Un grand écart. C’est ce que nous proposons avec cette sélection de deux bandes dessinées dont le fait qu’elles aient été éditées par Albin Michel constitue l’un des rares points communs. En effet, il est difficile de faire du lien entre Holy F*ck, adaptation du roman de Joseph Incardona mettant en scène Stella, une héroïne qui soigne des grands malades en couchant avec eux, et Les Découvreurs, bande dessinée didactique elle aussi adaptée et évoquant, au hasard, pourquoi l’on utilise la semaine de sept jours ou comment cartographier les étoiles sans télescope… Le fait que ces deux ouvrages soient aussi saisissants et efficaces dans des genres diamétralement opposés vient surtout souligner la liberté de ton tout à fait recommandable de leur éditeur.
Holy F*ck de Xavier Bétaucourt et Nadar – Albin Michel – 2026

Avec Holy F*ck, Xavier Bétaucourt et Nadar n’ont manifestement pas cherché à calmer le jeu. Il est vrai que l’idée de départ ne s’y prête guère puisque l’histoire met en scène Stella, une prostituée qui découvre qu’elle possède le pouvoir de guérir ceux avec lesquels elle couche, y compris lorsqu’ils sont atteints de maladies incurables ou de handicaps sévères.
Evidemment, le Vatican s’intéresse rapidement à son cas. Et tout aussi évidemment, cela va mal tourner. Il faut dire qu’une succession de personnages plus ou moins recommandables vont se mêler à l’affaire. On y croisera des tueurs, un journaliste qui rêve du Pulitzer, un ancien militaire devenu prêtre, des motards ainsi qu’une poignée de quidams sans envergure pour compléter un casting hétéroclite. Qui, pourtant, fonctionne à merveille.
La réussite de cette adaptation doit beaucoup au scénario de Xavier Bétaucourt. En effet, il conserve ce qui fait le sel du roman de Joseph Incardona, à savoir ce mélange de thriller, de sexe et de satire religieuse, en y ajoutant des dialogues qui sentent la poudre. Le récit avance de manière jubilatoire, porté par ce paradoxe ultime. Que ferait l’église d’une prostituée capable de produire des miracles ? Serait-elle canonisée ou réduite au silence ?
N’oublions pas le travail de Nadar. Son dessin nerveux, expressif et parfois volontairement caricatural sublime ces personnages dont les visages sont immédiatement identifiables. Au cours du récit, les situations gagnent en démesure et la violence peut émaner brutalement sans se départir d’une certaine dérision.
Il fallait bien cette capacité à assumer le grotesque sans perdre le fil du récit pour que Holy F*ck conserve cet équilibre entre dynamisme et mauvais goût parfaitement assumé.
A 180 degrés, Les Découvreurs se pare d’un objectif radicalement différent. Mathieu Gabella adapte l’ouvrage de Daniel J. Boorstin mettant à l’honneur la longue aventure humaine qu’est la conquête du savoir. Les questions qui y sont posées sont donc multiples. Comment mesurer le temps ? Comment peut-on calculer la circonférence de la Terre avec un simple bâton ? Comment les étoiles ont pu être représentées à une époque où il n’y avait pas de télescope ? Et même pourquoi la convention veut que les semaines s’étirent sur sept journées ? Le livre passe d’une question à l’autre avec la faculté de ne jamais rendre la quête de savoir indigeste.
Avec une telle matière, le piège aurait pu être de tenter de reproduire une encyclopédie illustrée, aussi sérieuse que légèrement soporifique. Mathieu Gabella évite cet écueil en faisant de la curiosité le véritable moteur du récit. Il ne propose pas d’admirer passivement les grandes découvertes mais plutôt de comprendre les problèmes auxquels les hommes ont été confrontés avant de trouver des solutions. La démarche est passionnante puisque la science apparaît comme une succession de questions parfois très simples auxquelles il a fallu des siècles pour répondre.
Antoine Grimée soutient cette démarche didactique avec un dessin dont l’intelligence est de ne jamais chercher à concurrencer le propos. Les personnages, décors et reconstitutions sont dotés d’une justesse qui offrent une grande immersion dans une époque et un contexte qui nous sont globalement éloignés aujourd’hui.
Avec 256 pages, ce format généreux permet par ailleurs aux auteurs de prendre leur temps. Les thématiques ne sont jamais survolées et le récit est doté d’un dynamisme suffisant pour éviter qu’il ne devienne poussif. Apprendre en se divertissant, telle est donc la promesse tenue par Les découvreurs.



