Mettre en bande dessinée des carrières musicales aussi denses que celles de The Cure et de Bruce Springsteen constitue forcément un défi. Fidèles à une méthode désormais bien rodée (de Bashung à Nirvana, en passant par Led Zeppelin et David Bowie, on compte une vingtaine de titres dédiés au pop rock) les éditions Petit à Petit parviennent sur ces deux derniers ouvrages à mêler chronologie impeccable et anecdotes délicieuses pour servir un récit singulier.
S’il n’y a à chaque fois qu’un seul auteur au scénario (Arnaud Gueury pour le Boss et Jérémy Wulc pour la bande menée par Robert Smith), un dessinateur différent, chargé d’incarner une période et une ambiance, se voit confier un chapitre. À cela s’ajoutent des pages documentaires précises et accessibles, jamais rébarbatives mais venant au contraire relancer le rythme en apportant quelques éclairages difficilement compatibles avec le format du neuvième art.
La bande dessinée consacrée à The Cure se distingue particulièrement par l’ampleur de son arc narratif. On y suit le groupe depuis ses débuts à Crawley, ville anglaise sans éclat, jusqu’à la sortie de Songs of a Lost World en 2024, chef-d’œuvre sombre et crépusculaire qui prouve que, après une traversée du désert artistique, ce groupe est éternel. Cette chronologie met en lumière une trajectoire faite de métamorphoses constantes, sans jamais renier une identité profondément mélancolique.
Au cœur du récit, Robert Smith apparaît comme un personnage paradoxal. Figure iconique, maquillage et cheveux ébouriffés devenus mythiques, il se révèle surtout incapable de mettre des mots clairs sur ses sentiments. Cette difficulté à communiquer innerve toute l’histoire du groupe. Des membres sont évincés sans être directement prévenus par la tête pensante. Le licenciement de Lol Tolhurst, co-fondateur du groupe englué dans ses addictions, constitue un point d’orgue du récit puisqu’il attentera un procès à Robert Smith concernant la paternité du nom The Cure. Des épisodes douloureux, jamais édulcorés, qui montrent un groupe traversé par des tensions humaines et des addictions aussi intenses que sa musique.

Le rôle de Chris Parry, manager du groupe qui aura investi toutes ses économies dans la carrière du groupe, apparaît également de manière centrale dans ce récit. Son départ, mal digéré par Robert Smith, précède d’ailleurs The Cure et 4:13 Dream, les deux véritables échecs discographiques des anglais. Tout sauf un hasard. Mais comme dans les contes, cela se termine bien et Robert Smith renoue aussi bien avec Chris Parry que Lol Tolhurst qui rejouera avec le groupe en 2011 pour une tournée célébrant les trente ans de Faith.
En contrepoint de ces zones d’ombre, la bande dessinée éclaire une histoire d’amour d’une longévité rarissime dans ce milieu en l’occurrence celle de Robert Smith et de Mary. Présente depuis les débuts du groupe, discrète mais essentielle, la figure de celle qui inspira à son mari des titres comme M ou Just Like Heaven contraste avec le chaos émotionnel souvent associé à l’univers du groupe. Ce détail, loin d’être anecdotique, donne une profondeur inattendue au portrait du chanteur.
La bande dessinée consacrée à Bruce Springsteen adopte une approche différente mais complémentaire. Là où The Cure avance par brumes et clair-obscur, Springsteen se raconte dans une dynamique plus frontale. On y retrouve l’obsession du collectif, la relation au public, l’Amérique des marges et des routes secondaires. Le dispositif à dessinateurs multiples fonctionne tout aussi bien, chaque style venant souligner une période ou une tonalité particulière de la carrière du Boss.
Ces deux ouvrages ont en commun de ne jamais céder à l’hagiographie facile. Ils racontent des succès, mais aussi des doutes, des ruptures et des compromis. Ils donnent à voir des artistes au travail, aux prises avec leurs contradictions. Et surtout, ils démontrent que la bande dessinée peut être un formidable outil pour raconter la musique, non pas en cherchant à la traduire, mais en l’entourant, en la contextualisant et en la laissant résonner autrement.
Ces deux livres se lisent donc comme on écoute un album. En prenant le temps, et en acceptant que la partition reste en tête longtemps après sa dernière page.

The Cure de Jérémy Wulc
Petit à Petit, 2025



