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Les brèves de lecture du 26 Novembre 2020

Toutes les semaines retrouvez les brèves de lecture de l’équipe de chroniqueurs littéraires. L’occasion de revenir sur des lectures
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Le choix de Catherine

Noir comme le jour de Benjamin Myers, traduit par Isabelle Maillet

Paru au Seuil, février 2020

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Les brèves

Le deuxième roman de Benjamin Myers publié en français a reçu un accueil mitigé lors de sa sortie, et c’est vraiment dommage. Sans doute l’auteur ne fait-il pas partie de ceux qu’on peut ranger dans une case bien définie, celles du polar, du noir ou du thriller. Car Noir comme le jour est tout cela à la fois, tout en jouant avec l’horreur et le gothique. Inutile de dire que le mélange est dérangeant. Son tandem d’enquêteurs – un inspecteur et un journaliste – nous plonge dans les paysages incroyables des Yorkshire Dales, ces vallées encaissées avec leurs brumes et leurs sombres forêts. Cette fois, ils devront débusquer un criminel, une brute qui a fait trois victimes – des femmes, bien sûr – dans la région. Deux d’entre elles ont survécu, la troisième a eu moins de chance.

Nous sommes dans le Yorkshire, et on pense très vite à David Peace en ce que l’enquête n’est pas l’essentiel de l’histoire, même si elle aboutit à une résolution ahurissante. Ce qui compte ici, c’est le style, tantôt brutal, tantôt poétique. C’est aussi le phénomène d’hystérie collective et son pendant, le bouc émissaire… Ben Myers est aussi poète, et cela se sent. Il nous offre là un roman atmosphérique, terrifiant et lucide, et on en redemande.


Le choix de Yann

Un livre de martyrs américains de Joyce Carol Oates, traduit par Claude Seban

Paru chez Philippe Rey, septembre 2019.

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Les brèves

Certains textes mettent du temps avant de trouver le chemin vers leurs lecteurs. C’est ce qui m’est arrivé avec Un livre de martyrs américains, publié pour la rentrée littéraire 2019 mais dont les presque 900 pages m’avaient quelque peu freiné.

C’est pour cette raison qu’il trône en bonne place dans mes choix de 2020 car ce roman aura indéniablement marqué mon année de lectures. A partir d’un fait divers au cours duquel un membre du mouvement pro-life tue un médecin qui pratiquait des avortements dans une petite ville de l’Ohio, Joyce Carol Oates déploie un récit tendu et implacable dans lequel elle semble avoir saisi l’essence même de ce débat qui secoue les Etats-Unis. Romancière au sommet de son talent, elle livre en même temps un instantané frappant de réalisme de cette société américaine tiraillée par de multiples tentations et désaccords sur les braises desquels soufflent nombre de manipulateurs.

Évitant habilement tout manichéisme, Joyce Carol Oates parvient à rendre concrète la complexité du débat à travers les figures de l’assassin et de sa victime, tous deux en proie à de multiples contradictions. Ce texte est indéniablement un des plus forts de 2019 et a également toute sa place au milieu des parutions de 2020. Oubliez ses 860 pages et laissez-vous emporter dans le fracas de l’histoire.


Les choix de Marion

Fille, femme, autre de Bernardine Evaristo, traduit par Françoise Adelstain

Paru chez Globe, septembre 2020

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Les brèves

Elles sont douze : Amma, Dominique, Yazz, Shirley. Douze destins de femmes, presque toutes noires, que nous offre ce livre étonnant, lauréat du “Man Booker Prize 2019”. Elles nous racontent leur histoire, et comment elles ont vécu leur vie sur le sol britannique.

Ce texte qui ressemble à un patchwork pourrait déboussoler, mais on se rend rapidement compte de sa cohérence : chaque personnage est lié à un autre, que ce soit par un lien de parenté, une amitié, un métier, et leurs histoires se mélangent pour en former une grande, universelle. C’est un livre qui parle évidemment du racisme, mais aborde de nombreux thèmes qui parleront à beaucoup tant ils sont larges et variés : le féminisme, l’idée du couple, la parentalité, le monde du travail …

L’œuvre est portée par un style très libre, sans ponctuation et avec de nombreux retours à la ligne, qui peut déconcerter au début mais auquel on s’habitue très vite et qui colle parfaitement au récit.

Un roman choral riche et passionnant, que je vous invite vraiment à découvrir !


La Bête de Zidrou et Frank Pé

Paru chez Dupuis, octobre 2020

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Les brèves

Vous vous rappelez le Marsupilami de Franquin apparu pour la première fois dans les pages de Spirou, animal attachant qui s’exprimait avec de sympathiques “Houba Houba” ? Oubliez tout ça ! Zidrou et Frank Pé nous proposent un marsupilami plus sombre, hommage au premier mais avec une autre profondeur.

Nous sommes en Belgique, dans les années 50. Un cargo rempli d’animaux exotiques arrive au port d’Anvers, mais un de ses passagers parvient à s’échapper. Un animal étrange, pourvu d’une très longue queue … Cette créature inconnue va trouver refuge chez François, un jeune garçon maltraité par ses camarades du fait de sa naissance et qui a l’habitude de recueillir des animaux errants. Une belle amitié va naître entre ces deux personnages, amitié à laquelle vont se greffer deux personnages attachants : la mère de François, ainsi que son instituteur. Mais le danger rôde, et le marsupilami pourrait bien être retrouvé par ses ravisseurs …

Avec des planches saisissantes d’une beauté à couper le souffle, les deux auteurs nous offrent une relecture sombre (et pourtant assez lumineuse par certains aspects) du personnage, avec une violence justifiée par le traitement que subit l’animal, et qui dénonce clairement la maltraitance et le trafic d’animaux exotiques. Une œuvre magnifique dont on attend le deuxième tome avec impatience !


Le choix de GringoPimento

Les nuits rouges de Sébastien Raizer

Paru chez Gallimard Série noire, octobre 2020

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Les brèves

Sébastien Raizer a beau vivre au Japon, il n’en oublie pas la France pour autant et base l’intrigue de son nouveau roman dans l’Est de la France, l’Est industriel, celui des hauts fourneaux, des grèves, des promesses politiques non tenues, du chômage et de la désespérance sociale.

Un peu à l’image d’un David Peace dans GB84, Raizer s’attache à des personnages qui connaissent la souffrance, tels ces deux jumeaux qui découvrent quarante ans après que leur père, syndicaliste, n’a pas disparu de leur vie pour partir avec une autre femme mais a été assassiné, sûrement pour des raisons politiques.

Dimitri, pourtant camé jusqu’à l’os, va partir en croisade. Son premier acte sera de se désintoxiquer et pour cela, il tirera un carreau d’arbalète dans la tête de son dealer, ce qui déclenchera une belle pagaille dans le milieu et nous amène à l’histoire de ces deux flics. L’un à peine arrivé dans la région, l’autre bien implanté et pas tout à fait net. 
Raizer nous fait suivre les trajectoires très différentes de ses personnages. De revanches en folie pure, il dresse un tableau politique des années 80 bien noir, ce moment où les ouvriers ont cru en un avenir local, ce moment où se sont cristallisés des luttes et des combats finalement perdus. 
Dimitri, fossoyeur du passé à la fois glorieux et tordu, nous emmène visiter ces gueules noires, ivres de tristesse et prêtes à mourir. Lui ne l’est pas encore et entend bien rendre justice à son père. Évidemment des obstacles se dresseront sur sa route. Outre un flic carrément tordu et sacrément bien décrit par l’auteur, il y aura aussi sa relation avec son frère, ses liens perdus avec sa mère et aussi sa région qu’il est prêt à quitter tant il se rend compte qu’elle contient tellement de pourriture en elle et de souvenirs enfouis qu’il vaut mieux laisser où ils sont.

En environ trois cents pages, Sébastien Raizer nous offre avec Les nuits rouges un polar sec, tendu, à la fois historique, social et d’une rare violence. Un régal du genre.


Les choix d’Adrien

Les singes rouges de Philippe Annocque

Paru chez Quidam éditeur, 22 octobre 2020

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Le nouveau livre de Philippe Annocque se construit sous nos yeux. Il se compose de fragments de mémoire, celle de sa mère. Elle raconte à travers ses souvenirs son enfance en Guyane et en Martinique. Avec cela, l’auteur tisse le roman de son identité. Il ne raconte pas l’enfance de sa mère,  mais recompose plutôt son identité créole délavée. On lit ces souvenirs comme autant de témoignages sur ce qui fait la multiplicité d’une vie.

L’enfance de la mère est peuplée d’une multitude de personnes de ces territoires. C’est à la fois la dureté et la douceur de la vie que l’on lit dans ces fragments. Il se dévoile aussi un besoin fort de liberté. Avec les souvenirs de sa mère, Philippe Annocque tisse dans Les singes rouges un roman à cœur ouvert. Rien n’est caché, ce qu’aurait pu être le livre tout comme ce qu’il est : le témoignage d’une identité construite comme un puzzle. L’écriture vient recomposer le sens de son identité.


Le livre des incompris d’Irène Gayraud

Paru chez Editions Maurice Nadeau, octobre 2019

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Paru il y a plus d’un an, Le livre des incompris d’Irène Gayraud est le récit d’un vieil universitaire qui collecte les histoires de livres un peu particuliers. L’écrivaine crée ainsi des livres où chaque créateur reste incompris. D’un savant fou du XVIIIe siècle qui voulait redonner la vue aux aveugles à une paysanne qui adresse ses poèmes aux animaux, chaque personnage de ce livre illustre l’espoir que promet l’écriture.

Irène Gayraud écrit ici une fiction d’une grande densité, parfois un peu étouffante par son sérieux, mais dont la langue envoûtante nous happe voluptueusement. L’imaginaire y est un fil tendu sur lequel le lecteur reste en équilibre. Nous restons concentrés sur l’effort de ces incompris qui proposent de belles solutions utopiques aux maux du monde.


 

Les choix de Dominique

Que de la gueule de Sztybor (scénario) et Akeusseul (dessin et couleurs)

Paru chez Sarbacane, octobre 2020

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Les brèvesLes couleurs sont chaudes, les arrière-plans simples et le dessin sympa. Pourtant, Que de la gueule de Sztybor (scénario) et Akeussel (dessin et couleurs) n’est autre qu’une fable urbaine tragique.

Éditée chez Sarbacane (7 octobre 2020), la BD dresse le portrait d’un ado à fleur de peau prénommé Rahim. Son père est décédé dans des circonstances troubles. Il traîne son mal-être avec deux amis, Hans le dealer aux joues rondes et Wizz ? une jeune fille qui s’efforce de subir avec indifférence les blagues déplacées de tous les brothers qu’elle croise.

Mais voilà, Rahim veut se faire une place de caïd auprès de Wood, le mafieux local. Pour bâtir sa légende, il lui faut écarter le dangereux Era et se procurer une arme. Page après page, il va cependant déchanter.

Montrer qu’on n’a pas « que de la gueule », c’est passer à l’action et risquer sa peau. Or pour ce gosse de banlieue, la loi du plus fort aura un prix. Pas sûr que ça plaise à sa grand-mère. Pas sûr non plus que ça lui permette de gravir les échelons comme prévu. Que de la gueule, une BD coup de poing.


Le jour où la nuit s’est levée – Tome 5 de Beka (scénario), Marko (dessin) et Maëla Cosson (couleurs)

Paru chez Bamboo, octobre 2020

Sarbacane sur TwitterInstagram Facebook

Les brèves

C’est un trio (Beka au scénario, Marko au dessin et Maëla Cosson pour les couleurs) qui se propose, avec Le Jour où la nuit s’est levée (tome 5, chez Bamboo Editions), de nous coincer une nuit durant dans une librairie ! Et d’être les témoins de plusieurs parcours de vie cabossés, racontés à la lueur des bougies par Clémentine (point commun à tous les tomes de la série), Chantal l’écrivaine, Fanny et son père, aussi protecteur qu’envahissant…

Par les temps qui courent, c’est un peu comme un confinement à l’envers ! Ainsi donc, échappant à une violente tempête de neige, voici toute une pléiade de personnages happés dans un espace-temps extraordinaire, propice aux confidences et à la prise de recul. Le mécanisme de l’introspection fonctionne bien, mêlant plusieurs histoires, parfois difficiles et cruelles, mais toutes prenantes et souvent émouvantes.

Sur les chemins de l’enfance, que vont partager avec nous Guillaume et sa compagne Naori – à jamais marquée par le manque de confiance et la dépression – nous prenons conscience de « naître tous dans une histoire qui existe déjà ». De quoi méditer, à l’image de ce que nous invite à faire, avec bonheur, douceur et sagesse, chacun des tomes de la série.


Les choix de Jonathan

Derrière les écrans de Sarah T. Roberts, traduit par Sophie Renaut

Paru aux éditions La Découverte, 8 octobre 2020

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Les brèves
Derrière les écrans, de Sarah T. Roberts.

Sarah T. Roberts a enquêté durant plusieurs années sur la modération commerciale de contenu. Elle a rencontré quelques-uns de ces travailleurs invisibilisés qui contrôlent les publications signalées par les internautes (violence, pornographie, incitation à la haine, etc.), mais qui veillent aussi à préserver l’image de marque des plateformes qui les emploient.

Ce qu’il ressort d’une analyse panoptique, c’est d’abord la précarité de ces salariés : le travail est souvent externalisé, confié à des sous-traitants ou des centres d’appels, voire à des plateformes de micro-travail rémunérant leurs prestataires à la tâche. L’auteure, chercheuse et enseignante en sciences de l’information à l’Université de Californie, explique que les modérateurs, aussi appelés gestionnaires de contenu, sont sous-payés, marginalisés au sein des entreprises, quand ils ne sont pas simplement situés dans des zones économiques spéciales de pays exotiques tels que les Philippines.

Une autre manière de considérer les choses relève d’un point de vue psychologique. Un modérateur de contenu est exposé, jour après jour, à des images choquantes et obsédantes. Derrière les écrans revient longuement sur les traumatismes occasionnés par un travail harassant, nécessitant des connaissances culturelles complexes (que tolérer, dans quel pays, et sous quelles conditions ?) et la capacité de s’affranchir, autant que faire se peut, de toutes les horreurs expurgées de la Toile.


Les choix de Thierry

Thésée, sa vie nouvelle de Camille de Toledo

Paru chez Verdier, août 2020

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Les brèves

Dans notre imaginaire, celui qui veut fuir, quitter sa vie et trouver des jours meilleurs s’en va vers l’Ouest. Thésée, lui, est persuadé de se libérer de ses souffrances en « prenant le dernier train de nuit vers l’Est », avec une question qui le hante : « Qui commet le meurtre d’un homme qui se tue ? »

Comprendre le suicide de son frère, la disparition de ses parents, sa propre souffrance ; saisir son intime paralysie. Toute la quête/enquête de Thésée, le dernier survivant, est là. Elle nous renvoie à des questions essentielles : Sommes-nous la somme de ceux qui nous ont précédés ? Pour Thésée, le double de l’auteur, nous engrangeons les drames et les non-dits de nos ancêtres, les failles de nos familles. Nous les vivons. Nous les sécrétons physiquement jusque dans nos os, nos eaux, dans notre « corps-mémoire ».

Nous portons tout autant le poids de l’Histoire. Le XXe siècle a modelé nos détresses : le carnage des guerres, la Shoah, insouciance des Trente Glorieuses, le choc (oui, le choc) pétrolier, le capitalisme à tout-va… Toute l’Histoire de l’Europe lancée dans un sauve-qui-peut pour camoufler l’horreur du passé, a creusé nos blessures en nous berçant dans « l’illusion moderne ».

Comme le héros grec, Thésée parvient à tirer le fil pour trouver la sortie et vaincre les monstres, ses vieux démons. « Rouvrir les fenêtres du temps (…) pour que les haines traversées ne l’empêchent pas d’aimer. »

Thésée, sa vie nouvelle est bouleversant d’émotion et de profondeur. Et très perturbant pour qui ressent et porte la charge des autres.


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