Le sport est souvent raconté à travers les victoires, les records et les légendes. Pourtant, le plus fascinant n’est pas toujours le point d’arrivée, mais plutôt le chemin parcouru. Le voyage. À certains moments de l’histoire, en quittant un territoire pour découvrir autre chose du monde et de soi-même, des sportifs et sportives ont fait bien plus que participer à une simple compétition.
Dans Loin des eucalyptus comme dans La valise d’Éliane, le sport devient un passeport inattendu vers l’émancipation. Pas une échappatoire naïve mais plutôt une brèche fragile dans un ordre social verrouillé. D’un côté, des Aborigènes australiens au milieu du XIXe siècle, écrasés par la colonisation britannique, trouvent dans le cricket une reconnaissance provisoire et ambiguë. De l’autre, des basketteuses dans les années 1950, à une époque où le sport féminin est (encore plus qu’actuellement) relégué à l’arrière-plan traversent l’Atlantique pour participer à la première coupe du monde féminine de basketball. Ou comment le mouvement peut devenir une conquête.
Loin des eucalyptus de LF Bollée et Paul Gros – Pictavita – 2026

Avec Loin des eucalyptus, LF Bollée et Paul Gros exhument un épisode méconnu pour l’une des premières bandes dessinées signées Pictavita, la nouvelle appellation de la très reconnue maison d’édition La Boîte à Bulles. Les auteurs s’intéressent donc à la tournée en Angleterre, en 1868, d’une équipe de cricket composée de joueurs aborigènes australiens. Cette histoire vraie, presque irréelle, commence dans une Australie coloniale où les populations autochtones sont traitées comme des êtres inférieurs, sont dépossédées de leurs terres et progressivement effacées.
Le génie du récit est de ne jamais transformer cette aventure en conte triomphant. Oui, le cricket offre à ces hommes une forme de visibilité. Oui, le voyage leur ouvre momentanément des portes. Mais derrière les démonstrations sportives et les applaudissements du public anglais, il y a constamment l’exploitation, le racisme et une violence systémique qui ne disparaît jamais vraiment. Les joueurs fascinent autant qu’ils sont regardés comme des curiosités exotiques. Et puis, cette ascension sociale par le sport s’accompagne également d’effets secondaires regrettables, comme l’apparition (désastreuse) de l’alcool dans la vie de cette communauté.

LF Bollée maîtrise parfaitement cette tension permanente entre admiration et domination. Le scénario navigue avec fluidité entre fresque historique, chronique humaine et récit de voyage. Quant au dessin de Paul Gros, il donne une ampleur remarquable aux paysages australiens comme aux terrains britanniques noyés dans la brume industrielle. Les visages surtout marquent durablement. Fatigués, fiers et parfois résignés, ils sont toujours expressifs et en phase avec le récit.
Mais ce qui frappe le plus, c’est la manière dont la BD raconte le déracinement. Ces hommes découvrent un monde qui les applaudit parfois tout en refusant de les considérer réellement comme des égaux. Du célèbre Melbourne Cricket Ground où ils disputent leur premier match devant 10.000 personnes à l’Angleterre, le sport leur offre un terrain de jeu radicalement différent du travail acharné à la station, dans une grande ferme agricole. Un lieu rempli d’ambivalence qui leur permet néanmoins d’exister autrement, sans jamais totalement échapper à la violence du réel.
La valise d’Eliane de Jacobo Rivero et Raulowsky – Editions Alphil – 2026
Changement total d’époque et d’atmosphère avec La valise d’Éliane, qui partage néanmoins cette idée de partir pour devenir autre. Cette histoire relate un événement qui se déroule un siècle plus tard lorsqu’est organisée la première Coupe du monde féminine de basket, au Chili en 1953. Un événement historique largement oublié, à l’image du sport féminin lui-même pendant des décennies.
Le récit suit Éliane Girod, capitaine de l’équipe nationale suisse, embarquée dans cette aventure improbable à une époque où les sportives suscitent encore moqueries et condescendance. Le voyage en Amérique du Sud (avec des escales à Lisbonne, Dakar, Rio et Buenos Aires) devient alors bien plus qu’une compétition. Il s’agit d’une ouverture sur le monde. Une respiration dans une société qui enferme encore les femmes dans des rôles extrêmement balisés.
Jacobo Rivero construit son récit avec beaucoup de sensibilité. Il ne cherche pas l’héroïsation permanente mais préfère montrer les petites conquêtes. La solidarité du groupe (fut-elle éphémère puisque les joueuses n’ont pas réellement gardé contact après la compétitions), les découvertes culturelles, les moments de doute et certains regards masculins pesants. Le basket agit presque comme un prétexte permettant à ces femmes d’occuper enfin un espace qui leur était refusé.

Graphiquement, Raulowsky apporte énormément de chaleur et de mouvement au récit. Les scènes de match sont particulièrement dynamiques, mais ce sont surtout les moments hors terrain qui donnent toute sa personnalité à l’album. Les trajets, les chambres d’hôtel, les discussions entre joueuses et cette sensation grisante d’être loin de chez soi pour la première fois. Car de cette aventure, c’est ce qui s’est passé en dehors du parquet (posé sur la pelouse du stade national) qui est le plus mémorable. Entre un match amical opposant les suissesses aux françaises en hommage à Evita Peron décédée un an plus tôt à la chute de Staline, le contexte historique devient presque un personnage secondaire.
Là encore, le sport s’apparente à un outil d’émancipation. Pas parce qu’il efface les inégalités, mais parce qu’il permet d’entrevoir autre chose. Une autre vie possible. Une autre manière d’être femme, de voyager et de prendre sa place dans le monde. Même s’il faut attendre que sa propre fille découvre toutes ces archives dans une vieille valise…



