Il y a des prisons dont on possède les clés et d’autres dont on ne voit même plus les barreaux. C’est peut-être ce qui relie le mieux les quatre premiers albums d’Intermezzo, la nouvelle collection lancée par Dargaud. À première vue, pourtant, ces histoires explorent des univers différents, entre une soirée d’hôtesses d’accueil, une jeune femme qui doute de son couple, une narcoleptique qui rêve de montgolfière et quatre adolescents en pensionnat. Mais derrière ces histoires très différentes se dessine cette même obsession. Comment se libérer de ce qui nous enferme ?
Le pari d’Intermezzo est lui aussi une forme de libération. Aéré puisque concentré sur trente-deux pages, chacune des bandes dessinées développe une histoire complète sans avoir à l’étirer. La collection veut faire la place aux récits courts, à la fiction et aux expériences qui peuvent se lire d’une traite.
Dans Figures imposées, Marzena Sowa et Cristina Bueno enferment d’abord leur héroïne dans une soirée mondaine. Marilou, jeune femme qui se revendique féministe, accepte un boulot d’hôtesse d’accueil dans une réception organisée autour d’une grande maison de champagne. Il faut dire qu’elle en a marre de regarder Le Roi Lion en boucle lors de ses baby-sittings. Et si le champagne est débouché pour les convives, les hôtesses sont à la merci des hommes qui sont à l’honneur. Le plus glaçant n’est donc pas ce qui est explicitement interdit à Marilou mais plutôt tout ce que l’on attend d’elle sans même avoir besoin de le formuler. Sourire, être jolie, disponible et ne pas faire de vagues. Ne pas dire non, surtout. La prison est donc sociale, presque invisible. Et elle est d’autant plus efficace qu’elle se présente sous les traits d’une normalité acceptée par les autres hôtesses.
Avec Les Oranges amères, Javi Rey change complètement de décor mais conserve cette idée d’un enfermement qui ne dit pas son nom. Elena vient d’entrer à l’université et commence à regarder différemment la relation qu’elle entretient depuis le lycée avec Mario. Ils sont jeunes, amoureux et tout semble aller pour le mieux. Chaque vendredi, avec les parents d’Elena, ils ont pour rituel de regarder un film. Renoncer à ce rituel, serait-ce une trahison ?
Ce qui pourrait passer pour une banale hésitation sentimentale devient alors une interrogation autrement plus intéressante. En effet, peut-on être malheureuse dans une relation qui, objectivement, semble bienveillante ? Pour Elena, la culpabilité s’installe d’autant plus qu’il n’y a pas de méchant à désigner. Pas de grande trahison, pas de violence spectaculaire. Seulement cette impression tenace de ne plus savoir si l’on reste parce que l’on aime ou parce que l’on s’en veut de ne plus aimer comme avant. Elena se retrouve prisonnière d’une histoire qui, précisément parce qu’elle paraît belle, lui interdit presque de vouloir en sortir.
Et puis il y a Jane. Avec Jane dans les nuages, Jordi Lafebre choisit la prison la plus concrète des quatre. Celle d’un corps qui impose ses propres règles. Jane est narcoleptique. Elle s’endort sans prévenir, ce qui n’est déjà pas très pratique lorsqu’on vit dans l’Angleterre du XIXe siècle. Ça l’est encore moins lorsqu’on décide de prendre une montgolfière.
Sauf que Jane refuse de laisser sa maladie décider de la taille de son existence. Et le plus fort dans cette histoire, c’est sans doute sa relation avec son compagnon de voyage, Timothy Yorke (on sait que Jordi Lafebre aime Radiohead, et on comprendra donc le clin d’œil) qui, d’une certaine manière, est également prisonnier. Pas de son corps, mais de son indécision. Lui ne sait jamais choisir. Elle, au contraire, déborde de rêves. L’une dort trop, l’autre n’ose jamais se réveiller. Alors Jane va peu à peu lui transmettre quelque chose de ses rêves, tandis que Timothy devient celui qui lui permet de prendre son envol. La liberté, chez Lafebre, n’est donc pas une affaire solitaire. On peut aussi sortir quelqu’un de sa prison en lui donnant un peu de la liberté dont on dispose.
Enfin, dans Pensionnaires, Pierre-Henry Gomont rappelle que les prisons peuvent aussi avoir des murs, des fenêtres et des surveillants. Ici, quatre garçons profitent de la nuit pour s’échapper de leur internat et rejoindre des filles. Une cigarette, quelques bravades, l’envie de faire les grands. Puis, le surveillant sort de ses gonds d’une manière improbable. Le jeu adolescent prend soudain une tournure bien plus grave. Gomont s’inspire ici d’un épisode vécu pendant ses propres années de pensionnat.
C’est le seul des quatre récits dont le personnage central n’est pas une femme, et ce n’est peut-être pas un hasard si c’est aussi celui où l’enfermement est le plus littéral. L’internat ressemble à une prison, avec ses règles, ses horaires, ses surveillants et cette étrange promiscuité qui transforme les adolescents en petites bandes cherchant à gagner quelques centimètres de liberté. Mais Gomont raconte évoque la prison de l’enfance. Celle dont on veut sortir beaucoup trop vite, en fumant une cigarette derrière un bâtiment ou en franchissant une fenêtre. Celle où l’on croit que devenir adulte consiste simplement à désobéir aux adultes.
Les quatre albums racontent donc des évasions très différentes. Marilou doit comprendre qu’un rôle social n’est pas une destinée. Elena doit accepter qu’une relation aimante puisse malgré tout devenir un enfermement. Jane transforme une contrainte physique en carburant pour ses rêves. Et les pensionnaires franchissent une fenêtre pour goûter quelques minutes de liberté.
Intermezzo est donc une série extrêmement prometteuse dont on attend déjà les titres suivants qui, sans doute, présenteront des univers toujours aussi variés et des récits fictifs mais toujours passionnants d’hommes et de femmes. Mais possiblement sans cette notion d’enfermement. Alain Bashung disait bien en 1998 que « Mes prisons s’évanouissent lorsque ta peau m’appelle ».






