ID. Noires n’est pas une bande dessinée comme les autres. Elle ne cherche d’ailleurs pas à l’être. Cet ouvrage est né d’un geste collectif et politique dans le sens le plus noble du terme. Le Studio Baraka Grafika a vu le jour en 2020 à Bruxelles, porté par quatre artistes locaux et quatre artistes demandeurs d’asile. Dès l’origine, la promesse est claire. Il s’agit de ne pas parler à la place de ceux qui vivent l’exil, mais de créer avec eux. Leur laisser la main, le trait et le récit.
Cette intention irrigue chaque page d’ID. Noires. On y suit des parcours d’hommes venus de Guinée ou du Burkina Faso, qui quittent leur pays en raison de leur engagement politique ou pour fuir la pauvreté. Autant de raisons que la bande dessinée prend le temps d’expliquer sans pathos inutile mais très vite, elle déplace son centre de gravité. Le départ n’est qu’un seuil. Le véritable vertige commence à l’arrivée, dans ce no man’s land administratif où l’existence se résume à des dossiers, des récépissés temporaires et des refus trop systématiques.
La bande dessinée met en lumière ce que beaucoup préfèrent ignorer. Les tests osseux censés valider la qualité de mineur des exilés (sans quoi leur protection n’est assurément pas la même…) sont basés sur des références occidentales datant des années 1920 à 1950, appliqués sans nuance aussi bien en Belgique qu’en France. Les titres de séjour provisoires qui suspendent toute projection dans l’avenir sont également illustrés de même que le rejet des demandes qui tombent sans explication lisible. La vie de sans-papier est faite d’attente, d’humiliation, de peur constante, mais aussi, et c’est le sens de cet ouvrage, d’humanité et de solidarité.

Ce qui frappe, c’est la manière dont ID. Noires refuse le misérabilisme. Le calvaire est présenté frontalement, mais jamais réduit à une posture victimaire. Dessiner, raconter, c’est déjà refuser l’effacement. Graphiquement, le choix du noir et blanc s’impose comme une évidence. Le trait est brut, parfois rugueux. On distingue les ratures, les repentirs, les lignes gommées. Rien n’est lissé, rien n’est corrigé pour faire joli, et c’est précisément ce qui donne à l’ensemble sa force. Ces aspérités ne fragilisent pas le livre, elles l’ancrent dans une forme d’urgence comme si chaque page avait été arrachée au silence et dessinée avant que la parole ne soit à nouveau confisquée.
ID. Noires est donc assurément une bande dessinée nécessaire, pas tant parce qu’elle prétend expliquer l’exil dans sa globalité, mais parce qu’elle accepte l’inconfort. Elle montre des parcours humains sans filtre, sans surplomb, avec une honnêteté rare. Une œuvre collective qui rappelle que raconter, quand on le fait avec ceux qui vivent l’histoire, peut devenir un acte profondément politique et surtout humain.



