Vincent Zabus s’intéresse aux failles invisibles. À ces moments où des êtres humains, empêchés par leurs douleurs ou leurs silences, doivent réapprendre à vivre avec les autres. Et parfois avec eux-mêmes. Ses deux bandes dessinées parues en 2026 prennent des directions très différentes, mais elles se rejoignent dans cette volonté de regarder des personnages abîmés qui tentent de se reconstruire. D’un côté, La fragilité des hommes explore la manière dont une communauté figée retrouve peu à peu le goût du collectif. De l’autre, Si je t’écris… plonge dans l’imaginaire d’un enfant qui cherche désespérément à maintenir un lien avec sa mère disparue.
La fragilité des hommes de Zabus et Nicoby – Dargaud – 2026

Dans La fragilité des hommes, Zabus et Nicoby nous emmènent à Mouais, une petite ville qui semble doucement s’éteindre. Les habitants cohabitent plus qu’ils ne vivent ensemble. Chacun reste enfermé (souvent au bar du village) dans ses habitudes, ses non-dits et une forme de résignation silencieuse. Puis survient un double bouleversement avec la disparition d’un camarade et l’arrivée (programmée par ce même camarade avant sa mort) d’une artiste décidée à monter un spectacle à partir des récits et souvenirs des habitants.
Ce point de départ pourrait donner naissance à une chronique sociale pesante. Pourtant, la bande dessinée choisit constamment l’humanité plutôt que le misérabilisme. Ce qui intéresse Zabus, ce sont ces hommes incapables de verbaliser leurs émotions et ces individus qui ont appris à taire leur tristesse jusqu’à ne plus savoir communiquer autrement que par le silence ou les maladresses.
Le théâtre de glanage devient alors un révélateur. Pas seulement un outil artistique, mais un moyen de remettre du mouvement dans des existences figées. Petit à petit, les habitants se découvrent autrement, s’écoutent davantage et osent remettre en question certains comportements, telles ces femmes qui verbalisent les agressions répétées d’un ancien contremaître de l’usine.
Derrière cette histoire de spectacle amateur se cache finalement une réflexion très douce sur le vivre ensemble et sur cette fragilité masculine que tant préfèrent masquer derrière la pudeur ou la rudesse.
Le dessin de Nicoby accompagne parfaitement cette idée. Son trait chaleureux et vivant, légèrement caricatural parfois, rend les personnages attachants. Il suffit d’un regard gêné, d’une posture maladroite ou d’un silence autour d’une table pour faire exister tout un monde intérieur. Passées les quinze premières pages qui servent surtout à planter le décor, le récit vous absorbera très probablement.
Si je t’écris… de Bodart et Zabus – Dupuis – 2026
Si je t’écris…, lui, avance sur un terrain tout aussi intime mais plus douloureux. Ici, c’est un enfant qui tente de survivre à la mort de sa mère qui constitue le cœur du récit. Mais plutôt que d’aborder frontalement le deuil, Zabus choisit la voie de l’enfance et de l’imaginaire.
Le jeune garçon porte en lui une culpabilité immense et confuse, impossible à énoncer clairement. Alors il cherche des solutions là où les adultes ne regardent plus. Dans les croyances, les mystères et les figures presque fantastiques. Lorsqu’il croise cette femme que tous considèrent comme une sorcière, il croit peut-être avoir trouvé une passerelle vers l’au-delà. Une manière de continuer à parler à sa mère. Ou au moins de ne pas la laisser disparaître complètement.
La bande dessinée est traversée par cette idée bouleversante. Les enfants inventent parfois des récits pour supporter ce que la réalité leur inflige. Là où les adultes rationalisent ou se murent dans le silence, lui construit son propre chemin de résilience, entre fantasmes, lettres et souvenirs.
Denis Bodart donne à tout cela une douceur lumineuse. Son dessin capte magnifiquement les sensations de l’enfance. Les étés semblent infinis et mâtinés de peurs secrètes. Cette manière très particulière qu’ont les enfants de mélanger le réel et l’imaginaire sans jamais vraiment tracer de frontière entre les deux apparaît ici clairement.
L’intime n’est, cette fois, pas partagé. Ou plutôt, il ne le sera que lorsque Louis atteindra l’âge adulte et reviendra sur les lieux, comme une forme de pèlerinage cathartique.
Finalement, ces deux bandes dessinées se répondent admirablement. La fragilité des hommes montre des adultes qui réapprennent à parler ensemble tandis que Si je t’écris… suit un enfant qui refuse que le silence emporte définitivement celle qu’il aime. Deux récits très différents, mais profondément habités par cette même conviction que l’on ne se reconstruit jamais complètement seul.



