Quelques mots, quelques images, et la profondeur s’installe pourtant immédiatement. Avec L’Occupation des sols, Guy Delisle adapte en bande dessinée le texte de Jean Echenoz, et lui offre une seconde jeunesse aussi bien qu’un nouveau regard sur les parcours de résilience d’un mari et d’un fils.
L’histoire ? Tout commence par une disparition brutale. La mère meurt dans un incendie et avec elle disparaissent également les traces matérielles de son existence puisque les photos ont également brûlé. Il ne reste presque rien. Le père et le fils s’installent dans un appartement aussi exigu que ne l’est devenu leur horizon. Étroit et étouffant. Ils devront faire face à un vide et à une absence insoutenable. D’autant plus que ni l’un ni l’autre n’est particulièrement bavard.
Mais demeure cette fresque immense sur la façade d’un immeuble. Le corps et le visage de la mère y sont figés dans des proportions irréelles. La mère avait posé quelques temps avant sa disparition et cette fresque nargue autant qu’elle soulage le père. Présence artificielle, mais présence tout de même. Et lorsqu’il ne reste plus que cela, tout se déplace. Le deuil ne consiste plus seulement à accepter l’absence, mais à composer avec cette image qui persiste, envahit l’espace et empêche d’oublier autant qu’elle empêche de vivre.

La grande force de cette bande dessinée tient dans sa retenue. La bichromie bleue de Guy Delisle installe une distance et une douceur mélancolique qui épousent parfaitement le texte d’Echenoz. Delisle ne surligne rien, il accompagne. Les silences comptent autant que les mots. Chaque illustration semble pesée, comme si le dessin lui-même refusait toute forme d’excès face à une douleur aussi nue. Il n’y a d’ailleurs pas de cases, si bien que le trait du québécois offre une dimension libre et aérienne qui contraste de manière bienvenue avec l’intrigue.
Ce qui affleure, au fil des pages, c’est une question simple et vertigineuse. Jusqu’où faut-il rester fidèle à ceux qui ne sont plus là ? Est-ce trahir que de continuer à vivre, reconstruire et accepter de laisser certains souvenirs s’effacer ? Ou est-ce, au contraire, la seule manière de leur faire une place juste ?
L’Occupation des sols ne répond pas. L’ouvrage observe et suggère par l’exemple, celui des trajectoires de ce père et de ce fils, laissant ainsi le lecteur autonome dans sa compréhension des événements. Sans doute l’angle le plus juste pour accompagner cette histoire de deuil transformée en conte graphique.



