Les fans du Velvet Underground se rappellent forcément de la chanson Candy Says, composée par Lou Reed mais chantée par Doug Yule, en ouverture du troisième album du groupe en 1969. Mais ceux qui auront continué à suivre les aventures de Lou Reed après son départ du groupe savent que cette fameuse Candy hante également les paroles du sommet Walk On The Wild Side avec ses acolytes Holly et Jackie. Mais alors, qui était Candy ?
On s’en doute, elle n’était pas très loin de la Factory d’Andy Warhol et en a même été l’une des figures marquantes. Pourtant, le statut de « superstar » de Candy Darling était loin d’être acquis par avance. Femme transgenre dans le New York des années 60, où ce statut la conduisait à être arrêtée par la police et l’empêchait de commander dans les débits de boisson, elle a d’abord recours à la prostitution pour gagner sa vie (et se lie d’amitié à cette époque avec les fameuses Holly et la scénariste de talent Jackie que l’on retrouve régulièrement dans la BD) avant de monter sur les planches et de devenir actrice. Elle jouera dans plusieurs films de Paul Morrissey, le réalisateur fétiche d’Andy Warhol, et Werner Schroeter.
C’est cette vie hors norme, faite de luttes et de lumière, que la bande dessinée Candy Superstar retrace avec brio. Écrite par Claire Translate et dessinée par Livio Bernardo, cette biographie dessinée a pour cadre le New York des années 60 et 70 avec tout son tumulte, ses désirs et dangers, son bouillonnement d’énergie créatrice et ses excès.
Candy Darling y évolue comme une météore. Le scénario restitue sa trajectoire sans complaisance, mais avec une infinie tendresse. On y lit les humiliations, la violence institutionnelle, les amours fragiles, mais aussi les instants de pure grâce, les amitiés sincères et cette irrépressible envie d’exister malgré tout.
Graphiquement, c’est un petit bijou. Livio Bernardo a choisi une bichromie délicate, dont la couleur principale évolue au fil des chapitres pour évoquer les années de galère, d’abord, puis le glamour, la mélancolie et le clair-obscur de la scène underground new-yorkaise. Le trait est précis, élégant et presque cinématographique. Les visages s’animent, les regards brillent, et la mise en page, très fluide, donne l’impression d’assister à un film à la fois documentaire et onirique.

Mais Candy Superstar n’est pas qu’un hommage nostalgique à une icône du passé. C’est aussi une réflexion sur la construction de soi, sur la liberté d’exister en dehors des normes et sur la façon dont l’art peut transcender la douleur. Candy Darling, par son audace et sa fragilité mêlées, devient le symbole d’une époque où l’on rêvait de tout réinventer, mais aussi d’un combat toujours actuel pour la reconnaissance et la dignité.
Musique et bande dessinée sont ici très liées puisque chaque chapitre s’ouvre avec une citation du Walk on the Wild Side de Lou Reed qui évoque justement ce milieu underground new-yorkais. Mais pour évoquer le courage de Candy Darling et sa capacité à vivre en adéquation avec ses perceptions, on a surtout envie de citer le Candy Says du Velvet qui évoquait (déjà) la dysphorie de genre de la comédienne (« Candy says I’ve come to hate my body »).
Le duo signe donc une œuvre profondément humaine, où la figure de Candy échappe à la simple mythologie warholienne pour retrouver sa vérité, celle d’une femme qui voulait simplement être regardée comme elle était. Et à travers elle, le combat de toutes les personnes discriminées en raison de leur identité ou leur sexualité. On referme cette bande dessinée avec une forme d’émotion rare, un mélange de tristesse et d’admiration, comme après un film qui continue à vibrer longtemps après le générique.
Sous ses airs de biopic graphique, Candy Superstar est avant tout une déclaration d’amour à celles et ceux qui, à force de lumière, ont éclairé les marges. Une BD superbe, sensible et nécessaire, qui rappelle que la beauté la plus éclatante naît souvent dans les failles et la différence.



