustiques, souffrant. Dès que Petit-Maître passait devant lui, il donnait un coup dans la jambe du nègre. Le nègre se contentait de gémir : « Aïe, aïe, aïe… Ti-Maître ! »

Des années plus tard, une plaie apparut sur la jambe de Ti-Maître. À la même jambe, au même endroit. Tous les traitements, tous les soins furent vains. Les médecins, les herbes-à-pouvoir, les prières des Pretos-Velhos aussi. La plaie saignait, puait et rongeait la jambe de Ti-Maître. Les Noirs, heureux, affirmaient que c’était un châtiment divin. Ils avaient un Dieu qui se vengeait pour eux et qui, un jour, leur donnerait le royaume du Ciel.

La nuit où l’homme, un négrillon à l’époque, avait vu un homme jeté dans le fleuve par les hommes de main du coronelJovelino, il pensa : « Que Dieu me pardonne si c’est un péché, si c’est un blasphème, mais mes frères ont besoin de toute urgence, en permanence, d’un Dieu à leurs côtés. Maintenant et pas plus tard. Ils ont besoin de terre, de pain, de travail, de tranquillité. Ils ont besoin de pouvoir vivre maintenant sur Terre, et pas au royaume du Ciel après leur mort. »

L’homme, un négrillon à l’époque, se réveilla – ou plutôt vit le village se réveiller – avec l’intention de révéler ce qu’il avait vu la veille. Il regarda ses parents enfiler leurs habits du dimanche – leurs haillons les moins haillons – pour écouter le prêtre du village voisin qui venait célébrer la messe. Il leur raconta ce qui s’était passé. Il vit un éclair de terreur dans les yeux de son père. Celui-ci le battit pour avoir été au bord du fleuve à la nuit tombée et lui promit une nouvelle raclée s’il racontait à quelqu’un ce qu’il avait vu.

Ses parents allèrent à la petite chapelle du domaine, à quelques kilomètres. Pendant ce temps, le garçon se promena dans les rues du village. La nouvelle s’était répandue comme une traînée de poudre. Encore un Zica qui s’était jeté dans le Rio das Mortes ! Drôle de manie qu’ils avaient, les Zica ! Combien de Zica avaient été retrouvés flottant dans le fleuve, après avoir disparu quelques jours ? Il en connaissait personnellement au moins quatre ou cinq et ces événements avaient commencé bien avant sa naissance. Le négrillon savait que ces morts sonnaient faux. Avec un nœud dans la gorge, un goût de mort dans la bouche et le corps endolori de la correction de son père, il courut chez les Zica pour tout raconter. À sa grande stupéfaction, les Zica aussi menacèrent de le battre et de le dénoncer à ses parents. Ils n’aimaient pas le Coronel, ils ne donneraient ni ne vendraient jamais leur terre, mais ils ne pouvaient rien faire. Un jour, Dieu réparerait l’affront. « Ils ont besoin de croire que Dieu est à leurs côtés… » pensa le négrillon. Un seul membre de la famille Zica – une femme, une vieille – pleurait et hurlait :

« Assassins ! Demain, je vais voir le coronelJovelino ! Je m’en fiche ! Qu’ils me noient moi aussi ! »

Quelques jours plus tard, deux autres événements ensanglantèrent la plaie de l’homme : la vieille fut retrouvée morte dans le Rio das Mortes. Et une professeure, sur ordre du coronelJovelino, vint chez lui pour lui apprendre à lire. La préceptrice qui s’occupait des enfants du Coronel. Le Coronel savait que le plus grand désir du négrillon – il avait à cette époque dans les quatorze ou quinze ans – était d’apprendre à lire.

Avec la professeure vinrent les crayons, les cahiers, l’abécédaire. Le Coronel envoya également un message : qu’il passe le voir au domaine, quand il voulait… D’autres messages arrivèrent : une offre de travail… Une proposition pour étudier dans la capitale, comme ses enfants…

Le jeune homme n’envoya jamais un seul remerciement. Mais il profita bien des enseignements de la préceptrice. Il grandit.

La jambe blessée, la vie agressée du vieux… Cette pensée lui revint dix ans plus tard, alors qu’il marchait avec les autres, d’un pas pressé, rageur, vers la maison du coronelJovelino. C’était dimanche, et tous ceux qui allaient à la messe voyaient le corps de Pedro Zica étendu par terre. Certains restaient paralysés, figés, craignant la mort ou craignant celui qui avait intimé l’ordre de la donner. D’autres rejoignaient ceux qui marchaient. L’homme marchait en tête. C’était la première fois qu’il allait rencontrer son ennemi bienfaiteur.

Cela faisait dix ans que la vieille Zica avait été retrouvée dans le Rio das Mortes. Tout le monde savait que la pression continuait, mais personne ne s’était plus « suicidé ». Jusqu’à aujourd’hui : Pedro Zica assassiné sous les yeux de plusieurs d’entre eux par ZéMeleca, homme de main du coronelJovelino.

C’est aujourd’hui que l’homme remuerait le couteau dans la plaie de ceux qui étaient de l’autre côté. La plaie des siens saignait depuis trop longtemps. Aujourd’hui se confondait avec hier, mais demain serait différent.

L’homme était aveuglé par la haine, se remémorant les événements d’il y a dix ans et ceux d’aujourd’hui. Il avait été seul témoin de l’événement passé et avait été obligé de se taire. Mais aujourd’hui, il n’était plus un négrillon sans défense. C’était un homme et, en tant que tel, il ne pouvait se taire devant l’injustice. Il allait affronter son ennemi bienfaiteur. Depuis longtemps, il savait tout et attendait cet instant.

negro alirio seul

Son propre ennemi l’avait rendu plus intelligent, lui avait appris à lire. Et il avait appris plus que ce qu’on lui avait enseigné. Il savait lire ce qui était écrit et ce qui ne l’était pas. Il savait lire chaque poignée de terre, chaque pied de canne, chaque épi de maïs. Et bien plus : il savait lire le visage de ses frères. Il savait aussi que la roue tournerait bientôt. (…)

Le coronelJovelino faisait les cent pas sur la terrasse de sa maison. Il savait que la situation était en train de lui échapper. Quelle bourde avait faite ZéMeleca ! Tuer un Zica en plein jour, devant tout le monde !

Le négrillon avait grandi – éternel petit caillou dans sa bottine, l’embêtant depuis le jour où il avait assisté à l’assassinat d’un Zica, noyé dans le fleuve par ses hommes. Il avait fait taire la vieille, mais il restait le petit. Il n’avait pas osé le toucher, alors il avait ordonné qu’on lui apprenne à lire. Il avait voulu le faire venir de son côté, le transformer en l’un des siens, mais il avait échoué. Et aujourd’hui, le négrillon devenu homme s’introduisait chez lui, avec tout un groupe. Ah, il avait réchauffé le serpent en son propre sein !

Le Coronel le voyait de temps en temps, de loin, il avait envie de s’approcher, mais le négrillon-homme était devenu une sorte de leader dans le village. La nuit, chez lui, il apprenait aux enfants à lire, et il y avait même une fille. l’homme allait de temps en temps en ville et revenait avec des livres et les nouvelles. Le Coronel avait entendu dire que l’homme lisait et étudiait avec les autres un journal qui expliquait en détail ce qu’était qu’un syndicat, une grève, la ligue paysanne, la réforme agraire. Des sujets qui plaisent à tous ces vagabonds et qui empêchent les braves gens de dormir ! C’était le bouquet ! Il avait déjà tellement de problèmes, et ce négrillon, depuis tout petit, à se croire supérieur aux autres !

C’est vrai qu’il avait donné l’ordre de tuer Pedro Zica, mais pas ici ! La belle époque que celle où ils mouraient noyés !

Il fallait mettre rapidement sur pied sa défense. Rapidement, car l’homme arrivait, posant ses pieds-nus poussiéreux sur le sol ciré, d’un beau rouge sang, de sa terrasse. »

«

« Tite-Maria alla à l’école ce matin-là en traînant des pieds. Elle mourait de peur chaque fois qu’elle s’absentait de la favela. Elle craignait de ne plus trouver personne à son retour.

La semaine précédente, ils avaient étudié en cours d’histoire la libération des esclaves. Tite-Maria écouta la professeure et lut un texte. La professeure, habituée aux questions et aux conclusions de la petite, attendit. Tite-Maria resta calme et distante. La maîtresse lui demanda la raison de ce détachement. Tite-Maria se leva et répondit que, sur les esclaves et leur libération, elle aurait beaucoup d’histoires à conter. Qu’elle pouvait parler pendant tout le cours, mais qu’elle n’était pas sûre que ce soit ce que la professeure voulait. Elle pourrait parler d’une rue Cases-Nègres contemporaine dont les habitants n’étaient pas libérés car ils n’avaient aucune condition de vie. La professeure la pria de s’expliquer. Tite-Maria la regarda, regarda ses camarades, ses amies. Elle regarda la seule Noire de sa classe, Maria-Esmeralda, murée dans un bloc d’apathie. Les mots restèrent bloqués dans sa gorge.

Elle connaissait beaucoup d’histoires, miroirs des chaînes d’une lointaine Histoire…

tite maria vo rita

Elle pensa à Onc’ Toto. C’était cela, un homme libre ? Elle pensa à Vieille-Maria, à la grand-mère de Vieille-Maria, à son propre grand-père, Luis da Serra-le-Fou. Elle pensa à la Noire Tuina, à FiloGazogénia, à Ditinha. Elle pensa à Mémé Rita, à l’Autre, à Bonté. Elle pensa aux enfants de la favela dont peu, très peu, ils se comptaient sur les doigts de la main, finissaient le primaire. Elle était la seule à être au collège – et encore, elle accusait deux ans de retard. Et elle devrait abandonner l’école lorsque sa famille déménagerait. Elle pensa au Nègre Alirio. Il agissait pour construire une nouvelle, une autre Histoire.

Tite-Maria parcourut encore une fois du regard la professeure, sa classe. L’Histoire était très grande ! L’Histoire était vivante et naissait des personnes, de l’aujourd’hui, du maintenant. Cela n’avait rien à voir avec le texte qu’elle venait de lire. Elle se rassit et pensa : « Pourquoi un jour ne pas écrire cette histoire-là ? Pourquoi un jour ne pas retranscrire sur le papier ce qui est écrit, gravé dans mon corps, dans ma tête, dans mon cœur ? »

«

« Nous étions complètement déstructurés. Des disputes éclataient pour un rien. Les choses les plus futiles devenaient des points de discorde. C’était la poule de l’un qui picorait le grain de l’autre. C’était le ballon d’un enfant qui tombait dans le jardin voisin. C’était une ancienne dette qui n’avait jamais été réclamée et qui soudain était exigée avec intérêts. Et c’étaient de mystérieuses pierres sur les toits. Qui les lançait ? Personne ne savait ! La faute retombait sur celui surpris dans une attitude suspecte. Qu’était-ce qu’une attitude suspecte ? Tout ! Une main dans la poche, une démarche oisive, des pas pressés sans raison, Tonho, Zé, Nico. Le coupable désigné devait prendre ses jambes à son cou pour ne pas se faire rosser.

Le voisin devenait l’ennemi. Le frère devenait l’exutoire de toute la haine, l’amertume, le désespoir. Nous ne voyions pas que nous étions dans le même bateau, naviguant sur le même océan de misère. Sans commandant, la barque et les passagers étaient à la dérive.

L’étau se resserrait, et le Nègre Alirio tentait de nous orienter. Non, ils n’avaient pas le droit – ou plutôt, nous ne devions pas leur laisser ce droit. Il y avait encore des familles dans la favela, la moitié peut-être, dont la survie était de plus en plus entravée. Tous les robinets publics furent sommairement arrachés sauf trois : le Robinet-d’en-haut, le Robinet-d’en-bas, et le Gros-Robinet.

Le Nègre Alirio continuait à nous injecter de l’espoir – non pas un espoir apathique, qui nous ferait croire qu’un miracle pouvait arriver, mais un espoir qui se concrétisait dans la lutte. Depuis son arrivée, peu après avoir élu domicile dans la case et le corps de Dora, il arpentait la favela. Il apprit à connaître chaque ruelle, chaque personne, le plan de démolition en détail.

Certains pleuraient sans rien dire. Les anciens et les enfants étaient les plus touchés. Le Nègre Alirio évoqua la prescription acquisitive. Certains en avaient déjà entendu parler. Un ancien lâcha : « De toute façon, ce sont toujours les forts qui font les lois. Te fais pas d’illusions, ti-mâle. Moi, je ne crois qu’en Dieu. » « Ils ont besoin de croire que Dieu est à leurs côtés… » se dit le Nègre Alirio. Lui aussi croyait en Dieu – mais il croyait aussi en la force, en l’action de l’Homme.

Combien de politiciens et autres professionnels avaient monté le morro en promettant monts et merveilles ! Des reporters de grands journaux avaient fait des interviews émouvantes. Une chaîne de télévision avait fait un long reportage. Des assistantes sociales étaient venues – universitaires bienveillantes et charitables, avec leur vision du monde et de la réalité… Non, les favelados n’y croyaient plus.

Nous aimions tous le Nègre Alirio. Il était de notre côté – mais ses paroles tombaient dans le vide de notre désespoir. Nous aimions son énergie, ses paroles d’espérance. Il était arrivé depuis peu, mais il embrassait nos douleurs.

Un jour, un groupe décida d’aller dans les bureaux de l’entreprise chargée de la démolition de la favela pour expliquer les conséquences des robinets qui avaient été retirés. Le groupe ne fut même pas reçu. Ils revinrent tous tête basse, dans un état total de découragement et de désespoir, plus que jamais complexés, coupables de leur pauvreté.

Le Nègre Alirio, se démarquant des autres, était inquiet mais sûr de lui, brave tout en restant lucide. C’était le seul à fouler ce sol en étant persuadé qu’il lui appartenait. Ce n’était qu’une question de temps. Un jour, aujourd’hui ou demain, tous les hommes auraient les mêmes droits. Un jour, tous les hommes se proclameraient frères et vivraient comme tels. »

Oncle toto

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